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Couverture du livre : Orientalism Versus Occidentalism: Literary and Cultural Imaging Between France and Iran Since the Islamic Revolution, par Laetitia Nanquette

Depuis un certain temps, je rédige des articles qui ont trait à ce que j’ai nommé l’occidentalisme islamique, qui serait un courant de pensée cherchant à acculturer à une réflexion islamique contemporaine tout ce qui procède des doctrines élaborées et défendues par la philosophie occidentale (1).
L’écrit servant à affiner une pensée, d’abord par l’effort de rédaction et de mise en ordre d’idées éparses que cela implique, mais aussi par la confrontation utile et le débat salutaire qu’il induit nécessairement face à des critiques, j’ai pu réaliser que l’occidentalisme islamique doit se développer, pour se rendre intelligible, au sein d’un champ explicite d’outils intellectuels objectifs. Car il est indéniable que tout penseur musulman gagne à utiliser un certain nombre de contours compréhensibles pour engager une réflexion sur le monde. Ceux de l’occidentalisme pourraient résider en la raison pure, l’a priori, la pensée erronée excessive telle qu’élaborée par nos prédécesseurs, l’inconnu et la sagesse temporalisée. Ce sont ces outils méthodologiques que ce texte tentera d’expliquer.

La raison pure

La raison pure est ce qui procède des raisonnements humains universels. Elle est “préexistante à soi” car elle réunit à la fois les conséquences philosophiques des découvertes par la science de phénomènes déjà vrais en eux-mêmes (l’univers avait la taille d’une tête d’épingle quelques secondes après le big bang, la lumière voyage dans l’espace à une vitesse phénoménale, de telle sorte que ce que l’on aperçoit des étoiles dans le ciel n’est qu’une image de ce qu’était l’univers dans le passé…), et les énoncés sur l’homme et le monde élaborés par le raisonnement spéculatif (le cogito de Descartes, les passions de Spinoza, la liberté sartrienne que l’homme a de nier sa propre existence…).

Compréhensible de manière universelle, c’est-à-dire par tous les hommes, sans distinction de religion, lorsqu’ils décident de se servir de leur faculté à raisonner, tout ce qui procède de la raison pure peut tout à fait être admis dans une philosophie islamique. Par exemple, rien, dans l’islam, ne peut aller à l’encontre du fait que l’homme, selon Sartre, est totalement libre de se nier, c’est-à-dire de changer radicalement ce qu’il a été, pour emprunter un autre chemin. L’adhésion à l’islam se doit donc d’être libre pour être sincère vis-à-vis de Dieu.

L’a priori

L’a priori est tout système de croyance non prouvable et non irréfutable en soi, car faisant partie de l’ordre de la foi. Ainsi, toute croyance religieuse, tout agnosticisme ou tout athéisme sont des a priori que l’humanité se partage en son sein. Il ne relève d’aucune science, aussi élaborée soit-elle, de confirmer ou d’invalider un a priori, car cela est impossible. “Il n’y a pas plus de preuve de l’inexistence de Dieu que de son existence”, selon André Comte-Sponville, philosophe français athée.

L’a priori guidant l’occidentalisme est islamique et pourrait reprendre les mots de Mohammed Talbi suivants : “le credo musulman n’a pas été, pour sa part, élaboré par des conciles. Il vient directement du Ciel” (2). L’ a priori islamique impose à toute pensée islamique la triple acceptation suivante, fondement même de l’islam en tant que religion :

• L’adhésion à la foi musulmane qui est de croire en Dieu, en Ses anges, en Ses livres, en Ses messagers, au Jour du Jugement dernier, en le destin, qu’il soit bon ou mauvais ;
• L’acceptation du caractère obligatoire d’une pratique religieuse (les cinq piliers) ;
• La volonté de se rapprocher de Dieu tout en œuvrant pour le bien commun de la oumma, comme de tous les hommes et les femmes de ce monde, quelle que soit leur religion.

L’a priori permet de guider les pas du penseur musulman, en écartant tout autre a priori non conforme à l’islam sans pour autant invalider le raisonnement spéculatif élaboré par un philosophe se réclamant d’un tel a priori (ainsi la pensée existentialiste de Jean-Paul Sartre ne peut être délégitimée simplement parce que celui-ci se déclarait athée). Au contraire, toute pensée non islamique mêle raison pure et a priori qu’il s’agit de séparer l’une de l’autre, afin d’acculturer ce qui procède de la raison pure à la réflexion islamique (3).

