Mohamed Ali Khelil Charef

Les événements s’enchainent dans notre pays depuis le 14 janvier 2011 à une vitesse ahurissante.

Débarrassée de ZABA et de ses principaux lieutenants (après le remaniement du 27 janvier), la Tunisie semblait être sur le chemin du succès quant à la réussite de sa Révolution.

Certes, tout n’était pas parfait ; le gouvernement transitoire de Mohamed Ghannouchi a commis des maladresses inexcusables en maintenant ou en nommant à des postes à responsabilités des personnes ayant un passé tâché par la compromission avec l’ancien régime (je cite pour l’exemple Abdelfatah Amor, ancien constitutionaliste de ZABA, nommé à la tête de la commission d’enquête sur la corruption ; ou encore les ministres démissionnaires, Mohamed Nouri Jouini et Mohamed Afif Chelbi…).

Les tunisiens sont avides de liberté après plusieurs décennies d’oppression. La grande erreur du gouvernement de transition (et sur la question M. Ghannouchi porte une responsabilité personnelle) fût de sous-estimer l’aspiration profonde de changements radicaux « rapides » au sein du peuple tunisien. Ils n’ont pas su répondre de manière réactive et efficace à cette aspiration…

En six semaines, mis à part des effets de manches sans suites, rien de concret n’est venu conforter l’idée que le gouvernement de transition travaillait efficacement pour mettre le pays hors de danger et changer les choses !

L’insécurité et les violences commises par des milices, après avoir été sporadiques depuis le 20 janvier, se multiplient depuis le 25 février (on ignore encore exactement qui contrôle les miliciens ; de très forts soupçons (et c’est un euphémisme) pèsent sur le RCD).

Un tiers du délai pour l’organisation d’élections libres et indépendantes s’est écoulé sans que l’on n’en sache pour autant plus sur les partis en lice, ni le mode de scrutin choisi…

Pire, ce gouvernement provisoire a accordé des avantages sociaux à tour de bras afin de faire taire et contenter l’opinion et les fonctionnaires concernés. Le bon sens aurait voulu qu’ils repoussent ces demandes en opposant le caractère provisoire de leurs fonctions et transmettent aux futures autorités élues la responsabilité d’accorder ou non ces avantages. Il est vrai que certaines branches de l’économie tunisienne souffrent d’un manque de droits sociaux fondamentaux, mais il n’est certainement pas le temps aujourd’hui d’aborder de telles questions !

M. Ghannouchi a failli lamentablement. Sa communication désastreuse et son manque d’ambition et de caractère l’ont conduit droit au mur. Même sa sortie, marquée par un rassemblement « spontané » devant sa villa (caricaturé aujourd’hui comme étant « la démocratie des ménézah ») et son intervention face aux caméras où il insinue connaitre nommément les personnes tirant les ficelles des miliciens, fut un fiasco.

Cela m’attriste profondément qu’il ait échoué, car c’est la Tunisie qui se retrouve aujourd’hui face au mur.

Notre patrie risque la fracture sociale et le chaos. Et il serait injuste de faire porter la responsabilité de cette situation au seul gouvernement de transition.

J’ai milité pour le meeting de la Kasbah et la Caravane de la Liberté de fin janvier 2011. Les revendications des manifestants étaient légitimes et sensées : un gouvernement « propre », épuré des caciques du passé. Le remaniement du 27 janvier 2011 m’avait satisfait (malgré le maintien de Ghannouchi). J’ai eu un espoir de changements profonds dans les pratiques politiques, un espoir de décisions concrètes et pratiques pour démanteler les réseaux d’influences qui déstabilisent le pays par des méthodes violentes et moyenâgeuses (exemple récent de ce personnage arrêté au volant d’une voiture de luxe à Kasserine avec plus de 90 000 dinars en liquide…).

Espoirs vains. La population tunisienne porte une grande part de responsabilité dans la déception de ces espoirs. En effet, une majorité a continué à protester et à contester la légitimité du gouvernement de transition. 100000 personnes (à comparer au 5000 du 14 janvier…). En fait, ils contestent même l’existence du gouvernement de transition. Cette majorité veut la disparition totale du système pour « rebâtir sur des fondations saines » selon l’expression consacrée. L’idée peut sembler bonne, mais le problème, c’est qu’ils veulent cette disparition immédiatement… Et ils se heurtent aujourd’hui à une autre « majorité » au sein de la population, une « majorité silencieuse » qui veut sortir de son silence pour exprimer son ras le bol du chaos et de la contestation.

