polit-revue-20

Difficile de rendre compte en une chronique de l’état de chaos qui règne sur l’ensemble de la classe politique en Tunisie. Ambiance de fin de règne pour une troïka où les démissions répondent aux menaces de retraits et autres ultimatums, tandis que la violence politique reprend de plus belle en ciblant désormais les meetings de l’ensemble des partis d’opposition.

Un front sous forme d’aveu d’impuissance

Mardi 29 janvier, Nidaa Tounes tient son cadeau d’anniversaire. Après à peine 1 an d’existence, moitié moins en termes d’activité effective, le parti de Béji Caïd Essebsi procède à une OPA mi amicale mi contraignante sur deux partis ayant chacun plusieurs décennies d’existence : l’ex Ettajdid devenu al Massar et l’ex PDP devenu al Joumhouri.

Au-delà d’une cérémonie des signatures en grande pompe et des déclarations officielles d’instauration d’un front politique du « sauvetage », un constat simple s’impose : le pragmatisme a fini par l’emporter sur l’utopie pluraliste et ce qui restait de l’idéal révolutionnaire.

Pendant de longs mois, al Massar et surtout al Joumhouri ont tenté de se faire connaitre en régions, et continuent de le faire, handicapés de surcroît par des changements de noms et d’identités visuelles. Mais ils se heurtent à la dure réalité des sondages : ces partis de centre-droit et de centre gauche totalisent respectivement 5,6 % et moins de 1% d’intentions de vote, selon le dernier baromètre politique en date de l’institut 3C.

En passant pour la première fois en tête du même sondage, à 33,1%, Nidaa Tounes est logiquement dans une position de force par rapport à ses interlocuteurs. Les nouveaux pros de la com’ et de la politique de métier que compte son noyau dur peuvent pavaner : Mohsen Marzouk parle d’« impact psychologique très important ».

Il est intéressant de recueillir en off les spéculations des cadres et des militants de chaque parti. Ainsi chacun pense tirer profit provisoirement de l’autre : à al Joumhouri et al Massar, ceux qui ne sont pas spécialement fiers de cette alliance de circonstance expliquent qu’il s’agit de « se servir du phénomène Nidaa » pour sécuriser les prochaines élections, « puis on verra bien ! », ajoutent-ils aussi typiquement que nonchalamment.

Les incendies de mausolées ont permis à Nidaa Tounes de surfer sur l'un de ses sujets de prédilection : l'identité. Crédit photo : Seif Soudani

Les incendies de mausolées ont permis à Nidaa Tounes de surfer sur l’un de ses sujets de prédilection : l’identité. Crédit photo : Seif Soudani

Dimanche 27 janvier au dernier meeting-spectacle de Nidaa Tounes au Palais des congrès, des tunisois conservateurs venus vibrer au rythme de la hadhra de Fadhel Jaziri expliquent à leur tour en coulisses qu’il faut une « caution de gauche » à leur parti.

Lynché sur les réseaux sociaux pour une prise de position publique, le chef de cabinet du président Marzouki, Imed Daïmi, a dénoncé une « reconstitution du front du 13 janvier 2011 qui avait alors donné naissance au 1er gouvernement Ghannouchi ».

Un autre diagnostic a été fait mercredi par l’ex conseiller à la présidence Ayoub Massoudi, qui déplore quant à lui « un combat de deux vieillards étranger à la révolution, reproduisant les vieilles luttes qui jadis avaient opposé yousséfites et bourguibistes ».

Au conseil de la Choura, la troïka se disloque

Siège du parti Ennhadha à Tunis

Siège du parti Ennhadha à Tunis

Vendredi 1er février au soir, tous les regards sont braqués sur un hôtel de la banlieue nord où se tient une réunion d’urgence du conseil de la Choura d’Ennahdha, censée débloquer le sitcom du remaniement ministériel.

Branle-bas de combat pour le parti islamiste au grand complet, puis… rien.

