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Tout humain, qu’il soit un habitant du Cône Sud de l’Amérique ou qu’il parcoure les étendues désolées de la péninsule du Kamtchatka, a droit à la considération islamique raisonnée. Tout membre de la fratrie humaine doit pouvoir être l’objet de la prise de conscience du monde tel qu’il est grâce à la réflexion et à la pensée musulmanes argumentées. Il est temps, pour les musulmans, à l’heure de la mondialisation qui est ce processus par lequel l’on peut réellement acquérir le savoir du monde et sur le monde, de prendre en main la définition même de la nature consciente de l’homme. Il faut, pour ce faire, injecter à cette dernière la science philosophique occidentale, à laquelle l’on doit joindre le filtre des critères islamiques provenant de la foi. Or celle-ci (la philosophie occidentale) a eu, historiquement à son avantage, de considérer le monde tel qu’il est pour y rechercher les lois universelles objectives gouvernant l’homme, qu’il provienne d’Europe ou non. Nous devons donc prendre conscience, à notre tour, de ces lois, non pas pour acquiescer à leur réception sans mot dire, mais pour les acculturer à notre propre conception islamique du monde.

1. L’utilité de la philosophie

C’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher.

Réné Descartes, Les principes de la philosophie, Lettre-Préface, 1644

La philosophie, c’est la poussée à l’extrême de la réflexion objective et raisonnée. Celle-ci a pour but de dénicher, là où il se trouve, c’est-à-dire en l’homme et en le monde, le “Vrai préexistant à soi”. Ce dernier concept, le plus haut de la recherche philosophique, est composé de la réunion des caractéristiques absolues de la nature humaine d’avec la mise au jour d’un cadre épistémologique pour la recherche des lois universelles présentes dans la nature.

Avant de poursuivre, il est bon de rappeler ce qu’en disait Averroès : à l’appui du Coran, il conférait à la philosophie le caractère recommandé ou obligatoire pour tout musulman capable (Discours décisif sur l’accord de la religion et de la philosophie, 1179).

En effet, nonobstant les innombrables versets du Coran appelant l’homme à raisonner afin de trouver les preuves tangibles de l’existence de Dieu, si nous considérons que l’espèce humaine (dans son entier, et pas simplement en fonction de sa part islamique) a reçu en dépôt le vicariat au nom de Dieu sur la Terre, les penseurs musulmans ne doivent-ils pas chercher à en comprendre, autant que faire se peut, les fondements ? Or la Terre est le royaume des hommes. La pensée islamique contemporaine doit donc expliciter la nature profonde de l’homme. Et puisque les sociétés humaines, multiples, se sont façonnées selon une Histoire intelligible, il importe d’en prendre connaissance, cette dernière menant à une vérité terrestre indubitable parmi d’autres : l’Occident, par ce qu’on a appelé ensuite la Révolution copernicienne des perspectives, a changé son mode de lecture de la nature et de l’homme, lui permettant d’acquérir des moyens inédits, qui tiennent en la méthode scientifique moderne, pour soumettre la nature. Si cette soumission de la nature n’est pas sans susciter auprès des esprits interrogateurs des questions d’ordre moral quant à sa destruction (écologie) et à sa force immanente en retour (phénomènes climatiques catastrophiques), il n’en est pas moins indéniable que cette propension de la science occidentale, à partir des XVI-XVIIèmes siècle, à la dominer, a été une sanction (au sens de la décision et non de la punition) de Dieu pour l’Histoire du monde.

Ainsi donc, cette méthode scientifique, que l’on peut appeler épistémologie et qui a été découverte par des philosophes (Descartes, Kant…), doit réellement être assimilée par les peuples musulmans, ou du moins leur élite pensante. Surtout, l’homo islamicus, dans ce qu’il a d’essentiel en lui, ce qui réside en la caractéristique de la croyance en Dieu, a l’obligation d’imprimer sa marque à la philosophie occidentale, de façon à créer un “occidentalisme islamique”. Un exemple ? Le thymos grec, objet de la troisième partie mais abordé rapidement en début de la seconde, offre un sujet idéal pour s’attaquer à la recherche de la voie d’acculturation à adopter, pour donner à la philosophie occidentale la place légitime qu’elle doit avoir dans l’âme croyante musulmane. Car comme le dit Descartes, ne pas philosopher, c’est rester ignorant du monde. C’est donc, pour nous, par ce fait, de le méconnaître tel qu’il est par la permission de Dieu.

2. L’utilité de la philosophie occidentale

Nous vous avons répartis en peuples et en tribus, pour que vous fassiez connaissance entre vous.

