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Crédit image : Malek Khadhraoui | nawaat.org

À cinq heures, le matin, même le dimanche, quelques dizaines d’hommes en pleine énergie travaillent depuis des heures à rue Bab El khadera sous Sabat El Jazira, à Tunis. Au milieu de la petite foule fourmillante, un vieil homme, presque nain, donne des ordres, salut des uns et gronde d’autres. Il est le chef. Personne ne peut douter de son pouvoir sur ces dizaines qui viennent tous les matins remplir leurs voitures de nouveaux stocks de papiers. Depuis des dizaines d’années, la société de Daadaa pour la distribution, ne dort pas la nuit pour servir l’information chaque matin.

Depuis son bureau et jusqu’aux petites ruelles qui immergent vers la grande maison qui sert aussi de dépôt, des tonnes de journaux s’interposent en colonnes verticales. Des hommes passent un par un au bureau du chef pour payer la marchandise qu’ils ont acheté. Ils payent cash et reçoivent une facture signée par le chef ou son fils, Sofiane, qui a arrêté ses études (niveau bac) pour aider son père. Le bureau de Daadaa ressemble à un coffre fort rempli de billets rouges, verts et bleus. En face du bureau du chef, une chambre est réservée aux journaux non vendus ou plutôt « non désirés ». À côté, deux autres chambres, qui servent de guichets pour recevoir les clients. Dans la cour de la maison – entreprise, les odeurs du papier fraichement imprimé et de l’argent s’entremêlent nerveusement sous les cris impatients des fournisseurs pressés par le temps.

Brun comme tous les hommes du Sud (originaire de Douiret – Tataouin), l’homme fort de la presse est petit de taille et un peu grassouillet. Sur son front large une chevelure grise laisse deviner son âge avancé mais le regard est perçant, déterminé et charismatique. Ses lèvres charnues sont couronnées d’un petit nez fier. Ses ongles portent les traces noircies d’une longue amitié avec le papier.

Aucune photo de lui, et pas une seule interview ni sur Internet et ni dans la presse écrite. Pas plus que cinq articles, apparus après le 14 janvier, le citent, vaguement. Et encore, faut il essuyer des refus, attendre et insister pour enfin qu’il accepte le principe d’une rencontre. Simple, souriant et modeste d’apparence, avec ses vêtements ordinaires et son portable démodé, Daadaa ne semble pas être le millionnaire qui dirige plus que 148 distributeurs et presque 2400 points de vente à Tunis. Or c’est lui qui décide, depuis 1972, du sort de la presse écrite tunisienne.

Un grand mystère entoure ce personnage redouté par les journaux nationaux. Certains disent l’avoir vu, une seule brève fois, dans leur vie. D’autres, beaucoup moins nombreux, se vantent de l’avoir connu de près et considèrent le fait de le fréquenter comme un privilège. En effet, tous les dirigeants de la presse veulent rallier le nom de Daadaa, histoire de garantir une meilleure visibilité de leurs marchandises sur le marché de Tunis.

Accusé par plusieurs journalistes et dirigeants de journaux d’avoir activement contribué au blocage de leurs commerces, et d’intervenir directement dans leurs choix éditoriaux, Daadaa est considéré avant tout comme un intrus. Après la révolution, quelques uns l’ont dénoncé en accolant son pouvoir à l’ancien régime de Ben Ali. Certains disent qu’il était le serviteur d’Abdelwahab Abdallah, ancien ministre – conseillé de la présidence de la république, premier censeur des journaux d’oppositions. Les critiques et accusations ne semblent pas inquiéter Daadaa qui oppose le silence à ses détracteurs. « J’ai survécu à Bourguiba, j’ai survécu à Ben Ali et je continuerais à vivre et à réussir tant que je bosse avec sérieux et passion » dit-t-il.

Daadaa confirme les accusations « comme tous les tunisiens, j’avais peur des gens au pouvoir. Si les ‘Big boss’ demandent qu’on ne distribue plus un tel ou un tel journal, je n’avais qu’un seul choix : exécuter les ordres. Le refus vaut directement la prison et les problèmes. Et moi je n’avais pas envie de m’attirer des ennuis » chuchote Daadaa comme si ses ex big boss risquaient de l’entendre en train de dévoiler ce dangereux secret. « Profiter du système ? Oui je l’ai fait. Comme tout commerçant, j’ai attaqué, au nom de la concurrence, les journaux d’opposition ou des journaux indépendants qui ont choisit d’autres distributeurs (la Sotupresse par exemple) ».