Par ailleurs, toujours pour reprendre les mots de Mohammed Talbi qui vont suivre, l’occidentalisme islamique se doit de reconnaître la conformité ou la non conformité à son a priori de tout autre a priori exprimé : “Disons simplement qu’en mettant une sourdine à l’expression “le Père Tout-Puissant”, qui peut prêter à confusion, le premier article du Symbole officiel de l’Eglise catholique, celui de Nicée-Constantinople (325-381) (…) est parfaitement compatible avec le Coran, jusque dans son vocabulaire : “je crois en un seul Dieu, Créateur du Ciel et de la Terre, de l’Univers, visible et invisible”” (4).

Ainsi, une pensée islamique n’a pas nécessairement à se mêler de tout débat inhérent à une foi autre que l’islam et relatif, comme c’est le cas chez les chrétiens qui se divisent sur la question, à la nature de la divinité (se partage-t-elle en trois Personnes, selon quelle logique,…?). Elle peut en revanche reconnaître l’idée qu’elle se fait de Dieu dans les énoncés de penseurs d’autres religions, tels que ceux de Xénophane (penseur grec antique) sur le monothéisme, ou comme de ce qui procède des écrits de Descartes quand il a cherché à prouver l’existence de Dieu, par le doute…

La pensée erronée excessive

La pensée erronée excessive est composée de toute idée qui procède d’un raisonnement sur l’homme ou sur le monde qui a été invalidée a posteriori par la science, même si tel ou tel porteur de cette pensée se persuadait de dire le vrai par l’énonciation de cette idée. Ainsi des systèmes explicatifs de la nature chez les présocratiques grecs (Thalès de Milet, Héraclite…) qui, souhaitant trouver le principe originel à la base du mouvement de la nature, ont donné à l’eau, l’air ou le feu une force de création de ce mouvement même. Toute idée née d’une pensée erronée excessive doit absolument être écartée, afin de ne pas faire tendre une réflexion vers ce qui est faux.

L’inconnu

L’inconnu est ce que nous ne connaissons pas du fait de l’état actuel de la science. Il n’appartient pas à l’occidentalisme islamique d’établir des conjectures sur l’inconnaissable, ou de trancher entre deux thèses antinomiques qui ont animé un débat philosophique, et dont la science est incapable de trouver une réponse.

Ainsi du fait de conjecturer sur ce qu’il peut y avoir en dehors de l’univers, où d’affirmer qu’il existe une science de l’Etre possible, chose écartée par Aristote (il n’y a de science que dans les régions de l’Etre), Kant (si nous pouvons inventer des lois de l’univers explicitant mathématiquement les phénomènes qui y ont cours, nous n’aurons jamais la confirmation objective de la concordance entre ces théories et l’être en soi, quand bien même ces lois trouveraient des applications concrètes dans nos cadres de vie ou nos machines), Berkeley (le monde n’a d’existence que selon nos perceptions et représentations, il est immatériel).

Cela est remise en cause par d’autres penseurs, dont, dans la sphère musulmane, Mohammed Iqbal qui s’appuie sur les expériences soufies (dont al-Jili) pour étayer sa théorie de l’Homme parfait, qu’il appelle Ego ultime, et qui du fait d’une évolution ascendante depuis les origines deviendra, dans le futur, créateur de toute chose. Abdennour Bidar, dans son ouvrage intitulé L’islam face à la mort de Dieu (2010), reprend la théorie que M. Iqbal avait développé dans son Reconstruire la pensée moderne en islam (1934), et explique bien cette idée à laquelle il adhère franchement, à tel point qu’il appelle à la sortie de la religion entendue comme traditionnelle (en allant beaucoup plus loin que M. Iqbal), et au remplacement de Dieu par le Soi créateur (autre nom de l’Ego ultime tant qu’il n’a pas révélé toutes ses potentialités) dans une quête spirituelle post-moderne. L’existence de l’Ego ultime étant un inconnu, nous ne pouvons engager notre philosophie dans cette voie.

