Place du gouvernement - La Kasbah. Tunis. crédit image : Malek Khadhraoui | nawaat.org

Place du gouvernement – La Kasbah. Tunis. crédit image : Malek Khadhraoui | nawaat.org

La structure politique convenue d’être nommée ou appelée « l’État moderne », et qui est nettement opposée au modèle théologique ou monarchique qu’a connu le monde arabe durant des siècles de son histoire, est apparue progressivement à partir de « l’âge de la renaissance » dans les cités-états italiennes pour influencer toute la philosophie politique européenne.

Cette mutation a été pensée et menée à bien par des philosophes marqués par de nouvelles valeurs humanistes. L’État, en tant que communauté politique rassemblant des gouvernés sous une même autorité, existe certes depuis l’antiquité.

Néanmoins, l’État moderne est qualitativement différent des formes politiques qui l’ont précédé. Il exprime l’aspiration à un pouvoir rationnel, organisé, dans un cadre géographique limité par l’existence d’autres États de même nature à ses frontières.

En même temps, il est à lui-même sa propre finalité : il est beaucoup moins tributaire d’une légitimation religieuse que ne l’étaient les monarchies chrétiennes médiévales. Ce qui est essentiel aux yeux des théoriciens et des dirigeants de cet État, c’est sa capacité à faire régner l’ordre sur son territoire, à garantir à ses ressortissants une sécurité minimale pour leur personne et leurs biens, à assurer enfin dans l’ordre international sa souveraineté et sa puissance à l’encontre des ambitions des autres États.

Il se distingue ainsi clairement de l’idéal des monarchies universelles de droit divin. L’idéal religieux, le rêve d’un ordre à la fois moral et universel s’estompent devant la notion de l’intérêt particulier de l’État dont on est issu et dont le monarque doit assurer la cohésion contre toutes les tendances centrifuges qui menacent son autorité, en particulier depuis les guerres de religion du 16ème siècle.

De manière significative c’est alors qu’apparaissent le terme même d’« État », ainsi qu’une conception de sa nature et de sa place dans la société qui ne sont pas très éloignées des nôtres, même si la notion d’une autorité démocratique en est absente à l’origine. Les périodes antiques utilisaient le mot grec Dêmos Kratos qui signifie « le pouvoir au peuple » ou le mot latin de Res Publica qui signifie la « chose publique » puis on est passé progressivement de l’expression latine status reipublicae qui signifie « la situation des affaires publiques » au concept de status tout court qui correspond lexicographiquement au terme français d’État, ou au terme anglais du state et au terme italien stato.

Selon le philosophe anglais Thomas More (1478 – 1535) qui a écrit son ouvrage politique majeur l’Utopie pour prôner la tolérance et la discipline pour les nouvelles valeurs politiques tel que la tolérance et la liberté : Or, d’après son titre, cette Utopie porte bien de optimorei publicae statu, sur  « le meilleur état des affaires publiques », c’est-à-dire l’État idéal et la société idéale.

Toutefois, l’État moderne n’est pas né de la poursuite d’un idéal moral, ou religieux, mais bien d’une démarche réaliste visant à consolider l’ordre et la souveraineté. Dès l’origine, en effet, les royaumes de France ou d’Angleterre, par exemple, se distinguent de la monarchie chrétienne universelle qui s’incarne dans l’idée d’empire.

Le roi est certes   « empereur en son royaume », selon la formule des légistes médiévaux, mais il doit défendre son territoire contre les ambitions des autres rois ou grands seigneurs voisins. Par conséquent, il doit chercher à consolider et à accroître son pouvoir plutôt qu’à mettre en œuvre une morale religieuse préétablie, comme le modèle idéal de l’empereur chrétien l’y aurait incité.

En France, Louis IX est probablement le dernier monarque qui ait paru inspiré avant tout par l’idéal de la royauté chrétienne, alors que ses successeurs, notamment Philippe le Bel, ont affirmé leur puissance au plan séculier en n’hésitant pas à affronter l’ordre des Templiers ou même la papauté.