Daadaa a hérité sa société de distribution des journaux de son père et de son grand père. Le commerce familiale date de 1903 et a été suspendu dans les années 60, durant l’expérience socialiste de Ben Salah, qui sous le régime de Bourguiba, luttait contre la monopolisation privée de tous les secteurs économiques en Tunisie. En 1972, Daadaa le fils, décide de laisser tomber ses études de médecine et rejoint Daadaa le père. Il a, donc, commencé à travailler au journal La Presse. « C’est là que j’ai connu Abdelwahab Abdallah qui était à l’époque le directeur général du journal » précise-t-il.

Etait-il, pour autant, le protégé du régime ? oui, nous confirme Nebil Bessayes, un ancien fonctionnaire d’un journal public, qui vient de démarrer sa propre société de distribution de journaux.

« Dans les années 90, quand Daadaa était le grand allié d’Abdelwahab Abdallah, l’ex directeur général de La Presse Mohamed Ben Ezzedine, a eu l’idée de distribuer le journal public seul sur tout le territoire tunisien et sans recours aux services de Daadaa. Il a réussi à avoir l’accord de principe d’Abdelwahab Abdallah, et il a, effectivement, dépensé une fortune (environs 250 milles dinars comme investissement de départ) pour monter son propre réseau de distribution. Et à la dernière minute, il a reçu l’ordre d’Abdelwahab Abdallah de tout annuler. Tout le monde savait, à l’époque, que Daadaa est derrière le sabotage. Il était le seule et unique perdant dans l’affaire. Ainsi que ses liens avec Abdelwahab Abdallah n’étaient pas un secret».
Témoigne le jeune entrepreneur.

« Est ce que j’étais le protégé du régime déchu ? Non ! Absolument pas ! » se défend Daadaa avec cette voix aiguë qui rempli l’espace. La preuve selon lui, serait les pertes énormes qu’il a subies, quand Sakher El Materi, gendre du président déchu, a décidé, en tant que propriétaire du journal « Assabah » entre 2009 et 2010, de lui imposer le pourcentage maximum de 30% des journaux retournés. « J’étais obligé de limiter les retours à 30% uniquement, sachant qu’à l’époque le journal faisait du 50 % de retour quotidiennement. Donc si vous faites les calculs, je perdais environs 2 milles dinars par jour et je ne pouvais pas contester. Et comme je n’ai jamais payé la différence, j’ai cumulé 200 milles dinars de dettes » explique Daadaa en gesticulant avec ses mains. Et de conclure amer « Si j’étais le protégé du régime de Ben Ali et si j’avais des amitiés avec Abdelwahab Abdallah, je n’aurais jamais eu ce problème ».

Tout mène à croire la version de ce gentil homme ressemblant à un simple travailleur qui plaint les risques de son métier. Sauf que des vendeurs de journaux l’ont contredit et ont donné une version différente. Ils sont, en effet, les vendeurs des journaux, à qui Daadaa a demandé, à son tour, de vendre ou payer, par eux-mêmes, les retours du journal Assabah. En effet, en 2009, les distributeurs et vendeurs des journaux à Tunis ont fait une réunion, dans la discrétion absolue, pour essayer de contester la décision de leur fournisseur.

« Mais un bras de fer était impossible entre les petits vendeurs et Daadaa qui pouvait avec toute la simplicité du monde fermer nos commerces et ne plus nous donner des journaux à vendre. Donc, après des menaces, tout le monde s’est incliné aux ordres de Daadaa et heureusement que la révolution est venue pour sauver les vendeurs des pertes énormes qu’ils ont subi durant deux ans. »

Nous confie un vendeur de journaux au centre ville de Tunis qui, de peur d’être puni par son fournisseur, ne veut absolument pas révéler son identité.

« La majorité des vendeurs et distributeurs sont criblés de dettes et de crédits donnés par la société de Daadaa. Les autres sont des cousins à lui. Donc, il est difficile d’échapper à son pouvoir ou de vendre autre chose que sa marchandise. » rajoute le vendeur.

Sur l’Avenue Habib Bourguiba, précisément, sur l’angle d’intersection avec la rue Ibn Khaledoun, un vendeur ambulant de journaux, très ancien et très connu, a accepté de témoigner.

