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Source : Page Facebook du Sit in Rahil / El 7al إعتصام الرحيل / الحل

La question peut être posée ainsi : dans le choix des slogans d’une action, peut-on prendre indifféremment ceux qui expriment les demandes fondamentales ou doit-on décider en fonction de la possibilité de les réaliser sans trop de dégâts ? En d’autres termes, quand on mène une lutte politique, est-on maître du terrain et de la portée de cette lutte ou le choix des mots d’ordre a-t-il des implications qui peuvent dépasser les intentions ?

Prenons le cas du sit-in du Bardo. Tout le monde se doute que les trois principales revendications des sit-inneurs n’ont pas le même degré de priorité, et que beaucoup de parties sont prêtes à discuter le second (dissolution de l’ANC) ou le troisième (charger des experts de terminer la rédaction de la constitution). Il en est une que tous les protestataires sont unanimes à partager : la démission du gouvernement et son remplacement par un autre qui ne serait pas conduit par Nahdha. Ainsi, pour atteindre l’objectif central — le changement de gouvernement —, beaucoup utilisent la pression des autres revendications qui seraient négociables.

À juste titre, les gens sont en colère contre la gestion lamentable, et les calculs criminels auxquels elle a donné lieu, de la situation sécuritaire par le gouvernement dominé par Nahdha. Dans l’action, les parties prêtes à discuter des deux revendications maximalistes, utilisent, en faisant de la surenchère, cette masse pour laquelle un changement significatif serait la dissolution de l’ANC et la rédaction rapide de la constitution. Cette instrumentalisation ne serait qu’une forme relativement commune dans les luttes politiques, s’il n’y avait deux conséquences implicites et inattendues de telles méthodes : la première est la prochaine énorme déception de tous ces militants, surtout les jeunes, qui se sentiraient trahis par les partis politiques et qui perdraient toute confiance dans ces partis et dans l’action politique en général ; la seconde est que le mouvement Nidaa Tounès serait le principal bénéficiaire de cette action, dans laquelle il aurait fait tirer les marrons du feu par ces militants pour ses objectifs propres, au premier rang desquels il faut placer le retrait de la loi d’exclusion des anciens responsables du RCD de la vie politique et le renvoi aux calendes grecques de la mise en marche de la justice transitionnelle.

Pouvait-il en être autrement ? Les mots ne sont pas neutres, et ceux que les jeunes utilisent, avec un sens différent de celui des partis, les conduisent ailleurs que là où ils veulent aller. L’abandon de fait dans cette lutte des objectifs de la révolution de décembre-janvier — travail, liberté, dignité — pour passer sur le terrain de la lutte purement politique en matière de gestion du pouvoir — éliminer ou non Nahdha de ce pouvoir — a coupé le mouvement du sit-in (nous utiliserons ce terme par facilité) des liens avec cette révolution de laquelle certains de ses composants disent ne pas vouloir s’éloigner, même si le mécontentement politique des Tunisiens rejoint en partie la mobilisation du sit-in.

En acceptant de passer de la révolution globale à la lutte politique sur des questions de pouvoir, les militants les plus attachés à cette révolution se sont condamnés à perdre toute autonomie par rapport aux partis politiques, en particulier Nidaa Tounès. Le slogan « Ni destouriens ni Frères musulmans » apparaît dramatiquement inopérant et vide face à cette situation. Pour lui donner un contenu, il aurait fallu avancer des mots d’ordre de la révolution, comme « justice transitionnelle », pour se démarquer de Nidaa et de la Qoba qui tiennent le haut du pavé, et comme « du travail  pour tous » et « décentralisation, pouvoir au peuple » pour marquer le refus de l’inertie et de l’absence de démocratie réelle de Nahdha. En avançant de tels mots d’ordre, ces militants n’auraient peut-être pas mobilisé vraiment les jeunes révolutionnaires, ils se seraient au moins différenciés réellement des politiques…

