Le jeudi 31 mars 2011, un communiqué rendu public par le ministère de l’Intérieur a indiqué que les photos d’identité affichant des femmes portant le voile pouvaient désormais figurer sur la carte d’identité nationale (CIN). Le communiqué a ajouté que le décret n° 717 de l’année 1993 en date du 13 avril 1993 et relatif à la fixation des normes matérielles et techniques de la carte d’identité nationale sera modifié pour s’adapter à cette nouvelle mesure.

Suite à cette annonce, plusieurs « protecteurs de la révolution » ont loué cette décision qui vient concrétiser, selon eux, le respect des libertés publiques et individuelles afin de renforcer les valeurs de la révolution tunisienne.

Personnellement, c’est avec moins d’enthousiasme que j’accueille cette mesure qui répond selon moi à une des nombreuses revendications de la honte, revendications qui sont exprimées au nom de la liberté mais qui bien souvent, indignent le citoyen que je suis, tant elles sont guidées par les divers intérêts politiques ou encore économiques, travestissant ainsi les visées véritables de la révolution populaire et menaçant les acquis des Tunisiens et des Tunisiennes.

Il faut dire que ces derniers temps beaucoup de Tunisiens n’hésitent pas à utiliser le concept de la liberté afin de justifier certains agissements dont on pourrait douter du bien-fondé. Prenons par exemple le cas de ces quelques milliers de travailleurs grévistes qui mettent en danger toute l’économie Tunisienne. Ces travailleurs sont certes libres de faire grève et nombreux sont ceux dont les revendications sont légitimes. Pourtant, leur droit à faire grève est inséparable de leur devoir de travailleurs et ceux qui persistent à faire grève sans tenir compte de l’intérêt général clamant leurs droits à la liberté, ceux là, permettez moi de le dire, ne comprennent pas ce qu’est la liberté ou pire encore utilisent ce concept souvent flou en vue de servir égoïstement d’intérêts strictement personnels. De même, les partisans de la légalisation du port du voile sur la photo de la CIN utilisent le concept de la liberté, soit par incompréhension, soit sous fonds de calculs politiques, afin de faire passer une loi qui n’est en rien un accomplissement de cette liberté. Je m’explique :

Tout d’abord, la CIN n’est pas et n’a jamais été un espace d’expression de la liberté dans aucun pays au monde. La CIN est un document officiel régi par des règles précises qui vise seulement à certifier l’identité de son titulaire en vue de faciliter des démarches administratives ou judicaires. De ce fait, contraindre une femme à se plier à des règles areligieuses, communes aux deux sexes dans un document qui n’est en rien un espace de liberté ne peut en aucun cas porter atteinte à une quelconque liberté.

Quels sont alors les arguments de ceux qui ont réclamé la légalisation du port du voile sur la photo de la CIN ?

Au-delà de la volonté de liberté, deux arguments principaux sont avancés : le premier défend le droit des femmes voilées à ne pas enlever leur voile devant un inconnu . Le deuxième, lui, consiste à dire que le voile n’empêche pas la reconnaissance faciale et même la facilite si on considère que le changement de coiffure de certaines modifie radicalement leur apparence.

Commençons par le premier argument. Ceux qui avancent ce genre d’idées semblent oublier l’existence de nombreuses photographes femmes et donc le fait qu’aucun inconnu ne peut, dans ce cas, contempler la tête découverte de la femme voilée lors de la prise de photo. D’autres inconnus pourraient voir la tête découverte directement sur la CIN me dira-t-on. A cela je répondrai qu’il est quand même difficile de fantasmer sur une photo en noir et blanc qui fait 3 centimètres sur 4, même pour le plus grand des pervers. De plus, au-delà du fait que l’on ne montre pas sa carte d’identité au premier venu, même la femme voilée est tenue dans certain cas de se dévoiler comme par exemple en allant chez le médecin (oui il y a des médecins femmes mais pas pour toutes les spécialités) et comme on dit « للضرورة أحكام » (la nécessité fait loi).

Quant au deuxième argument, à savoir que le voile n’empêche pas la reconnaissance faciale et même la facilite, même s’il semble plus défendable, il est à rejeter à son tour pour deux raisons principales. Tout d’abord, s’il est vrai qu’on peut quand même reconnaitre une femme qui porte le voile sur la photo d’identité, une tête découverte facilite la reconnaissance faciale automatique sur les documents biométriques par exemple. Ainsi, si la Tunisie, comme vient de le faire l’Algérie, décidait de passer à des CIN biométriques, il est clair que la question du voile sur la photo de la CIN ne serait plus d’actualité. Il conviendrait donc d’anticiper cette décision fort envisageable évitant ainsi à nos compatriotes tout le désenchantement qu’ont éprouvé certaines de leurs homologues algériennes qui, après s’être accoutumées à se voir voilées sur leur CIN, se sont vus obligées de renoncer à leur habitude, et on sait tous la difficulté de renoncer aux habitudes.