« Je connais Daadaa depuis des années. C’est un homme bien mais il exécutait les ordres comme tout le monde. Qui pouvait à l’époque dire non ? Personne. Quand un journal dérange les gens du pouvoir, Daadaa était toujours là pour arrêter sa distribution. Parfois, il donne les ordres de ne pas vendre un journal en particulier pour ses propres intérêts … »
Dit le vieux vendeur.

« Je n’ai pas de pouvoir sur les vendeurs, je les connais même pas. Mes relations se limitent aux distributeurs et fournisseurs. Est-ce que vous voyez des vendeurs dans mon bureau ? Non. Ce Sont des histoires, des mensonges… » Se défend. Pourtant, avant notre entretien, il était en visite de terrain aux points de vente entre la Marsa et Charguia 2. Et déjà la rencontre a pris fin quand l’un de ses collaborateurs l’a appelé pour finir la tournée quotidienne qu’il fait personnellement entre les grands points de vente à Tunis.

Même si plusieurs pensent qu’il étouffe la presse écrite, il est visiblement amoureux d’une presse propre à lui. Une presse qui parle à son milieu, celle qui ne prétend pas être élitiste pour rester dans les dépôts humides et mal éclairés. Une presse qui vit entre les mains des lecteurs et qui rayonne dans les magasins et les points de vente de Tunis. Bref, selon Daadaa, une presse qui ne se vent pas, n’est pas digne de respect.

« Mais j’ai toujours aidé les journaux et je sais donner les bons conseils pour vendre. Début les années 80, je m’étais réuni avec des proprios de journaux comme Al Jomhouria, Al chourouk, Al chaab, Al ray et je leur ai proposé pour mieux vendre de focaliser sur le sensationnel. « Sada El Mahakem » (faits divers), c’est moi qui l’ai proposé. Les affaires de mœurs, les photos de nus, tout était mon idée. En 1975, les journaux tunisiens vendent, seulement, 15 milles exemplaires, par jour, à Tunis. Grâce à moi, le chiffre est passé à 100 milles dans les années 80… parce que je sais ce que cherche le lecteur tunisien. Les journalistes, malheureusement, n’en savent rien. »
dit-t-il avec la fierté de l’expert.

Daadaa, dégage !

Avant le 14 janvier une dizaine de journaux quotidiens et autres hebdomadaires sont distribués en Tunisie. Après la Révolution, le ministère de l’Intérieur a donné 148 autorisations à des nouveaux titres. Après quelques mois, la majorité écrasante de ces nouveaux nés ont disparu à cause des problèmes financiers et mauvaise gestion. Ainsi le journal hebdomadaire Al Oula a fermé en mai 2012. Et son directeur Nebil Jridet, lors d’une conférence de presse, dénonce l’absence d’un circuit équitable de distribution et le monopole de distribution de la publicité publique.

Nebil Jridet a aussi parlé de l’implication personnelle de Daadaa dans le blocage de la distribution de son journal.

« J’ai rencontré, Daadaa, plusieurs fois et on est, même, devenu amis. Je pensais qu’il était sincère et qu’il voulait aider un jeune entrepreneur comme moi à faire réussir son journal. Au début, tout aller bien, jusqu’au jour où j’ai décidé de faire un grand tirage de 8 milles copies (la moyenne du tirage du journal était de 5 milles copies) puisque j’avais un scoop important. Cette décision a déplu à Daadaa puisque mes concurrents sont ses amis et ils lui ont demandé de freiner mes ventes. J’ai tout essayé pour résoudre le problème amicalement mais Daadaa a insisté pourtant il obtenait, selon notre compromis, 25% des bénéfices des ventes. Le jour où j’ai parlé de ça dans les médias, il m’a appelé et m’a menacé. »

Dans le même cas d’Al Oula, plusieurs journaux ont vite disparu du marché. Actuellement, la société de Daadaa distribue 40 hebdomadaires et 11 quotidiens uniquement. Un seul nouveau journal, Al Maghreb, a résisté à la concurrence et a arraché sa place dans le marché.