Coran, s. 49, v. 13

Depuis Platon (la République), la philosophie occidentale considère que l’âme est gouvernée par trois sphères : celle du désir, de la raison et de ce que Socrate appela le thymos (que Hegel identifie au besoin de reconnaissance de l’homme par lui-même et par autrui).

Nous ne pouvons nier l’action de ces trois “moteurs invisibles” qui impulsent le mouvement en l’homme. Ainsi, si je fais preuve de volonté pour une chose, mettons l’acquisition d’une belle voiture, cela peut avoir comme fondement un désir que j’ai en moi car j’aime cette voiture en elle-même. Une raison qui me pousse à l’acquérir peut résider, pour autant, en la possibilité que j’ai de l’acheter à un prix défiant toute concurrence et en escomptant ensuite de la revendre plus cher. Enfin, ma soif de reconnaissance possède la faculté de me gouverner dans cette décision d’achat, car je sais pertinemment que le regard des gens changera lorsque je roulerai avec cette belle voiture, me conférant ainsi une position sociale que je cherche à prouver et une image que je convoite dans les yeux d’autrui, gagnant par la même occasion une estime de moi-même.

Cependant, nous aimerions automatiquement adjoindre, à ces trois forces, la foi, qui serait le quatrième élément tangible aux fondements de l’action de l’homme dans la nature. Mais il ne suffit pas de le claironner ainsi, simplement pour satisfaire notre croyance en tant que tel. Il faut aussi le démontrer, et donc utiliser la connaissance objective présente devant nos yeux dans le monde. Pour ce faire, quoi de mieux que la philosophie, cette réflexion raisonnée sur les choses du monde ?

Or pour philosopher, est-il simplement envisageable de nier celle provenant d’Occident simplement parce que le monde musulman aurait une aversion pour une science provenant d’un autre monde sécularisé à l’extrême ? On ne peut nier, pourtant, que c’est elle qui a atteint le plus haut degré, pour l’instant, en termes de réflexions. On ne peut donc la délégitimer. Et cela, essentiellement pour deux raisons.

La première, c’est que Dieu a créé l’Occident tout autant que l’Islam, et qu’Il leur a adjoint des “Missions terrestres” aux implications multiples, qu’il est impossible ici de dénombrer mais qui ont trait, grosso modo, en leur impact à la fois sur leur propre logique d’évolution interne respective et sur la marche du monde. Si je comprends la philosophie occidentale telle qu’elle s’est pensée, je saisirai peut-être l’essence même des sociétés occidentales, afin ainsi de comprendre les mécanismes sous-jacents à leurs types d’organisations collectives nées avec l’Histoire sur la base de principes affirmés par les philosophes (la souveraineté populaire, la liberté, l’Etat de droit, les droits de l’homme…), et dont la réalisation a été concomitante à la plus grande prospérité jamais réalisée sur Terre.

De surcroît, et c’est la deuxième raison devant nous mener à acculturer la philosophie occidentale, ce travail intellectuel, tout autant que spirituel, nous donnera les outils pour lui dénier sa prétention à se donner comme dépositaire de la philosophie universelle. C’est ainsi lui enlever le monopole qu’elle s’arroge de manière raisonnée, c’est-à-dire basé sur une réflexion et une logique philosophiques (et non par arrogance comme on le croit souvent). C’est dialoguer avec elle et lui dire qu’elle a raison quand notre propre perspective de la pensée nous le permet, ou bien de lui prouver qu’elle a tort, par son propre langage, ce qui est ainsi une forme de respect de l’homme en tant qu’homme, quelle que soit sa croyance, ici donc du penseur philosophe occidental, et partant, de la pensée occidentale en son ensemble.

3. L’exemple du thymos

En critiquant négativement, on se donne des airs distingués et on survole dédaigneusement la chose sans y avoir pénétré, c’est-à-dire sans l’avoir saisi elle-même, sans savoir ce qu’il y a de positif en elle.

Hegel, Leçons sur la philosophie de l’Histoire, 1840

Reprenons donc la question des forces agissantes en l’âme. Pour peu que je puisse à la fois comprendre le processus conduisant la marche du monde tel qu’il a évolué, et y apposer la perspective islamique de ma pensée, je dois d’abord connaître ce qu’en disent les philosophes d’Occident ou prétendus comme tels. Et globalement, quelles ont été les lignes directrices de la pensée en rapport avec le rôle des forces agissantes (le désir, la raison, le thymos ou le désir de reconnaissance) ?