Ensuite, au delà des raisons purement techniques, la présence du voile sur la photo de la CIN compromet le caractère areligieux, apolitique et purement administratif de notre carte nationale. En effet, si l’on considère que le fait de porter le voile est un message en soi (il est clair qu’en Tunisie le voile est souvent honteusement utilisé afin de prouver que l’on est une « بنت عائلة » (fille de bonne famille), bien élevée, pieuse et prête à marier, le voile n’a pas sa place sur une photo de CIN. Encore une fois, la CIN n’est pas un espace d’expression de la liberté et aucun message de quelque nature que ce soit ne doit y figurer.

Sinon, peut-on seulement imaginer ce à quoi ressemblerait la CIN ou autre document officiel si chacun était autorisé à y exprimer sa liberté ? Pourrait-on accepter par exemple la photographie d’un individu qui se graverait une croix gammée sur le front, celle d’une fille qui, cherchant à se faire des « amis », poserait érotiquement et s’inscrirait son numéro de téléphone sur le visage ou encore celle d’un riche individu qui se collerait un petit écriteau sur le front déclarant « je suis riche, rendez moi service, je saurai m’en rappeler ». Nul ne peut dire que de tels agissements rendraient plus difficile une éventuelle identification. Et pourtant, nos amis qui soutiennent la légalisation du port du voile sur la photo d’identité, accepteraient -ils ce genre de liberté ? Certes non, et ils auront raison cette fois. La CIN n’est pas le lieu d’expression adéquat pour ce genre de messages. La CIN n’est un lieu d’expression pour aucun message, y compris celui qui est exprimé, volontairement ou involontairement, par celles qui portent le voile.

Enfin, permettez-moi d’avancer une raison plus profonde de la nécessité de la remise en cause de la légalisation du port du voile sur la photo d’identité. Comme je l’ai exprimé plus haut, l’une des raisons principales d’une telle demande semble être la lutte pour la liberté durement acquise pendant la révolution. Une question cependant : peut-on prétendre à la liberté au nom de la non-liberté ? Je m’explique.
Il est évident que le port du voile est une limitation des libertés individuelles. Loin d’être un acte de foi envers Dieu (la croyance est dans la tête et pas sur la tête d’autant plus que les avis divergent autour du caractère obligatoire d’une telle pratique selon les lois coraniques), le voile n’est qu’une démonstration de cette foi aux autres individus, une sorte de certificat de bonne musulmane et surtout un signe de soumission envers l’homme.

En effet, si l’on s’accorde à dire que l’objectif du port du voile est bien celui d’éviter le déclenchement des pulsions sexuelles primaires des hommes, le voile symbolise l’absence de liberté tant pour l’homme que pour la femme. Selon les postulats qui justifient le port du voile, l’homme, loin d’une quelconque liberté, est asservi par ses pulsions les plus primaires et condamné à fantasmer comme un vulgaire animal, instinctivement, sans choix aucun, dès que la femme se découvre la tête. La femme elle, est d’autant moins libre qu’elle est celle qui doit abandonner le plus de libertés (liberté de porter ce qu’elle désire sans considérer ses « devoirs envers l’homme » afin d’aider le mâle vénéré à contenir ses désirs). Bref, l’idée du port du voile s’oppose à la liberté en cela qu’elle compare les Hommes à de vulgaires animaux victimes de leurs désirs les plus primaires, incapables de les contenir sans l’aide du tout puissant bout de tissu. Ainsi, il semble caricatural que les mêmes femmes qui cautionnent ce genre d’idées (ou qui ont été habituées à le faire ?), celles-là mêmes qui n’hésitent pas à limiter leur liberté pour le grand plaisir (ou pas) des hommes, rechignent à faire un aussi petit effort que celui de « limiter » cette liberté (si tant est qu’il s’agisse d’une limitation de liberté) pour se plier aux règles d’un document purement administratif.

Mesdames, mesdemoiselles les voilées, vous avez « choisi » d’ignorer ou de taire toute la soumission de la femme envers l’homme que symbolise votre voile, permettez-nous de nous étonner de tout le bruit que vous faites à propos de contraintes presque insignifiantes mais garante du caractère purement administratif ô combien important de la CIN.

Mehdi AYADI pour El Mouwaten