Car si l’occidentalisme islamique ne peut rendre compte de l’inconnu, c’est parce qu’il est fidèle à l’axiome selon lequel la philosophie n’a d’autre quête que celle de trouver ce qui caractérise le monde tel qu’il est, non de réfléchir à ce qu’il aurait pu être. Plus fondamentalement, il s’agit, par cette recherche de la sagesse, de décrire le monde, comme si on le comparait avec d’autres mondes existants que ce monde-ci aurait devant soi, tout en sachant qu’il n’y a pour l’instant pas d’autres mondes existants prouvés. Ce tour de force a pour résultat, plutôt que de “subjectiviser” le monde, d’objectiver sa propre pensée. Surtout, par cet effort de ne pas rendre compte de l’inconnu, l’occidentalisme islamique se concentre sur le vrai dans ce monde, c’est-à-dire au sein de ce qu’on appelle l’intersubjectivité humaine, qui est cette interaction indépassable et complexe de tous les points de vue existants au sein des sociétés.

La sagesse temporalisée

La sagesse temporalisée est tout ce qui repose sur une réflexion philosophique d’un temps déterminé de l’Histoire, qui ne peut, pour des raisons historiques, se répéter dans l’élaboration d’une pensée d’une autre époque.

Ainsi de la volonté assumée de Socrate de ne pas coucher par écrit ses idées sur la vertu et la sagesse, car ce processus aurait à la fois permis à ses adversaires de se servir de ce qui est figé pour mieux l’attaquer (on pense notamment à Aristophane qui dans une pièce fameuse décria Socrate en l’accusant d’être un sophiste, signe que Socrate devait rester prudent face à un possible détournement de sa pensée), mais surtout, plus profondément, parce que le philosophe grec jugeait l’acte plus réel que la parole, sujette à de fausses représentations à cause des ornements de style qu’elle est susceptible d’insérer en elle-même, l’un de ses actes moraux principaux étant justement de vivre dans une sorte de dépouillement (pieds nus, vêtements délabrés) qui doit se vérifier par sa propension à exiger de ses disciples qu’ils parlent peu, comme lui. Or, l’écrit étant la représentation de la parole, elle-même représentation de l’acte moral en lui-même, la distance lui paraissait trop grande entre une sagesse qui gagnait son effectivité dans son temps et dans sa cité, et un écrit qui serait susceptible de rendre une pensée, à tort, éternelle.
Seulement, à l’issue de l’Histoire telle que la nôtre a été, il est impossible de s’engager dans le débat philosophique sans se servir de l’écrit, moyen de fixation sans commune mesure de la complexe simultanéité d’idées, tout aussi complexes, qui farfouillent dans le cerveau. Il ne serait pas sage, à notre époque, de sortir de l’écrit pour exprimer sa pensée. Celle-ci n’aurait, dans ce cas, aucun impact tangible si on la croit juste, sincère, et visant le bien commun. Ainsi, sans nier la sagesse de Socrate dans sa décision de ne jamais utiliser l’écrit, nous devons nous représenter cette sagesse comme s’insérant dans son temps. Temporalisée donc, celle-ci était liée à un contexte qui n’est plus le nôtre. Sur l’écrit, et exclusivement sur l’écrit dans le cadre de ce qui est exprimé dans cet article, sa sagesse est objectivement pour nous inopérante.

Conclusion : L’occidentalisme islamique est un pentagone imaginaire

L’occidentalisme islamique a la volonté d’introduire dans son propre champ tout ce qui procède de la pensée occidentale. Il ne se bornera donc qu’à construire à l’intérieur de toute doctrine occidentale une sorte de césure intelligible, une ligne de faille objective qui différenciera, et divisera, ce qui s’insérera, de ce qui n’aura pas sa place, dans son champ de validité. L’on peut ainsi se représenter l’occidentalisme islamique comme étant un pentagone, c’est-à-dire une figure géométrique à cinq côtés dont les segments seraient la matérialisation des cinq outils méthodologiques abordés dans ce texte : l’a priori islamique, la raison pure, la pensée erronée excessive, l’inconnu, et la sagesse temporalisée. Seule la conformité à ces cinq principes primera dans toute analyse de l’occidentalisme islamique.

Références : 

1. Voir par exemple les deux articles parus sur Saphirnews à ce sujet : L’occidentalisme islamique ; Les principes de l’occidentalise islamique.

2. Mohammed Talbi et Gwendoline Jarczyck, Penseur libre en islam, 2002, Albin Michel, p. 55

3. Voir le texte que j’ai rédigé sur l’exemple de l’existentialisme pour trouver une méthodologie d’un tel type d’acculturation, paru sur oumma.com, L’existentialisme, un cas pratique d'”occidentalisme islamique”, 17 octobre 2013,

4. Mohammed Talbi et Gwendoline Jarczyck, Penseur libre en islam, 2002, Albin Michel, p. 54