Crédit : AFP

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C’est l’histoire de trois jeunes filles, activistes russes, membres du collectif Pussy Riot, qui ont fait une prière, une prière que l’on murmure au fond de son cœur quand on ne peut pas parler et qu’elles ont eu le cran de gueuler à pleins poumons, au milieu d’une cathédrale au mois de février dernier : « Marie, mère de Dieu, chasse Poutine ! » La suite ? Police-arrestation-prison, le tout pour atteinte au sacré paraît-il. ça ne peut être que le diable qui fait se trémousser des jeunes filles. Trop jeunes et trop naïves pour avoir un cerveau et une conscience politique, trop jeunes pour réfléchir et vouloir autre chose.

Atteinte au sacré donc. On n’entre pas impunément dans les lieux de culte (même si on est croyant). Trois ans de camp leur pendaient au nez. Elles en prennent pour deux ans. Pas drôle la Russie. On ne peut rien y dire. Surtout pas sur le gouvernement. Dés que ça depasse on transforme ça en hooliganisme, incitation à la haine, atteinte au sacré… n’importe quoi pourvu que ça fasse l’unanimité. Et avec la religion ce n’est jamais difficile. Elle est toujours placée comme barrière suprême, on l’impose même à ceux qui en la reconnaissent pas.

Dans cette affaire, comme dans beaucoup, les trois membres du groupe de punk-rock Pussy Riot sont inculpés pour atteinte au sacré. Lisez plutôt atteinte à la pensée unique. Le collectif féministe s’est formé en 2011 en réaction au retour de Poutine aux commandes du pays.

Voilà cinq mois qu’elles sont en prison, un procès-mascarade a eu lieu. Le jugement a été rendu aujourd’hui. La pression internationale a pourtant été forte après que différents artistes se soient mêlés à l’affaire : Yoko Ono, Paul McCartney ou encore Madonna. Parce que finalement l’accusation d’hooliganisme ne tient pas et qu’il s’agit ici de faire taire des gens qui pensent autrement. L’accusation d’atteinte au sacré est très pratique, elle fait l’unanimité et permet d’inculper toute personne qui penserait différemment. Ici en l’occurrence on reproche à ses jeunes filles d’avoir profanées un lieu de culte. Pourtant si elles ont fait une prière c’est qu’elles doivent bien y croire en Dieu et en ses lieux de culte. Et si elles ont demandé à Marie mère de Dieu de protéger ses enfants, c’est que ces jeunes filles espèrent quelque chose de meilleur pour leur pays.

Comment peut-on inculper une personne qui prie sous le chef d’accusation d’incitation à la haine de la religion ? Et finalement, même si c’était le cas, n’ont-elles pas le droit de ne pas croire ?

L’Eglise orthodoxe russe, choquée par l’action qui a eu lieu en ses murs, a demandé la poursuite du groupe. L’église orthodoxe est en fait un soutien important au gouvernement en place. Si bien qu’aucune impartialité n’était attendue de la part du tribunal. Pourtant c’est justement le rôle de l’Etat que de permettre à chacun d’avoir des idées différentes et de pouvoir les exprimer. C’est le rôle de l’Etat de lutter contre la pensée unique. En tout cas c’est ce que l’on pourrait espérer. Mais finalement en Russie, comme ici, ce n’est pas le cas.

Sous l’atteinte au sacré on peut placer plein de choses et surtout l’interdiction de vivre autrement, de penser différemment, de vouloir autre chose. L’Etat, qui doit être garant de l’égalité entre les citoyens, se met à prendre parti à son propre avantage. Sous couvert de la protection de la croyance de la majorité, l’Etat écrase ceux qui pensent autrement et fait dans la démagogie. Or quand l’Etat est neutre et égalitaire il ne prend pas position, il fait respecter les différences. Et il accepte la critique.

Il n’est pas pour autant inactif. C’est ce qu’explique Pablo Da Silveira, professeur de philosophie politique. L’Etat doit agir en étant neutre et garantir l’égalité entre les citoyens. Car il n’est pas normal que les Pussy Riot ne puissent pas vivre en demandant le pluralisme politique. Et l’Etat doit agir pour leur permettrent de penser autrement. Pas pour les empêcher de s’exprimer.

Cette affaire a divisé la population : entre défenseurs de la démocratie appellant à la clémence et croyants extrémistes demandant que les jeunes filles « brûlent dans le feu » le fossé se creuse. L’Etat ici n’a pas joué son rôle : ni apaisement, ni réconciliation. Au contraire. Il a attisé la haine pour en tirer partie. Il a joué son rôle d’Etat dictateur qui annihile toutes formes de contestation.

Cette histoire fait penser aux heures sombres de l’Inquisition où les femmes étaient brûlées vives pour sorcellerie. Le procès a été retransmis en direct à la télévision, alors que ce type de méthode n’a lieu que pour les procès de terrorisme normalement. La plupart des témoins appelé par la défense ont été récusés par le juge : parmi eux des intellectuels et des gens du monde de la culture. Sans doute auraient-ils défendu l’idée que le pluralisme est nécessaire et que la création artistique doit être libre. En attendant que ces idées fassent leur chemin les Pussy Riot dorment en prison. Qui sera le suivant ?