Les deux mots d’ordre maximalistes (qui concernent l’ANC et la constitution) sont de ceux qui contribuent à rendre les discussions difficiles, voire impossibles. Ils excluent de fait l’existence de Nahdha dans les structures de décision politique, et sont, à la limite, des mots d’ordre d’éradicateurs. Quoi d’étonnant que le discours opposé soit aussi un discours de division, voire d’accusations haineuses contre l’adversaire, présumé rationaliste, communiste, anarchiste, mécréant et ennemi de tous temps de la nation tunisienne, réhabilitée le temps de l’invective…

Les islamistes, aujourd’hui, rejettent catégoriquement ces deux demandes au nom de la légitimité électorale et du risque de vide qui nuirait à la continuité de l’État et ouvrirait une ère de chaos. J’ai déjà eu l’occasion de prendre des distances par rapports aux slogans du pouvoir — légitimité et continuité de l’État —, dont il me paraît encore plus évident qu’ils recouvrent des contenus réels inavouables, et souvent inconscients, et dont le caractère définitif justifierait l’immobilisme d’un pouvoir qui refuse d’écouter les questions que pose sa gestion.

La notion de continuité de l’État, de fait, est un argument complètement faux sur deux plans. D’abord, du point de vue théorique, elle implique que l’État serait au-dessus des rapports de force dans la société, arbitre impartial dont il faudrait éviter qu’il ne soit détourné de son rôle : c’est nier que cet État soit chargé du maintien de ces rapports du force, c’est refuser la nécessité qu’éprouve la société de faire la révolution, c’est-à-dire de détruire l’État existant et de le remplacer par un autre, quand ces rapports de force se modifient. Et sur le plan pratique, la continuité de l’État tunisien après la révolution est la sauvegarde pour l’essentiel de l’appareil de domination de Ben Ali ; cela implique un arrêt de la révolution, voire un retour en arrière. Voir des gens au pouvoir qui doivent tout à la révolution la remettre en cause implicitement (et inconsciemment ?), en particulier en s’efforçant de remplacer les cadres de cet appareil par leurs fidèles, justifierait déjà amplement leur départ.

Il n’y a pas grand-chose à dire pour exprimer la vacuité de cette notion de légitimité électorale que Nahdha assimile à un chèque en blanc à vie : il n’y a de légitimité que dans la mesure où il n’y a pas trahison de toutes les promesses électorales. Disons, pour faire court, qu’aucune promesse qu’a faite Nahdha dans la campagne électorale n’a été tenue, et que la soi-disant légitimité, qui viendrait de la révolution, ne peut plus exister s’il y a trahison de celle-ci. Il y a eu de nombreuses preuves de la fidélité de ce mouvement à ses objectifs de parti au détriment des revendications de la révolution.

C’est cette légitimité contestable qu’a invoquée Morsi, et qui semble déboucher sur un début de guerre civile en Égypte. Veut-on la guerre civile ? Indépendamment de l’argumentation des uns ou des autres, le problème semble être posé en termes d’exclusion réciproque. Que les partis politiques soient capables, les uns et les autres, de faire preuve de réalisme et d’accepter en fin de compte les compromis n’empêcherait pas les militants, de part et d’autre, de prendre ces mots d’ordre au pied de la lettre : et voilà le grondement des éradicateurs qui répond aux fanfaronnades ou aux plaintes de ceux qui se présentent encore comme des victimes…

Le poids des mots, en apparence évidents, se reporte sur ceux qui les ont adoptés, sans avoir pris la précaution de leur en accoler d’autres qui auraient joué le rôle de garde-fous. L’expérience politique se fait nécessairement au travers de crises et de réponses aux questions qu’elles posent, mais elle ne devient positive que si elle est critiquée et analysée. Autrement, le risque de fuite en avant est le plus grand qu’affronte un mouvement qui s’appuie, ou veut s’appuyer sur une grande mobilisation populaire.