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Par Aymen G.E Sabroug,

A – « Il faut aller devant l’Assemblée constituante au Bardo et y rester jusqu’à la chute du gouvernement. » Ce sont les prérogatives insistantes qui circulent aujourd’hui de la part de l’opposition et de certains militants, comme solution au marasme. Qu’en penses-tu ?

B- Malgré mon respect pour ce genre de résistance courageuse et malgré le fait que j’irai certainement manifester, j’hésite à y adhérer totalement pour certains reproches que je vais essayer de développer:

Premièrement, on peut ne pas avoir envie de suivre des députés divisés, loosers mal organisés alléchés par un nouveau plan intéressant qui pourrait les sauver du naufrage, eux et leurs partis. Ces députés parfois hystériques, démesurés dans leurs propos, inaptes à entamer des débats sérieux et pourvus d’une mauvaise foi accablante, représentent seulement leurs partis. L’accession de certains de ces partis au pouvoir, par l’expérience que nous avons d’eux dans l’opposition, pourrait entraîner le pays vers le même autoritarisme, la même décadence éducative et le même libéralisme économique sauvage que celui pratiqué par Nahdha.

Deuxièmement, même les députés et les chefs de partis qui me paraissaient plus ou moins antisystème me répugnent aujourd’hui aussi intensément que ceux de Nahdha. Parce que j’ai l’impression hallucinatoire que leurs peaux sont devenues monstrueuses, bronzées à outrance à force d’être calcinées par les rayons des plateaux télé et des différents appareils photos, aplaties à force d’être reproduites dans les journaux et déréalisées à force de se diffuser dans les pixels des écrans plats des télévisions, home cinémas et ordinateurs.

Troisièmement, il me paraît maintenant dégradant pour chaque individu du public d’être un jouet impersonnel dissout dans la masse, balloté par des injonctions d’organisateurs et de « personnalités » rongés par l’hybris, dont certains pactisent ou ont pactisé avec des hommes d’affaires et des politiciens bling bling. Et puis la perspective d’être confronté à une autre foule « d’ennemis »  eux-mêmes instrumentalisés, posés là de l’autre côté de la barrière de sécurité, ne me réjouit guère. Toutes les manifestations décisives qui se sont déroulées auparavant ont débouché sur un constat politique consistant à dire que le vrai gagnant de ces attroupements n’a jamais été la masse mais une poignée de « leaders d’opinion ». Je ne veux pas être le suiveur de meneurs de jeu, de leaders délavés, derrière lesquels je devrais répéter des slogans creux, leitmotivs éteints et éculés, petites paroles publicitairement démodées, opinions ennuyeuses. Comme la démagogie religieuse de Nahdha m’agace, je refuse de rompre piteusement le jeûne sous les projecteurs télé en regardant mes camarades avec un air triomphant. Comme je n’aime pas le mauvais goût kitch des islamistes, je n’ai pas envie d’applaudir ou de huer des policiers et de regarder des feux d’artifices et des lasers en m’extasiant.

Quatrièmement, je n’ai pas envie de participer à agrandir une foule attirée par un populisme anticonstitutionnel improvisé, filmée en plan d’ensemble par une caméra  de télévision commandée par un cameraman qui fulmine sûrement parce qu’on l’oblige à faire son service de nuit alors qu’il devrait être en train de jouer à la belote. Cette caméra dont l’œil glacé n’attend qu’une seule chose du plan qu’elle cadre : que cette foule prolifère hors des limites du cadre, exponentiellement jusqu’à constituer plusieurs plans d’ensemble qu’on juxtaposerait en direct, en faisant boursoufler jusqu’à la boulimie l’audimat, les recettes publicitaires et les gueules des présentateurs. Ou alors peut-être que cette caméra n’attend rien en fait de ces plans fixes interminables, qui ont l’air de froides vues de microscopes oubliés sur des cellules. Comme nous le voyons de plus en plus avec les directs depuis l’Egypte, cette caméra filme la foule comme une sorte de moyen de surveillance globalisé, qui ferait de ses téléspectateurs affalés de gros vigiles de supermarché fixant, pour je ne sais quelle raison, cette masse compacte de manifestants informes et soudés jusqu’à perdre leur humanité. Cette masse qu’on regarde, avec un calme comportementaliste, évoluer insensiblement vers la guerre civile.

La dissolution de l’individualité dans la masse, la banalisation de la parole et la perte de l’humanité qui vient en conséquence de ce cercle vicieux politico-médiatique alimentant les mouvements de foule, est une excellente introduction à la stupidité physique, massive et généralisée, annihilant une expression personnelle salvatrice et toute forme de débat sérieux.

A- La lecture janséniste hautement polarisée et polarisante que tu fais d’une réalité protéiforme ne me convainct pas. Je préfère croire qu’il y a une certaine efficience du mouvement dialectique de l’histoire. 
Oui, il y a de la manipulation derrière, oui les événements ne profitent pas à ceux qui en sont le moteur (et d’abord y a-t-il un seul moteur ?). Mais de toute façon, peu importe que le sit-in soit ou non une solution au marasme. Il est un élément du  processus. Si tu crois que les changements historiques se font comme les miracles, c’est vers Dieu que tu dois te tourner. Maintenant, que tu ne veuilles pas t’engager dans le cours des événements, je le comprends. Mais pourquoi ce désir de rationaliser son déni de la réalité ? Pour ma part tout cela est préférable à l’enlisement du temps de Ben Ali. Et c’est cet espace qui s’est ouvert depuis, pour virtuel et fallacieux qu’il soit, qui permettra par les saintes lois du frottement et de la dynamique contradictoire d’oser rêver qu’un jour il y aura salut individuel.

L’ontologie que tu proposes est irréalisable. Vois-tu des gens autour de toi qui sont capables de cerner le fondement éthico-politique de ce qui arrive aujourd’hui ? Et surtout, ne penses-tu pas que c’est justement ces pseudo batailles, par la déstabilisation d’un quotidien trop lisse pour favoriser le désarroi libérateur de la pensée, qui permettent d’éveiller ces consciences hypnotisées ?

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