Historiquement, la Syrie a été toujours synonyme de naissance pour le monde arabe. Drôle de destinée pour une région qui a été tour à tour mère des premières villes de la civilisation, capitale du premier empire musulman, fief de la résistance contre les ottomans et les français, muse du nationalisme arabe et victorieuse de la stratégie américaine au moyen orient dans les années 80. Mais la Syrie est aussi dans l’histoire des arabes l’emblème de la primauté du politique sur le spirituel, depuis la victoire “politique” du Chem de Mouawia Ibn Abi Soufien sur l’Irak de Ali Ibn Abi Taleb jusqu’à celle de Assad sur ses compagnons du parti en passant par le martyr d’AlHussein, l’assassinat de Omar Ibn Abd El Aziz et les tromperies Laurence d’Arabie.

La Géographie, pour sa part, nous indique que la Syrie est au centre du monde. Prenez une carte du monde. Essayez de chercher un centre de gravité qui prend en considération les influences des océans, des continents, des mers et des voies terrestres. Vous tomberez pile poil sur Damas. La syrie a été ainsi décrite par certains comme étant le plus grand porte avion fixe au monde (idéal pour atteindre tous les points stratégiques du monde “classique”).

La genèse d’une patrie

La démographie syrienne nous renseigne sur la capacité des peuples les plus anciens à garder une identité même en accueillant de nouveaux arrivants et en adoptant leur mœurs. L’organisation ne s’est pas faite en strates mais plutôt par extension, en tache d’huile en quelque sorte. C’est ce qui fait que le sentiment national soit aussi prépondérant et à la fois aussi fragile.

La dialectique sectaire a fini par trouver un équilibre (actuellement remis en cause) entre des sunnites majoritaires et des minorités influentes. Les sunnites propriétaires terriens, commerçants et habitants des grandes villes ont fini par admettre (tant bien que mal, probablement à contre cœur et au prix de tragédies comme celle de Hama) la suprématie des élites des autres minorités (et spécialement celle des Alaouites) dans la conduite des affaires du pays. L’ascension des Alaouites mérite, dans ce contexte, d’être étudiée en dehors des préjugés. Un indicateur pour ceux que ça intéresse: l’évolution historique des taux d’alphabétisation des filles alaouites en comparaison aux autres communautés.

La dynamique sociale qui a résulté de cet équilibre a été vers l’émancipation d’un conservatisme (social) qui a longtemps divisé le pays en dominants-dominés. Les minorités qui étaient confinés chacune dans son fief ont progressivement investi les villes de la bande méditerranéenne allant de Alep a Daraa. Une ville comme Ladhikia qui, jadis, méprisait les alaouites est aujourd’hui l’un de leur hauts lieux. Certaines villes comme Damas qui n’accueillait les membres des autres communautés que comme domestiques sont aujourd’hui “cosmopolites”.

Le ciment national a t-il pris pour autant? Les évènements actuels disent à la fois oui et non. Si un nombre différemment évalué mais conséquent de la population et l’armée restent fidèles au régime c’est que la cause de la Syrie nationale et nationaliste a été adoptée au delà du despotisme prêté au régime. Mais en même temps le conservatisme social a cédé place à un conservatisme politique qui a lassé un bon nombre de syriens. Le verrouillage des accès au pouvoir ont laissé amers plusieurs générations qui ne s’identifiaient plus aux portraits du président-guide.

L’équation établie par Hafedh Al Assad stipulait qu’en contre partie de la dimension régionale qu’offrait le règne bathiste syrien, la situation intérieure devait s’écouler comme une rivière tranquille. Le premier ministre sunnite, de Damas de préférence, assurait des plans de développement qui ont permis à la syrie, jusqu’au début des années 90, des avancées majeures en terme d’éducation, de santé et d’infrastructure. L’appareil sécuritaire veillait à détecter et “neutraliser” toute velléité d’opposition au régime. De grands affrontements éclataient périodiquement avec les courants conservateurs. Les frères musulmans tenaient les premiers roles, avec Hama comme épicentre des contestations et des influences à peine camouflées venues du voisinage proche et moins proche.

Assad père: le stratège

L’édifice a réussi à tenir au temps de Hafedh Al Assad. l’homme avait fini par devenir un redoutable stratège. Hanté par l’expansionnisme israélien, il avait concentré tous ses efforts sur le moyen de contenir cette menace à défaut de la neutraliser. Mais la vague du libéralisme économique a atteint inéluctablement Damas pendant les années 90. La cohérence de l’édifice a été atteinte par l’enrichissement des uns et la corruption des autres. Cette période a aussi accentué la division des arabes lors des négociations de “paix” et l’isolement de la Syrie. Mais l’intransigeance syrienne face aux acrobaties israéliennes et américaines demeurera intacte. A Genève, Clinton usa de tout son charme pour séduire le vieux Assad. Mais la foi de celui ci était faite depuis bien longtemps: il n’y a pas de paix possible avec les israéliens! Assad père décéda en 2000. Les portraits faits de l’homme aussi bien par ses biographes (P.Seal en tête), que par ses détracteurs (H.Kissinger) ou par d’imminent journalistes (H.Heykal, R.Fisk) affirmeront que l’homme aura marqué son temps.