Elles ont notamment été à l’œuvre dans une querelle à l’intérieur de la famille libérale, entre les tenants de Thomas Hobbes (Le Léviathan, 1651) et ceux de Friedrich Hegel (La Phénoménologie de l’esprit, 1807). Chacun accorde une place différenciée au désir de reconnaissance, dans la marche évolutive de l’Histoire. Pour Hobbes, la réunion des hommes en un édifice politique commun résulte de l’instinct de conservation de soi, du désir de vivre par dessus-tout par la recherche de la satisfaction de ses besoins, ce qui reviendrait à une “guerre du tous contre tous” si chacun cherchait à défendre, unilatéralement, ce droit naturel. Or, il a fallu soumettre l’instinct de reconnaissance de l’homme (ou la recherche de sa gloire), qui le pousse à s’emparer des biens d’autrui ou à commettre le mal simplement pour des raisons de prestige. Et seul un contrat social entre le souverain et le peuple est à même de réussir cette tâche et d’éviter le chaos. Mais pour Hegel, c’est le désir de reconnaissance même, ou la recherche de prestige, qui est à la base de la dialectique évolutive des sociétés humaines. Ainsi, l’esclavage, selon lui, est né de l’affrontement entre deux hommes : l’un, par pur prestige, avait montré qu’il n’était pas apeuré par la mort, ce qui lui conféra la place de maître qu’il convoitait sur son adversaire, qui par instinct de conservation de soi, décida de se soumettre. Et toute la suite des constructions politiques et sociales découlent de ce type de contradiction où le désir de reconnaissance commande les révolutions et les changements. Pour une vue précise de cette querelle philosophique et de ses implications considérables sur l’Histoire, j’invite tout esprit curieux à prendre connaissance de la troisième partie de l’ouvrage majeur de Francis Fukuyama, intitulé La Fin de l’Histoire et le dernier homme (1992). Globalement, l’œuvre est remarquable par son pouvoir édifiant sur la réflexion sur le sens de l’Histoire…

4. L’exemple de la foi

Je jure solennellement que j’exécuterai loyalement la charge de président des États-Unis et que du mieux de mes capacités, je préserverai, protégerai et défendrai la Constitution des États-Unis. Que Dieu me vienne en aide.
Prestation de serment du président des Etats-Unis lors de l’inauguration de son mandat

Si nous reprenons notre démonstration, où est la place de la foi (ou de son absence) dans l’influence sur l’Histoire ? Sans chercher à reprendre cette querelle des libéraux et à y apporter une réponse islamique (il faudrait plus que l’espace de ce texte pour ce faire), il se peut qu’effectivement, la recherche du prestige soit le moteur essentiel de l’Histoire (supposition à laquelle on aimerait rajouter que cet état de fait aurait pour cause la volonté de Dieu). Cependant, la foi (ou sa négativité), et quelque soit la religion considérée, ou la divinité adorée, a été aussi une des forces agissantes de l’âme et a donc eu un rôle tenace dans l’Histoire.

Ainsi, pour reprendre Hobbes, si l’homme s’unit en société à cause de l’instinct de conservation de soi, l’épisode médinois de l’Histoire du prophète (Paix et bénédiction d’Allah sur lui) a montré que du fait de la foi de ses partisans, une construction politique originale, organisée par un texte institutionnel que l’on a appelé ensuite la Constitution de Médine, a été mise en place. Et surtout, que cette force politique apparue dans l’Histoire, par ses conséquences considérables, a changé, à jamais, la face de l’Ancien monde. La foi, avec les autres penchants de l’âme précités (désir, raison, désir de reconnaissance), a été donc l’un des moteurs de l’évolution du monde musulman, qui est l’un des acteurs importants du monde d’aujourd’hui (Le Choc des Civilisation, Samuel Huntington, 1996), à tel point que Fukuyama place le monde islamique dans une exception de l’ordre historique, pour l’instant, du fait que le libéralisme et la démocratie, les deux stades ultimes de l’Histoire selon lui, ne l’atteignent pas.

