revolution-tunisie (1)

Après des décennies marquées par l’immobilisme, le paysage politique arabe a été profondément modifié depuis 2011. Révoltes et révolutions se sont succédées, soulignant la volonté des peuples de prendre leur destin politique en main.

Le monde arabe connaît aujourd’hui des mutations profondes et décisives pour son avenir, et les bouleversements provoqués ces deux dernières années peuvent se révéler plus cruciaux que les changements de la deuxième moitié du XXème siècle, avec les mouvements indépendantistes et l’installation des États modernes.

En effet, l’étude de l’évolution de la réalité politique dans la région, avant et pendant les soulèvements populaires, est nécessaire pour comprendre ce qui s’est passé et la nature même de ce mouvement. Mais les différences demeurent importantes et il convient de ne rien généraliser. Rappelons également que la réinvention de la fierté nationale s’est produite dans la douleur, comme c’est le cas en Égypte et en Libye, et dans le déchirement intérieur comme c’est le cas en Tunisie et au Yémen.

L’actuel « spectacle » des massacres aussi aveugles qu’absurdes en Syrie pose aussi de graves problèmes géostratégiques pour battre la dictature.

Examinons maintenant la logique de ces événements, et surtout de leurs conséquences sur le quotidien arabe. Face à ce nouveau mouvement d’émancipation, il semble que les prochains mois seront marqués par une recrudescence de la stratégie de tension autour des modalités de la transition démocratique, et le « choc » est matérialisé par la crainte de l’effondrement du système économique des pays du « printemps arabe ». Il est très important de comprendre ce que la « stratégie du choc » révolutionnaire représente réellement et comment elle a fonctionné durant cette période. Cela peut nous aider à éclairer le présent et à mieux voir dans quelle mesure elle est toujours en action. Peu de gens savent ce que cette expression, « stratégie du choc », veut dire.

C’est très important d’en parler et de l’expliquer. C’est une tactique qui consiste à commettre soi-même des attentats criminels et à les attribuer à quelqu’un d’autre. Par le terme tension, on se réfère à la tension émotionnelle, à ce qui crée un sentiment de peur. Par le terme stratégie, on se réfère à ce qui alimente la peur des gens vis-à-vis d’un groupe déterminé.

Pour aller à l’essentiel et par un chemin direct, le printemps arabe, cette « deuxième indépendance », ne peut être obtenu réellement qu’à condition qu’on procède à des réformes révolutionnaires qui mènent non seulement à la stabilité, mais également à un mouvement d’intégration à la modernité philosophique et éthique. Mais sommes-nous en train d’assister à un vrai changement, ou bien à une idée inachevée allant de pair avec une régression économique et sécuritaire ? La faillite des normes a-t-elle, en outre, accru l’amertume, qui s’est transformée en une défiance mutuelle entre la nouvelle caste politique et les sociétés arabes postrévolutionnaires ? On a souvent évoqué par le passé, et encore aujourd’hui, la question du progrès et ses rapports avec le domaine financier dans les pays du « printemps arabe ».

Pour beaucoup de spécialistes, le problème de la rareté de ressources adéquates et nécessaires au développement de ces sociétés dépendrait beaucoup plus du degré de la sagesse politique que des limites imposées par la nature. L’impact de l’atmosphère culturelle sur telles adaptations est apparent, et c’est ce qui explique l’intérêt que ne cessent de porter les sciences humaines au rôle de la mentalité collective dans le développement politique et économique.

Cette contestation devrait engager la recherche résolue d’une nouvelle structuration du réel socio-politique arabe, fondée non plus sur les présupposés dogmatiques et idéologiques, mais sur le devenir concret de la transition démocratique dans la région. L’entrée dans la « philosophie des lumières » doit être faite pour les arabes avec le principe selon lequel chaque peuple dispose d’un choix libre et souverain de déterminer la forme de son régime politique, indépendamment de toutes influences. L’exercice de ce droit est en général lié à l’existence d’une structure sociale apte à ce changement.

Néanmoins, l’idéologisation excessive du temps de la “thawra” entraîne fatalement une occultation du souci et de la demande démocratiques, voir une non conscience totale, chez la nouvelle classe politique, des idéaux de la liberté intellectuelle et de la vérité. On comprend ainsi comment toute l’énergie de l’intelligentsia arabe se dirige vers d’autres voies, ce qui peut détruire de l’intérieur le plus haut degré de la culture révolutionnaire. Mais dans ce nouveau contexte, l’expérience intérieure de la douleur a éveillé une fraction de la société arabe à la revendication d’une « union sacrée » pour sortir de l’impasse. Plus incrusté dans le réel est le débat sur les modalités internes pour instaurer un nouveau climat politique. Ce modèle de partenariat qui est en train de voir le jour en ce moment, malgré les souffrances, est nécessaire pour réaliser les objectifs de la révolution.

Certes, il y a toujours un individualisme politique ; mais nombreux sont ceux qui sont appelés à se positionner et à faire émerger dans leur expérience consciente une nouvelle atmosphère mentale pour instaurer une ère fondée sur l’acceptation du désaccord raisonnable. Ce paradigme montre le chemin pour d’autres, qui se sentent appelés à réaliser ce travail d’union intérieure et extérieure. C’est véritablement un travail d’âme et d’esprit, un travail qui demande de faire le grand saut courageux de l’engagement révolutionnaire.