Manifestation salafiste à Tunis, mars 2012 - OSNOWYCZ AUDE/SIPA

Manifestation salafiste à Tunis, mars 2012 – OSNOWYCZ AUDE/SIPA

Ils étaient trois, jeunes, désespérés, désemparés, ils ont eu pour mère la rue et pour père leur quartier. Ils n’étaient pas des lumières dans leurs études, les conditions peu favorables ne leur ont pas permis d’avoir un diplôme ou de passer le bac.

Sous l’ère de la dictature, le régime leur donna l’opportunité de redoubler indéfiniment sans être renvoyés, perdus entre les générations ils quittèrent ces bancs tout seul comme des grands.

Avec la démocratisation d’internet et l’achat d’un PC, leur principale occupation était les réseaux sociaux, ils devaient « tuer le temps » la journée, le soir c’est café ou quelques bières (quand ils en ont les moyens) dans le quartier … Ils enchainèrent les petits boulots, chacun de son côté, mais leur tempérament « fiers » de jeunes de quartier était perçu comme violent et peu discipliné par leur employeurs.

Ils s’orientèrent alors vers d’autres « spécialités », désormais « frère d’armes », ceci leur a valu un passage par les commissariats ou ils se firent passer à tabac en groupe et individuellement … Ils se vengeront cependant, pas tout de suite, pas dans le quartier mais le dimanche, le rendez vous habituel pour soutenir leur équipe où entre autre cette jeunesse a appris à haïr la police, devenu symbole de tout un système, le régime de l’oppression. Le stade est le seul endroit de libre expression, ils insulteront et jetteront quelques pierres, contre leurs oppresseurs tout en commémorant la dernière nuit au poste : l’adrénaline monte, c’est soit la vengeance, la satisfaction, soit une déferlante de coups dans l’estafette bleue … L’animosité envers les flics en sera que renforcée à chaque fois …

Plus ils grandissent, plus la vie devint dure, plus le temps est long … Le soir entre jeunes, ils discutent d’un avenir, un avenir incertain, incompris des générations, incompris d’eux-mêmes, ils veulent vivre, exister, rendre fiers leurs parents … Comment ? Ce n’est point le temps de réfléchir, c’est le temps d’oublier, en se noyant dans l’alcool, en sur-dosant certains médicaments, en fumant un joint … Demain il fera jour.

Peu de temps après ils se retrouvèrent à deux, ils sont tristes mais heureux pour leur ami, il leur en avait parlé, il l’a fait, il est sorti à l’aube pour traverser la mer vers d’autres horizons, vers une autre vie … Ils croyaient qu’il partait à l’Eldorado, il est juste parti vivre une autre misère ; clandestinité, nuits à la belle étoile dans le froid glacial, il vit à nouveau une désillusion … Il enchaîne les boulots « au noir », il a failli tomber dans le trafic mais fit sauvé par un de ses compatriotes qui lui proposa de « gagner sa vie en prêchant la parole de Dieu », rendez-vous dans une mosquée de fortune, improvisée dans le sous sol d’un bâtiment et mal aérée, les prêches de l’imam qui fut expulsé de son pays, lui font peur mais le rassurent. Il parle de la punition de dieu de ceux qui ne font pas leurs prières, de guerres contre la religion, de véritables croisades et du salut des martyrs …

Entre temps, les évènements se bousculent en Tunisie, c’est la révolution, les deux restés dans le pays auront leur vengeance ultime, c’est l’espoir d’une autre vie, un air de liberté … La vie deviendra plus radieuse et ils ont pour une fois, l’impression d’avoir entrepris quelque chose, ils ont « fait la révolution ».

Le troisième expatrié, eu l’ordre de retourner à Tunis, il aura pour mission de défendre l’islam, désormais en danger dans son pays natal. Mais pas qu’en Tunisie seulement, dans ces terres libres, il devra renforcer les rangs de l’armé de Dieu qui mènera la guerre sainte, il aura pour fief les mosquées des quartiers qui échappent à toute autorité. Il retourna dans son pays, dans son quartier et commença par convaincre ses anciens frères de rejoindre le combat du bien contre le mal. Sa mission ne fût guère difficile, il aura suffit de les dissuader que d’autres veulent leur voler « leur révolution » et qu’il faut absolument la défendre. La vie pour ces trois a de nouveau un sens …

C’est l’occasion ou jamais de se blanchir de ses péchés, l’occasion ou jamais d’accéder au paradis, l’occasion ou jamais d’avoir une raison pour vivre: « mourir pour répandre la voix de Dieu » …

Ils se sont sentis longtemps opprimés par cette classe sociale, ces belles voitures qu’ils auront jamais, ces jolies filles qu’ils ne pourront jamais aborder, ces grandes maisons qu’ils n’habiterons que dans leurs rêves, ces boites de nuits et hôtels desquels ils furent toujours recalés à l’entrée … Maintenant, ils auront mieux, mieux que ces mécréants, voleurs et RCDistes … Qu’en faire de cette vie éphémère ? Ils auront l’éternelle, pendant que les autres qui ont succombé aux tentations bruleront en enfer … Cette fois, ils tiennent leur revanche …

L’un parti en Syrie, l’autre au Mali, le dernier resta en Tunisie, les trois liés pour la vie, se retrouvaient plus tard sur le même lit, un lit d’autopsie …

Ce billet, en est une aussi, l’autopsie cérébrale d’un salafi …