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Quand on observe le champ religieux dans la Tunisie postrévolutionnaire ont est frappé par l’essor de ce qui peut apparaître comme un paradoxe en ce début de notre démarche révolutionnaire : la montée de toutes sortes de forme de « religiosité intégristes » au sein ou en marge des institutions religieuses qui veillent sur l’orthodoxie sunnite est devenue une réalité vécue.

En effet, depuis presque une année, on avait cru que l’obscurantisme était condamné par l’histoire dans la mesure où il ne pouvait faire face à la poussée inéluctable de la pensée démocratique. Sociologues, historiens et philosophes s’accordaient sur le diagnostic de « désenchantement de l’utopie » qui, entre autre choses, enregistrait l’éclipse irrévocable de l’irrationnel sur le champ public.

Loin d’être enterrées et oubliées dans un monde dominé par la notion du progrès, les pratiques religieuses dites populaires reviennent en force sur la scène nationale. En effet, si on observe effectivement une réelle dérégulation du croire au sein des différentes confessions, on peut remarquer la remise en causes, par certains groupes, de notre tradition et de notre patrimoine et on constate que dans le même temps, beaucoup de tunisiens cherchent en eux-mêmes ou dans de petites sectes des réponses à toutes sortes de questions existentielles. Et dans cette quête, ils n’hésitent pas à embrasser des pratiques qui, à première vue, semblaient ne pouvoir pas résister à la critique de la raison.

Ainsi, s’agissant de la situation au sein de la société dans son sens macroscopique, on peut constater que le développement de ces nouvelles formes de piété donne un regain d’intérêt pour l’école malikite tunisienne qui a marqué l’histoire de toute l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne pendant plus de mille ans. De plus, on peut noter l’apparition de quelques tendances de représentation du sacré qui se présentent comme une nouvelle manière de pratiquer la religion et de vivre la foi musulmane ce qui nous amène à penser à un essai de remodelage en cours.

Après la révolution, une petite minorité agissante considère les comportements de la religiosité tunisienne comme relevant du domaine de la survivance de la Jâhilîya donc une superstition et un déviationnisme1 ! C’est en particulier ce qui semble se passer sous nos yeux où notre patrimoine et notre tradition sont affublé des qualificatifs comme « ignorance », « bêtise » ou « sottise »… (etc.) !

Marqué par des stéréotypes véhiculés dans quelques sociétés de l’Asie centrale, ces groupes parlent de la populace (‘awâm) tandis que d’autres groupes parlent de la plèbe (ghawgha’) ce que les amènent à dire que la piété populaire serait finalement une dégradation par rapport au model doctrinal orthodoxe.

Tous ces constats vont nous permettre de mieux expliquer l’importance de la religion populaire dans le fait social dans la Tunisie contemporaine. En effet, la religion populaire, contrairement à ce qui pense ces groupes, n’est pas simplement un mythe forgé par la mémoire collective de la société mais une réalité socio-historique permanente, difficile à cerner, mais que l’on retrouve à toutes les différentes régions du pays et dont l’étude exigera un long effort dans le cadre de recherches multidisciplinaires.

Nous sommes désormais sur un terrain où les interrogations sociologiques se croisent avec les analyses historiques et anthropologiques. Le résultat est que, non seulement la notion ainsi que l’objet du concept sont plus ou moins précisés, mais plus, l’étude du « fait religieux » dans la société, nous oblige à insister sur la nécessité d’utiliser d’autres perspectives et d’autres enjeux que ceux qui avaient été soulevé par la théorie traditionnaliste.

C’est pourquoi on peut estimer que la religion populaire ne parle plus aux lieux où on l’attend car on la découvre présente, de façon diffuse, implicite ou invisible, dans l’économie, dans le politique, dans l’esthétique, dans l’éthique et dans le symbolique. Dès lors, on sera porté à s’intéresser aux diverses manifestations subreptices de la religion, dans toutes les sphères profanes où s’exerce l’activité humaine.

Ainsi donc, si l’historien et le sociologue devaient s’intéressé au « signifié » des nouvelles manifestations des pratiques consécutives aux multiples recompositions du croire populaire, il faut chercher à voir ce qu’elles représentent.

La première étape qu’on peut la dénommé « approche conceptuelle » consistera à circonscrire le vaste thème de la sociologie religieuse dans la Tunisie postrévolutionnaire dans le cadre de l’histoire du temps présent. Nous avons cherché à maîtriser les contours du concept. Cela nous a permis de marquer quelques indices définitionnels : en effet, le concept de religiosité désigne de manière schématique le comportement religieux au sein de la société, il apparaît par ailleurs, difficilement saisissable avec un référent plein d’ambiguïté et très compliqué à le dénudé.

En dépit de ce soupçon sur la pertinence du concept, on peut établir une typologie des principaux marqueurs qui recoupent des entités antagoniques que nous pouvons les traduire par les couples binaires suivant : Moderniste/Traditionnaliste ; Réformateur/ Passéiste ; Savant/ Populiste. Comment peut-on, dès lors, interpréter ces diverses déterminations théoriques autour du thème central de la sociologie religieuse en Tunisie postrévolutionnaire ? En réalité, plusieurs difficultés s’imposent au départ, non seulement dans l’appréciation des termes mais aussi dans la manière d’aborder la thématique.

En effet, ce dualisme qui fait partie intégrante de la pensée arabo-musulmane contemporaine qui depuis la publication du livre de Ali Abderraziq2 en 1925 et de celui de Taher Haddad3 en 1930 a donné naissance par la suite à la plus grande et la plus durable controverse à propos de la modernité et de la nécessité de la réforme de la pensée islamique. Les analyses proposées paraissent être tentées d’idéalisme qui pourrait dire d’un certain « hégélianisme ».

La dialectique de la révolution politique et culturelle, la synthèse qui en résulte qui, en réussissant, aboutit à la création de l’État de droit en Occident et dont l’avortement produit les déchirements que l’on connaît dans le monde arabe.

Derrière le déroulement de ce processus dynamique, invoqué comme clé d’interprétation ultime, c’est la réalité révolutionnaire des normes adoptées et intériorisées par la société tunisienne qui nous appelle à construire un socle de représentations et des valeurs tirées du patrimoine et faisant l’objet d’un large consensus ; laissant une grande marge de liberté pour la construction d’un espace pluraliste et de pratique politique moderne.

Si la société tunisienne ne réussit pas à accomplir la synthèse de ces deux révolutions (politique et intellectuelle), si le politique se heurte encore aux représentations tirées de la religion, ce serait à cause de la permanence de vision traditionnelle qui fait échec à la modernité des mentalités et au développement de la société.

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Notes:

1- Dans la nuit du lundi au mardi 16 octobre 2012, vers 3h du matin, la Zaouia de Saïda Manoubia, qui se trouve à la Manouba, a été totalement ravagé par le feu. La Directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, a vivement condamné la profanation et le saccage du mausolée dédié à l’une des saintes soufies les plus vénérées de Tunisie, Saïda Aïcha Manoubia et exhorte les autorités tunisiennes à prendre toutes les mesures nécessaires pour que les sites du patrimoine culturel qui portent la mémoire et l’identité du peuple tunisien soient protégés contre tout acte visant leur intégrité.

2- ABDERRAZIQ (A), L’Islam et les fondements de pouvoir, Le Caire, 1925.

3- HADDAD (T), Notre femme dans la chariâ et la société, Tunis, 1930.

Mohamed Arbi Nsiri