Crédit photo: Seif Soudani

Du 9 au 12 septembre s’est tenu le forum IndignaCtion au Luxembourg, Abbaye de Neumünster, une grande réunion académique et festive qui a rassemblé des dizaines d’acteurs clés de la contestation sociale de part et d’autre de la Méditerranée.La Fondation Anna Lindh,qui œuvre précisément à croiser les sociétés civiles des deux rives du bassin méditerranéen, a co-organisé l’évènement en partenariat avec les Indignés du Luxembourg. Au terme de 3 jours de débats parfois passionnés et conflictuels sur la direction à donner au mouvement, le groupe est parvenu à publier un communiqué qui prépare la relève à l’échelle mondiale.

« Nous, activistes venant de 20 pays européens et arabes et participant au Forum International du Luxembourg […], avons conclu que ce qui nous rassemble est plus important que ce qui nous divise dans notre lutte pour créer les conditions propices à ce que tout être humain puisse vivre dans la dignité, la liberté et la paix. »

C’est sur ce préambule de communiqué aux allures de manifeste que se sont achevés jeudi les travaux d’ « Indignaction », un barbarisme et une idée nées des critiques formulées à l’encontre de Stéphane Hessel, un universaliste à qui on reproche souvent d’avoir donné naissance à un mouvement des « antis », certes étonnamment populaire, mais sans suite.
Comme pour impulser une seconde vie à un label qui s’essouffle, les révolutionnaires du Printemps arabe sont appelés à la rescousse, ceux-là mêmes qui avaient initialement inspiré les Indignés espagnols et européens à se soulever contre la précarité et leurs classes politiques dès mai 2011.

Une grande messe des gauches

Le texte de l’invitation ne le laisse pas forcément deviner, mais dès l’arrivée de la plupart des participants, aéroport de Bruxelles, nous réalisons que l’enjeu est de taille, tout comme l’audace des organisateurs.
Première difficulté : justifier le choix du Luxembourg, riche pays à la réputation de paradis fiscal et financier, comme cadre spatial d’un rassemblement à coloration éminemment contestataire voire radicale.

Ce n’est en réalité pas la première fois que les Indignés optent pour des symboles de la puissance financière mondiale comme à la fois des cadres et des cibles de leurs actions, à l’image d’« Occupy Wall Street » qu’ils avaient aussi inspiré en exportant leur franchise à NewYork City.

Claude Frisoni, coordinateur de l’event, a quant à lui pris soin de rappeler dans son speech d’ouverture que de plus en plus d’européens sont de moins en moins certains de pouvoir subvenir à des besoins élémentaires, au triptyque « Pain, liberté, justice sociale », célèbre slogan phare de la révolution égyptienne.

Crédit photo: Seif Soudani

La délégation tunisienne, plutôt homogène et conduite par Lina Ben Mhenni, contraste avec une délégation égyptienne hétéroclite mais reflétant par ailleurs la complexité des forces en présence dans l’Egypte post Moubarak. Mohamed Tolba, un salafiste pacifiste, y côtoie Ibrahim El Houdaiby, ex Frère musulman reconverti dans la gauche, et Béchir Gemyhood, star des Ultras des stades. Etaient aussi du voyage Esraa Abdel Fattah, cyberdissidente et militante du Mouvement du 6 avril, ainsi que Samira Ibrahim, héroïne dans son pays pour avoir combattu les tests de virginité imposés par l’armée.

Anarchistes grecs et défenseurs libyens des droits de l’homme ont aussi interagi parmi d’autres représentants de la rive sud avec les français Xavier Renou, Pauline Dawn et bien d’autres sur les moyens de perpétuer le combat majeur de toute une époque, où l’on sent bien qu’une certaine façon de penser les politiques économiques et géostratégiques arrive à bout de course.

Quelques erreurs de casting ?

D’emblée, la présence de Nicolas Schmit, ministre luxembourgeois de l’emploi, n’était pas du goût de tous. L’homme était pourtant venu faire profil bas, en affirmant notamment que l’Union Européenne qu’il représente n’avait pas été à la hauteur des révolutions.

« Au terme de 3 journées marathon, nous avons établi un plan d’action destiné à concevoir les bases de sociétés qui respectent nos droits fondamentaux et nos aspirations légitimes. Nous condamnons par conséquent les politiques néolibérales,telles que les privatisations, la confiscation des ressources publiques, l’occupation militaire, l’annexion de terres, et tous les régimes réprimant la volonté des peuples et les droits fondamentaux des citoyens, rendant impossibles les conditions nécessaires à une démocratie réelle ».

Crédit photo: Seif Soudani

C’est là sans doute la phrase qui fut la plus fastidieuse à pondre par le collectif pour sa déclaration finale.En cause, de profondes divergences de vues sur la mention ou non de la cause palestinienne, nommément, sans la mention parallèle des massacres en Syrie, ainsi que le nivèlement par le bas des causes des opprimés les plus divers et variés, mettant côte-à-côte révolutions arabes, activisme écologiste contre le train TAV en Italie, crise de l’immobilier (expulsions) en Espagne, et quelques thèses proches des théories du complot avancées par Michel Collon…

L’incident était en outre très proche chaque fois que le représentant marocain est intervenu. A la fois souverainiste et membre du Mouvement du 20 février, MontassirSakhi était visiblement venu faire du scepticisme anti révolutions arabes, louer les bienfaits du scénario marocain, et dénoncer ce qui s’apparente pour lui à des interventions étrangères. Colère des délégations syriennes et égyptiennes mardi qui ont rappelé chacune le caractère spontané et émanant des peuples de leurs révolutions respectives.

Le Forum IndignaCtion, à défaut de consensus large, restera quoi qu’il en soit comme un précédent portant un coup mémorable au différentialisme et au relativisme culturels, principaux ennemis jusqu’ici des idéaux universels. En témoigne la prise de conscience du problème de la libre circulation des personnes, entravée par des visas toujours plus difficiles à obtenir, comme est venue le rappeler la tragédie des tunisiens morts au large de Lampedusa la veille du forum.

Prochain rendez-vous considéré comme l’aboutissement naturel de ce premier contact, l’Euro-Mediterranean meeting sur la dette prévu pour novembre 2012.