Par Ons Bouali.

Un tube digestif, voilà à quoi ressemble le peuple tunisien dans un discours chiraquien. Tant qu’ils « se soignent, ont des écoles et mangent », il est vain pour les Tunisiens d’aspirer à davantage de liberté et de droits. Une Révolution plus tard, toutes les libertés ne se valent –toujours- pas. La liberté de conscience n’est pas à l’ordre du jour. C’est une revendication « de salon », minoritaire donc secondaire. La priorité est aux problèmes de chômage.

C’est à croire que cette Révolution a été faite pour qu’au tube digestif s’ajoute une main laborieuse et que des revendications « travail, liberté et dignité », toutes trois scandées dans les rues tunisiennes, ne demeure qu’une seule. Le travail, aussi indispensable soit-il, ne saurait épuiser à lui seul notre dignité. Celle-ci réside également dans notre liberté de penser, de choisir, d’avoir des convictions et de suivre ou non une religion, sans que nous soyons fustigés et condamnés dans notre pays.

« Ni Allah ni maître » : un réquisitoire contre une double dictature

Ni Allah ni maître, titre Nadia Al Fani, cinéaste tunisienne, son dernier film. Provocateur pour certains, ironique pour d’autres, « lé rabbi lé sidi » serait la version tunisienne de « Ni Dieu ni maître », expression de Louis Auguste Blanqui désignant, depuis la fin du XIXe siècle, le refus de toute soumission à une autorité indiscutable, religieuse ou politique soit-elle.

La caméra de Nadia Al Fani nous replonge dans l’ère bénalienne et met à découvert la mise en scène ramadanesque : des cafés recouverts de papiers journaux, enfumés, bondés, où les dé-jeûneurs de tous âges s’entassent. Discrétion disent les uns, hypocrisie répondent les autres. A y voir de plus près, il n’y a qu’oppression sociale sous la bannière religieuse.

« Ni Allah ni maître » ne s’attaque pas à l’Islam mais à son instrumentalisation pour but de réduire le champ des libertés individuelles. Le documentaire dérange parce qu’il nous met face à nous-mêmes. Il nous donne à voir l’hypocrisie pathologique dont nous souffrons, la schizophrénie religieuse de notre société. A qui la faute ? La surenchère religieuse du régime Ben Ali. Il a banni les islamistes, surveillé de très près les fidèles, réprimé les voilées mais pour nous tenir en liesse, il a exhibé une islamité de vitrine, une sorte de folklore religieux comme la coupure des programmes audio-visuels par l’appel à la prière, la banque islamique Zitouna et le Hadj de la famille régnante.

Les Djihadistes du net : « Si vous voulez défendre Allah, cliquez sur j’aime »

Depuis ses déclarations sur Hannibal TV, relayées par un montage diffamatoire qui fait le tour du net, Nadia Al Fani fait l’objet d’une campagne haineuse. Plusieurs pages facebook ont été créées pour regrouper les gerbes verbales et rivaliser d’insultes ignominieuses, d’incitations à la haine et au meurtre. Tout ça pour avoir dit : « Je suis athée et j’ai le courage de le dire. » Nier l’existence de Dieu par la pensée et la parole le fait-il disparaître ? Non. L’athéisme de certains empêche-t-il la foi des autres ? Non plus. La foi et la non-foi sont des états de profonde conviction. Croire ou ne pas croire est une adhésion individuelle, un assentiment insuffisant objectivement (l’athéisme tout comme la croyance manquent de preuves, autrement ils seraient un savoir) mais suffisant subjectivement (il s’agit de convictions personnelles et parfaites qui excluent le doute pour celui qui y adhère). Alors en quoi les propos de la cinéaste sont-ils offensants ?
Si le mot « guerre » a pu dérouter les esprits, qu’on les rassure. Il n’y a point de Djihad athée défendu à l’épée ou avec une Kalachnikov à la Psycho-M. C’est de guerre idéologique et intellectuelle que Nadia Al Fani parle. Une guerre contre le diktat humiliant, le dogmatisme religieux aliénant, le prosélytisme étouffant, contre tous ceux qui utilisent la religion pour contrôler la pensée et les actes des croyants et non-croyants.