Rien ou presque : la réunion accouchera d’un communiqué étonnamment hors sujet dans son ensemble, en décalage avec les attentes de l’opinion publique. Désillusion aussi pour le parterre de journalistes ayant veillé jusqu’à l’aube pour récolter un ensemble de déclarations dissonantes et creuses, 0 annonces, et un communiqué final qui traite de questions internes comme « la condamnation des poursuites contre les accusés du meurtre de Lotfi Naguedh à Tatouine et la nécessité de dédommager les ex prisonniers politiques en vertu de la loi sur l’amnistie générale ».

A l’aveu d’impuissance de l’opposition à fédérer hors Nidaa répond ainsi l’aveu d’impuissance d’Ennahdha à gouverner : à l’issue de la réunion on apprend que le conseil de la Choura délègue ses pouvoirs décisionnels au conseil exécutif du parti. Au lieu de clarifier, ce non évènement ajoute à la confusion : alors que l’on pensait acquise la cession des ministères régaliens, une ligne dure incarnée par Ameur Laârayedh, Rafik Abdessalem et Lotfi Zitoun campe sur ses positions.

C’est d’ailleurs ce dernier qui ouvre le bal des démissions 24 heures plus tôt. Dans une lettre au style laconique, il s’adresse à Hamadi Jebali lui demandant de l’« exempter d’une mission devenue vaine », signe que le camp des faucons de Montplaisir est en train de perdre du terrain.

Zitoun est imité aujourd’hui dimanche par le CPRiste Samir Ben Amor qui annonce avoir remis sa démission au président de la République pour se consacrer à sa tâche d’élu à l’ANC. L’éminent conseiller ne se fait donc aucune illusion quant à l’ultimatum que son parti vient d’émettre via un communiqué officiel à l’issue de son propre conseil national : le CPR se donne une semaine pour se retirer de la coalition gouvernementale si ses propositions de réforme de la gouvernance et de remaniement ne sont pas entérinées.

Parallèlement aux pressions, les deux partenaires d’Ennahdha ont multiplié tout au long de la semaine les appels du pied à la très courtisée Alliance Démocratique de Mohamed Hamdi, un parti encore dans l’expectative, visiblement tiraillé entre tentation d’entrer au gouvernement et constitution d’une « troïka de secours », dans le cas d’une sortie précipitée d’Ettakatol et du CPR de l’actuelle troïka.

Les ligues reprennent du poil de la bête

L'imam Béchir Belhassen, connu pour ses liens privilégiés avec le pouvoir. Crédit photo Seif Soudani

L’imam Béchir Belhassen, connu pour ses liens privilégiés avec le pouvoir. Crédit photo Seif Soudani

Comme un écho à la paralysie du champ politique, les ligues de protection de la révolution et leurs gros bras n’ont jamais été aussi actives. L’intensification de leur action témoigne d’une coordination implacable aux quatre coins du pays.

Quasiment aucun meeting politique de l’opposition n’a pu se tenir cette semaine sans heurts, perturbations ou envahissement des lieux par une foule compacte aux contours habituels caractéristiques des ligues, que l’on pourrait résumer à un mélange de capuches et de qamis.

Deux faits marquants cependant : la religiosité et le discours réactionnaire ultra-conservateur est de plus en plus affiché. Ainsi à Kairouan, lors du sabotage d’un meeting de Maya Jribi, les invectives sexistes fusent : « Retourne préparer à manger pour ton mari ! », lance-t-on aux militantes d’al Joumhouri.

Deuxième enseignement dont on se doutait déjà : cette violence politique s’en prend clairement à présent à des partis sans aucun lien avec Nidaa Tounes, à l’image du Front Populaire : Chokri Belaïd a subi samedi le même sort au Kef, expulsé par les LPR locales.

Lâché par ses alliés de la première heure, plus que jamais esseulé politiquement, Ennahdha menace désormais à travers son aile dure de se rapprocher de sa droite : cela se traduit aujourd’hui dimanche par un meeting populaire commun à El Menzah avec Hezb Ettahrir, des groupes salafistes et Habib Ellouze, le tout sous l’égide du prédicateur wahhabite Béchir Belhassen. Tout un programme…

Jamais l’islam politique tunisien n’aura été aussi loin de la réforme.

Seif Soudani