Le lègue fait à B. Assad n’était pas simple. Celui ci a hérité d’un pouvoir que le père destinait à son fils ainé Bassel. Pour asseoir une légitimité sur cet arrière fond, il fallait croire en sa bonne étoile. C’est là que le bat blesse pour Bachar Al Assad.On peut discuter sereinement de la compétence de l’homme pour le poste.

On peut se dire qu’il a eu le courage de continuer sur les pas de son père en appuyant les mouvements de résistance palestiniens et le Hizbollah au Liban. On peut trouver sa stratégie d’alliance avec l’Iran et de “contention” envers la Turquie (jusqu’à la veille des derniers évènements) logique. Mais le médecin président a eu un sérieux problème dès lors que des protestations ont éclaté attaquant frontalement les bases de sa légitimité. Pourtant, lors des premières années de Bachar, beaucoup avaient cru au “printemps de Damas” qui pouvait, enfin, réconcilier nationalisme et démocratie.

Les raison évoquées de l’échec ont été tantôt la grande influence de la vieille garde sur le jeune président et tantôt l’incompatibilité fondamentale entre un régime basé sur “une idéologie guidant le peuple” et la démocratie. Autre facteur supposé du déclin de l’ouverture du jeune président était qu’à l’extérieur, on ne voulait que la tête de la Syrie rebelle. Toute initiative de renforcement du front interne aurait été combattue.

Le scénario

Sur les faits, dès 2004 tout le monde avait compris que rien ne changera dans la politique syrienne. Plus encore les liens entre Hizbollah et la Syrie se sont renforcés au point de devenir stratégiques. Été 2004, à l’initiative de la France, les occidentaux se mettent d’accord sur une résolution mettant la pression sur la Syrie pour sortir du Liban.

La Syrie a servi de pompier au pays du cèdre pour ensuite contrôler un territoire qu’elle considère comme primordial pour sa sécurité nationale. 20 années de guerres, de tactiques et de négociations avaient permis à la Syrie de damer le pion à tous les autres acteurs sur la scène libanaise.

L’architecte de la résolution qui voulait mettre à néant l’ouvre de ces 20 années a été Rafik Hariri. La Syrie lutta activement contre la manœuvre diplomatique. La résolution 1559 sera finalement votée en septembre 2004 par la plus courte des majorités au conseil de sécurité. Hariri sera assassiné cinq mois plus tard. Les troupes syriennes quitteront complètement le Liban en Septembre 2005. Le crime a profité aux israéliens. Un tribunal international recherche toujours les tueurs de Hariri.

La Syrie accusée de cet assassinat réussit à résister à une énorme pression régionale et internationale. Ses alliés au Liban lui permirent d’exister encore à Beyrouth même sans forces armées. Le plus proche allié, le Hizbollah, lui offrit un cadeau sensationnel en 2006 en mettant en échec l’offensive militaire israélienne au Liban. La stratégie américaine du “nouveau moyen orient” prit un sérieux coup. Il semblait qu’un nouvel équilibre allait être trouvé reconnaissant aux syriens un rôle indispensable dans la région.

Mais il était trop naïf de croire que les états unis accepteraient aussi facilement une nouvelle défaite de sa stratégie au moyen orient. Les leçons du premier échec des années quatre vingt aura été, pour les américains, de ne plus jamais s’aventurer dans les ruelles de Beyrouth jusqu’à perdre haleine. En plus, tant qu’il y aura des pays du golfs qui pourront fournir argent, médias et combattants pourquoi risquer la vie de ses propres soldats.

Lorsque la révolte éclata en Tunisie, on peut courir le risque de penser que les américains avaient été surpris. Aussi pour les évènements en Égypte, la réponse des américains tarda semble t-il à venir. Mais lorsque les protestations commencèrent en Syrie, les américains étaient certainement prêts à sauter sur l’occasion. Depuis l’Afghanistan, en 1979, on avait appris à Washington à diriger des guerre que les arabes financent, médiatisent et mènent sur le terrain. Dans ce genre de guerres, les américains savent bien où se trouvent leurs intérêts alors que leurs sous traitants arabes meurent et se ruinent sans trop savoir pourquoi.

On peut débattre des journées entières sur le bien fondé des motifs des protestations en Syrie. J’ai essayé de mettre dans leur contexte historique et géopolitique les arguments des uns des autres tout au long de cet article. Mais on ferait mieux aujourd’hui d’admettre qu’un pays majeur dans la région est entrain d’être démembré.

Les cartes sont prêtes, avec notamment un état druze au sud qui ferait tampon entre israel et le reste de la Syrie. La liquidation de toutes les revendications arabes est programmée. La “paix” israélienne qu’on veut marketter sous différentes étiquettes est équivalente à une abdication à un diktat pire que celui du colonialisme. Celui ci a éveillé un nationalisme volontaire et combattant alors que la “pax-israeiliana” est une torpeur programmée d’une nation déjà malade. Quand la Syrie tombera, personne ne s’en relèvera..

Aymen Lahmar