Sans prétention aucune, je vous donne mon avis personnel sur la question de destruction totale du système :

Cette idée est une utopie. Il est irréaliste de vouloir tout supprimer tout de suite lors d’une révolution. Historiquement, aucune révolution n’a procédé de la sorte et cela pour une raison très simple : une Constitution et un système politique ne sont pas les fruits d’une génération spontanée !

On ne peut pas créer tout un système aussi complexe à partir de rien ! C’est tout bonnement impossible matériellement.

L’aspect constitutionnel, législatif et juridique d’un régime peut prendre plusieurs mois à être élaboré. Et cela en période de calme et de sérénité facilitant le travail… Alors imaginez, créer un système en 4 semaines, alors que la rue gronde à travers des manifestations violentes (infiltrés par des miliciens) et des revendications sociales !

C’est techniquement impossible. Le peuple tunisien doit entendre ce message : il faut parfois du temps pour arriver à bien faire les choses.

Nous ne devons pas agir comme un enfant capricieux qui refuse d’entendre le mot « non ».

Une fois cette impossibilité clairement établie, deux choix s’offrent à la Tunisie, son peuple et son nouveau premier ministre (M. Essebsi, dont je ne connaissais absolument rien malgré ma trentaine) :

* Soit l’ensemble de la Nation s’unit malgré les divergences pour travailler de concert afin de rétablir la sécurité (en pourchassant et en punissant très sévèrement les miliciens et leurs commanditaires) et l’économie avant les élections de juillet,

* Soit les factions intransigeantes (les manifestants, les « silencieux », les syndicalistes, les politiques, les islamistes etc…) s’opposent de plus en en plus violemment jusqu’à une probable guerre civile lardée, entretenue par les miliciens et les partisans de ZABA qui espèrent y voir le moyen d’un retour en force d’un régime autoritaire sécuritaire.

Mr. Essebsi, cet octogénaire inconnu d’une jeunesse à l’origine de la révolution, pourra-t-il inverser la tendance et rétablir la confiance dans le gouvernement transitoire ?

J’aimerai tant y croire !

Ce premier ministre octogénaire va-t-il comprendre mieux que M. Ghannouchi les aspirations de cette jeunesse révolté et la soif de changement qui règne dans le pays ? Va-t-il réussir à imposer des décisions impopulaires afin d’éviter à la Tunisie un marasme économique désastreux vu le taux de chômage ?

Pour le bien du pays, je veux y croire… Son âge a déjà fait couler beaucoup d’encre et je ne suis pas convaincu qu’il y arrivera seul. Mais s’il arrive à s’entourer de jeunes collaborateurs non issus du sérail politique actuel, des personnes en contact et en phase avec les aspirations de la jeunesse tunisienne, alors la situation ne sera peut être pas si désespérée !

La Tunisie est un réservoir de jeunes talents.

Servez vous-en Mr. Essebsi ! Puisez dans cette jeunesse des talents afin de comprendre leurs aspirations. Et il n’est nul besoin que ces talents soient de fins politiciens. Votre expérience sous l’ère Bourguiba couvrira largement leurs manques.

Prouvez nous que votre âge n’est pas le handicap invoqué par vos détracteurs (dont Mr. Jrad, qui oublie sa place et s’étonne de ne pas avoir été consulté lors de votre nomination…) mais plutôt un atout, une sagesse et une expérience qui vont se mettre au service de la Nation pour la guider à travers les dangers jusqu’aux élections démocratiques et libres.

Il ne tient pas à grand-chose pour que notre Révolution ne se transforme en victoire à la Pyrrhus.

C’est du peuple tunisien dont dépendra finalement le succès ou l’échec de la Révolution. Chaque citoyen, chaque parti politique, chaque syndicat devra prendre ses responsabilités face à ses choix et leurs conséquences. La génération politique spontanée n’existe pas. C’est un fantasme irréalisable qui peut plonger notre pays dans l’abime.

Il est dit que « Le mieux est l’ennemi du bien ». Bien des tunisiens ferait mieux de se rappeler cet adage…

Mohamed Ali Khelil Charef
Avocat auprès du barreau de Tunis
Texte rédigé le 1er mars 2011