Autre exemple ? Les Guerres de religion de la fin du XVIème siècle en France, importantes puisqu’elles ont été ensuite à la base, dans la recherche de leur règlement, de l’Edit de Nantes signé par Henri IV, en 1598, et parce que beaucoup tiennent ce texte royal pour l’une des premières marches menant à la laïcité “à la française”. Elles ont, dans leur déclenchement ou dans leur poursuite, de multiples raisons, qui tiennent aux quatre forces agissantes : la foi, catholique ou protestante, qui poussait par exemple à des massacres (voir Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu, 1990); le désir de s’accaparer les richesses d’autrui que l’on retrouve dans toute guerre ; le désir de reconnaissance, celle qui a poussé des nobles (les “Malcontents”) à pousser à l’affrontement pour des raisons de prestige et de recherche de pouvoir social, et afin de limiter le caractère “absolutisant” du pouvoir royal ; la raison, enfin, à l’image des “Politiques”, successeurs, d’une certaine façon, des “Malcontents”, qui voyaient en la personne royale le garant de l’unité du royaume, menacé.

Cette vision synthétique à la base des causes des événements liés aux Guerres de religion restent évidemment hors de portée de la complexité inhérente à toute Histoire qui cherche à refléter les contradictions internes gouvernant l’homme qui y participe. Mais toute de même, elle nous montre que la foi, en tant que tel, joue un rôle indéniable dans l’Histoire, pour le meilleur et pour le pire. Si notre intuition islamique nous incite à claironner cela, c’est par la démonstration et le débat ouvert que l’on doit l’expliciter.

D’autres événements, en lien avec la philosophie, présentent un tableau où la foi est présente. Descartes, tentant de prouver par le raisonnement l’existence de Dieu, dans sa lettre introductive qu’il a pris soin de rédiger à l’adresse des docteurs de la Faculté de théologie de Paris pour qu’ils l’approuvent, explique qu’il entreprend ce travail de réflexion en vertu de sa foi chrétienne, qui le commande de chercher comment l’on peut convaincre les infidèles de la justesse du catholicisme (Méditations métaphysiques,1641). Hegel, pour sa part, parle de l’Esprit du monde qui gouverne l’Histoire comme étant celui (le Saint Esprit) qui est le Père se contemplant Lui-même en Son Fils (Jésus-Christ). C’est la conception trinitaire chrétienne classique de la divinité qui est à la base de toute sa conception de l’Histoire (La raison dans l’Histoire). Et à l’image de ce propre texte qui prend appui sur la foi islamique (comme lorsque l’on dit que Dieu a donné des “Missions terrestres” à l’Occident ou à l’Islam), la foi est réellement une force agissante en l’âme, que cela soit dans la marche du monde, ou dans la philosophie. Simplement, contrairement au désir, à la raison ou au désir de reconnaissance, elle est parfois absente (quelques exemples : Marx, Heidegger, Sartre, Che Guevara, Michel Onfray…). Mais cela ne veut pas dire que sa présence est dénuée d’importance dans le mouvement du monde. Autrement dit, le sens de l’Histoire, s’il y en a un, ne peut se comprendre sans prendre en considération la force que la foi a eue quand elle l’a eue.

Conclusion

En France, Etat laïc, il est difficile de trouver une tribune pour exprimer ce genre de propos, notamment au sein d’un journal généraliste (Le Monde, le Figaro, Libération, Médiapart…). En effet, peut-être pour la double raison de la peur de l’entrisme musulman et la volonté “laïcisante” de beaucoup de membres de l’élite (le thymos agit-il ainsi en eux par recherche de reconnaissance auprès de la population ou ont-ils des raisons de croire que cela serait néfaste à leur pays ?), on ne permet pas à ce que des personnes puissent ouvertement exprimer leur philosophie si elle tient comme fondement une foi islamique. Or, cela n’a rien d’abominable en soi que d’imprimer à sa philosophie sa propre foi, et inversement. Où sont donc les débats fructueux tels que celui opposant Ernest Renan à al-Afghâni par presse interposée (le Journal des Débats) sur le rôle de l’islam dans le déclin du monde musulman ? Pour reprendre Tariq Ramadan, l’éthique musulmane peut participer de la dialectique de la pensée en Occident même (Les Musulmans dans la laïcité, Responsabilités et droits des Musulmans dans les sociétés, 1994) !

Ainsi, ce qui devrait paraître excitant, pour tout humaniste s’il cherche la sève même de la vérité en l’homme, réside en la connaissance du point de vue islamique sur tel ou tel sujet afin, soit d’être d’accord avec lui, ou pour s’engager ensuite dans une controverse fructueuse en vue de retrouver une véritable dialectique de la pensée. Car, peut-être contre Fukuyama, l’espèce humaine n’a pas sonné le glas de son évolution, et l’homo islamicus peut y participer, avec toute son âme, et donc sa foi. Mais il se doit d’abord de prendre en considération tout homme, qu’il vive dans le Cône Sud de l’Amérique ou qu’il parcoure les vastes étendues désolées du Kamtchatka.