Que vous soyez musulmans comme des millions de Tunisiens ou athées, juifs, chrétiens, bouddhistes, agnostiques comme des milliers d’autres, vous n’échappez pas à ce dogmatisme. Vous êtes croyants mais pas musulmans, vous êtes musulmans mais vous ne jeûnez pas, vous jeûnez mais buvez de l’alcool, vous ne buvez pas d’alcool mais vous ne priez pas non plus, vous priez mais ne portez pas le voile…Bref, cherchez votre combinaison mais c’est tout comme pour le dogmatique, il aura toujours une raison pour s’en prendre à vous.

Quand les médias enfoncent le clou

La salle du Mondial était bel et bien comble le soir du 24 avril mais sur les vingt-cinq milles membres de ces groupes de la haine, combien ont vu le film ? Où était l’auteur de l’article* cynique « Tunisie : Athée sur Hannibal TV, homos au ciné » le soir de la projection ? Samy Ben Naceur a-t-il vu le film avant d’avancer « Nadia El Fani revient à la charge, en s’attaquant, cette fois, à la religion » ou l’honnêteté intellectuelle lui fait défaut ? Il était sans doute connecté, occupé à auditer les pages Facebook. Il se presse de nous révéler le scoop de la semaine : les pages d’insultes regroupent plus de vingt milles fan alors que « la page de soutien à Nadia El Fani, ne réunit encore que 1147 fans », suivez mon regard…

Le geek de Tekiano ignore sûrement que le nombre ne fait pas la raison. Plutôt que de s’indigner contre ces groupes d’énergumènes abjects qui menacent la vie de la cinéaste comme d’autres ont agressé le réalisateur Nouri Bouzid et violé l’enceinte des lieux de culture, il les banalise. La liberté d’expression n’est pas son combat et pour cause, se contenter de rapporter des informations biaisées de Facebook, sans réflexion de fond ni prise de position, ne nécessite pas de liberté d’expression, ni de courage d’ailleurs.

Autre média poltron : Hannibal TV. Suite à la polémique, la chaîne se rétracte. La journaliste qui a fait le reportage sur le film est congédiée et une bannière défile sur le petit écran « Les propos de Nadia Al Fani n’engagent que sa personne. » Prévisible. Les islamistes gagnent du terrain et Hannibal TV n’hésite pas à les servir. La baudruche médiatique ne s’éloigne jamais longtemps de son unique ligne éditoriale : la démagogie sur fond d’opportunisme. Flatter le plus fort, quitte à nier la liberté d’expression. S’adresser aux passions humaines au point de cautionner la haine et le crime. Et tant pis pour la liberté de conscience, la liberté d’exister selon ses convictions, tant pis pour la dignité en somme…ça sera pour une autre Révolution.

Derrière la polémique, un enjeu socio-politique

La haine aveugle des extrémistes sonnera le glas sur l’Islam tunisien connu pour être tolérant, éclairé et authentique. C’est aux musulmans modérés et raisonnés de se réapproprier l’Islam, de faire valoir ses valeurs les plus nobles et de ne pas laisser champ libre aux plus fanatiques. Si nous ne nous opposons pas dès aujourd’hui, avec stoïcisme, à toute forme de violence morale et physique à l’encontre des minorités confessionnelles et idéologiques, c’est notre arrêt de mort que nous signons.

C’est de notre intolérance que nous construisons l’entonnoir du « fascisme vert », une machine aveugle qui broie tous ceux qu’elle juge différents. Une arme de destruction massive qui a fait des millions de victimes en Iran, au Soudan, au Pakistan, en Arabie Saoudite, en Egypte et ailleurs. L’Histoire ne compte plus le nombre de crimes perpétrés par des monstres qui se prennent pour les justiciers de Dieu et qui, visant le paradis, nous ramènent l’enfer ici-bas. Vous taire quant aux agissements des fanatiques, c’est leur donner raison et porter préjudice au vivre-ensemble renaissant et à la noblesse de l’Islam tunisien. Le silence et la censure des modérés sont le terrain des extrémistes et la haine d’aujourd’hui nourrit les atrocités de demain.
Nul besoin d’être athée ou artiste pour se sentir concerné par l’affaire Al Fani. L’enjeu sous-jacent réside ailleurs, dans la démocratie et la citoyenneté qui sont à construire. Une démocratie qui ne garantit pas la liberté de conscience et donc les droits des minorités n’en est pas une. De même, une citoyenneté tunisienne qui veut s’apparenter à la Ouma est une citoyenneté de castes où les Tunisiens non musulmans sont discriminés; une forme de ségrégation religieuse institutionnalisée, contraire au principe d’égalité et à la dignité humaine.