« Les autres ne sont pas compétents. Ils ne savent pas attirer le lecteur tunisien et ne savent pas vendre. Ils ne savent même pas concevoir une maquette attirante et moderne. Le plus facile pour eux est de m’accuser de vouloir saboter leurs journaux. Ce n’est pas vrai et de toute façon, ils n’ont pas de preuve. Je les ai tous accueilli dans mon bureau. Je les ai tous aidé. Et je n’ai aucun intérêt à arrêter la distribution de leurs journaux. Au contraire, c’est mon gagne pain, je suis dans ce domaine depuis une éternité et j’ai réussi. Ils sont juste jaloux de ma réussite. C’est tout… »
se défend Daadaa avec énervement.

Mais est-il vraiment innocent ? Ou garde –t-il toujours la main mise sur les journaux tunisiens ? oui, nous assure Khaled Gafsaoui, journaliste au journal Al Ourabi, suspendu, depuis qu’il a publié un article qui traite et critique l’influence de Daadaa sur le domaine de la presse écrite.

« Daadaa a appelé mon rédacteur en chef et lui a menacé d’arrêter la distribution du journal. Il a repris notre journal en charge après des longues négociations. Mais entre temps, nous avons enregistré des énormes pertes sachant que nous sommes un nouveau journal, fragile sur le marché. Je ne dis pas que le journal est suspendu à cause de lui uniquement. Mais Daadaa fait partie des obstacles énormes qui risquent de pousser le journal à fermer définitivement. »
Témoigne Khaled Gafsaoui.

Berbère « souche pure », cette grande gueule se considère « supérieur aux arabes fainéants et prétentieux » des propos grossiers et racistes dont la violence, soudaine, révèle une blessure cachée. Son monde n’est pas à Tunis mais dans le Sud reculé. Il s’amuse avec ses propres contradictions et se vente de ses qualités. Célèbre et discret, grand bosseur et profiteur, détesté et convoité, Daadaa, le berbère continue à lancer le défi à Tunis.

Pour aller plus loin

Le changement doit se faire avec une concurrence transparente et forte

Personne ne porte plainte contre Daadaa. Et personne n’ose donner son journal à un autre distributeur. Il jouit d’un pouvoir renforcé par son monopole. Le secteur doit être organisé et des sociétés concurrentes à Daadaa doivent voir le jour équilibrer le marché de la distribution entre offre et demandes. Durant les dernières années, plusieurs sociétés ont essayé d’entrer dans le domaine et de concurrencer Daadaa. Malheureusement, aucune société n’a réussi à résister aux difficultés de marché et à la férocité de Daadaa.

Cependant une seule expérience semble réussir à se faire discrète et rentable. Il s’agit « des colombes » une société de distribution moderne et « transparente » comme l’a décrit son propriétaire Nebil Bessayes, ancien fonctionnaire dans un journal public. « Mais pour réussir dans ce domaine, il faut magouiller et trafiquer » explique Nebil Bessayes en faisant illusion au secret de réussite de son concurrent.

Ce jeune entrepreneur espère arracher sa place dans le marché. Il propose à ces clients des nouvelles méthodes et de multiples services qui vont révolutionner, selon ses dires, le domaine de la distribution de la presse en Tunisie. Il explique que la vieille méthode de Daadaa de distribution ne peut pas résister aux nouvelles exigences du marché. « Les gens ne lisent plus, et les journaux trouvent une grande difficulté à se faire vendre spontanément. Il faut jouer sur les abonnements, les bonus, la livraison personnalisé … ». Concernant le secteur, il pense que « Daadaa a abusé de son pouvoir parce que tout le monde accepte cette situation et personne ne dit rien. La seule solution pour changer les donnes serait de créer l’alternative. »

Abdelwahab Abdallah répond, lui aussi, aux accusations

Maitre Belaiba, l’avocat d’Abdelwahab Abdallah répond aux accusations de censure et de propagande à l’ère de Ben Ali.
« Abdelwahab Abdallah était PDG de “La Presse” durant presque 7 ans (de 1979 à 1986). Daadaa était l’un des salariés de “La Presse”, chargé de la distribution du journal. Il a ensuite quitté le journal pour travailler pour son propre compte alors que mon client était encore PDG de “La Presse”.

Une fois que Abdelwahab Abdallah a quitté le journal “La Presse”, la relation comme avec la plupart des salariés du journal s’est espacée et a presque disparu.

En ce qui concerne l’interdiction de distribution des journaux et la cencure, en général, mon client est totalement innocent de tous ces accusations. Daadaa est un commerçant privé qui est libre de gérer son projet comme il le souhaite et de vendre ce qu’il souhaite”.