Par la suite, le royaume de France n’a pu apparaître comme l’une des principales puissances de l’Europe, à l’époque moderne qu’après avoir surmonté la terrible crise de la guerre de Cent Ans (1337-1453), où s’additionnaient un péril extérieur anglais et le risque de dissolution lié à l’action centrifuge de grands féodaux comme le duc de Bourgogne.

C’est donc en surmontant les difficultés par la force que l’État moderne accroît son autorité et sa puissance, qui deviennent, avec le temps, des fins en soi. Cette notion d’un État qui n’existe pas comme une simple composante d’un ordre juste voulu par Dieu, mais qui doit survivre à de nombreuses crises et révolutions, est au cœur de la pensée politique du florentin Nicolas Machiavel (1469-1527) qui a personnellement traversé les nombreuses vicissitudes des affrontements civils dans une cité d’Italie centrale entourée de voisins menaçants.

Son œuvre majeure, Le Prince, montre comment un chef d’État peut faire face à ces périls en s’inspirant des exemples du passé ; la même approche est développée plus en détail à propos de l’histoire de la république romaine dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live.

Selon cette approche, la politique possède sa propre cohérence, sa propre logique d’évolution, qui ne doit plus rien à la morale ou à la théologie. Les sentiments moraux ou les passions comme l’admiration ou la crainte ne sont plus que des données et des instruments au service d’un dirigeant politique résolu comme celui auquel Machiavel s’adresse.

L’influence de cet auteur sur les penseurs politiques ultérieurs a été considérable et l’idée d’une autonomie de la politique par rapport à la morale s’est peu à peu généralisée. Cette conception correspondait également mieux à la nouvelle situation de la chrétienté occidentale à l’époque moderne, après la division entre catholiques et protestants.

Dorénavant, l’idée d’une référence religieuse commune à tous a volé en éclats et les guerres de religion montrent que le monarque doit parfois faire face à l’insurrection de ses sujets d’une autre confession que la sienne. En raison des alliances et des rivalités entre puissances catholiques ou protestantes, les États nationaux en formation sont confrontés aussi bien à des guerres étrangères qu’à des conflits intérieurs.

C’est dans ce climat troublé des guerres civiles et confessionnelles du 17ème siècle que l’Anglais Thomas Hobbes (1588 – 1679) propose une nouvelle théorie des rapports entre le citoyen et le pouvoir.

En effet, il estime que l’union des individus au sein d’un corps politique ne va pas de soi, contrairement à la conception admise depuis l’Antiquité et résumée par Aristote selon laquelle l’homme est un « animal politique » (zôonpolitikon, c’est-à-dire qui vit dans une cité, ou polis). D’après Hobbes, les individus vivant au stade premier, ou « état de nature », de l’évolution de l’humanité ont des intérêts forcément divergents qui les amènent à entrer continuellement en conflit. C’est la fameuse « guerre de tous contre tous ».

Par conséquent, l’autorité politique n’existe pas à l’origine, elle doit être instituée par un contrat ou covenant. Par celui-ci, l’individu s’engage à renoncer à la liberté absolue, source d’une constante précarité, qu’il connaissait à l’origine. Il accepte de suivre les lois qui incarnent l’ordre public et la volonté collective.

Là se trouve l’origine de l’État, ainsi formé par la libre interaction et le libre choix des individus sans trouver sa légitimité dans un ordre moral ou divin immanent à la vie collective. Cet individualisme philosophique radical est profondément nouveau et même potentiellement subversif, bien que Hobbes s’affirme comme monarchiste dans son engagement politique pratique.

La légitimation de l’autorité politique de l’État moderne se fonde ainsi sur des considérations politiques rationnelles, non plus sur la défense d’un dogme religieux. Le cardinal de Richelieu (1585-1642) peut ainsi faire alliance avec les princes protestants contre la monarchie catholique des Habsbourg au nom de la « raison d’État », qui s’affirme pour la première fois aussi explicitement dans les relations internationales.

Progressivement, le salut des âmes cesse d’être la fin dernière, l’idéal de l’action du roi, même au 18ème siècle dans les monarchies catholiques traditionnelles comme l’Empire d’Autriche. L’ordre politique s’est laïcisé, recentré sur les enjeux de pouvoir dont chacun admet qu’ils constituent l’essence de la politique.

Mohamed Arbi Nsiri