Quartette-tunisie

Le Quartet (De g. à d.) : Wided Bouchamaoui (Utica), Houcine Abassi (UGTT), Abdessattar Ben Moussa (Ligue tunisienne des droits de l’homme) et Mohamed Fadhel Mahfoudh (Ordre des avocats). Image : HAMMI/SIPAA

Quand un gouvernement se trompe, il n’a qu’une solution : persévérer dans l’erreur.

André Frossard

Dès le gouvernement Mohammed Ghannouchi, j’annonçais que la politique était le principal problème économique de la Tunisie et que l’économie allait se gripper et se mettre en position de stand-by jusqu’à éclaircissement de l’horizon à moyen et long terme.

A la vue de la qualité de la campagne électorale de 2011, avant même le résultat des élections, j’ai annoncé que les futurs élus allaient vider les caisses. Nous ne pouvions faire mieux avec les candidats que nous avions. Nous n’étions pas encore mûrs. Dans cet article, j’espérais de tous mes vœux un miracle citoyen (point 16). C’est le moment.

Toujours dans la même logique, si le problème économique de la Tunisie est politique alors la solution au problème économique ne peut être que politique. Les experts économiques ne nous servent à rien.

Voilà pourquoi je considère que M. Kamel Jendoubi est le meilleur « économiste » actuellement en vie en Tunisie. M. Jendoubi symbolise les élections. C’est est un symbole démocratique. Il est le meilleur « économiste » pour résoudre le problème politique de l’économie Tunisienne.

Evidemment, les élections d’octobre 2011 ne sont pas le meilleur exemple d’élections transparentes. Un mois entier pour annoncer les résultats n’est pas ce qui se fait de mieux en démocratie. M. Jendoubi a fait des erreurs mais il n’est pas le seul dans ce pays à en avoir fait. Je ne fais en rien l’éloge de M Kamel Jendoubi et je ne vois pas en lui un économiste au sens classique. Mais c’est en tant qu’économiste que je dis que c’est notre meilleur « économiste » du moment. En ne faisant rien, il fait déjà mieux que tous les autres en signifiant clairement à tous les acteurs économiques la volonté indéfectible de la Tunisie de résoudre ses problèmes politiques et d’emprunter définitivement la voie de la démocratie.

Le dialogue National piétine clairement. On en est à dialoguer lamentablement sur la reprise du dialogue. Il est clair que notre classe politique n’est pas capable de s’entendre. Qu’elle est incapable de se mettre autour d’une table rédiger une constitution qui rassemble le peuple Tunisien. Les dissensions sont trop profondes. Ils se sont déjà traités de tous les noms. Des lois sont votées puis sont annulées. Des échéances électorales sont annoncées puis reportées aux calendes grecques. Nous avons même eu des grévistes dans l’assemblée. Aucune crédibilité n’est envisageable à court terme.
Il n’y a aucune honte à avoir à ne pouvoir se mettre d’accord. Une situation de blocage parlementaire insoluble peut arriver dans n’importe quel pays démocratique. L’Italie en a connue. La Belgique en a connue. La Tunisie n’a vraiment aucune honte à avoir.

Il revient donc naturellement à la Quartette le devoir de désigner un chef du gouvernement. Qu’il s’agisse de M. Kamel Jendoubi ou d’un autre. Peu importe.

Le peuple est témoin que la Quartette a tout fait pour faire dialoguer les politiciens. Reste à transformer la défaite politicienne en victoire civile.

Du ridicule du dialogue, une force Nationale représentant la société civile a émergé. Elle est politiquement neutre et n’a été motivée que par l’intérêt du pays. C’est la graine d’élan patriotique dont nous avions besoin pour redresser le pays et sortir de notre impasse. La Quartette représente des institutions civiles légitimes et il ne reste plus qu’à faire appel à ceux qu’elle représente.

L’idée peut paraître évidemment saugrenue. Pourtant, au fond, la quartette est désormais plus légitime que l’ANC et tous les partis qui y sont représentés. La Quartette représente encore, si ce n’est pas trop tard, le noyau dur de notre société civile. Ce n’est pas rien. Elle représente notamment l’économie, la justice et les droits de l’homme. Elle pourrait rassembler encore plus large si elle montre une volonté sincère d’assumer ses responsabilités pour le bien de notre pays.

En agissant ainsi, elle offrirait une alternative au peuple Tunisien. On n’aurait plus le choix entre « un dialogue pour un gouvernement impossible sous une tutelle en désaccord profond » et son synonyme, « le chaos ».

Que les représentants qui restent de la société civile donnent un nom, juste un seul nom, au reste de la société civile. Qu’elle lui dise c’est celui là qu’elle recommande et qu’elle laisse faire la société civile. Quel meilleur moyen de réconcilier la société civile avec son futur gouvernement ? Qu’elle le choisisse et qu’elle le contrôle, jusqu’à la réédification de nos institutions. La réconciliation nationale de la société civile avec son gouvernement serait naturelle. Une évidence tautologique.

Il est même tout à fait envisageable que l’on puisse en convaincre les membres sincères et patriotes de l’ANC. Mr Mohammed Ghannouchi n’a t-il pas fait la même chose avec notre ancien parlement et notre ancienne chambre des représentants ?

Pas une seule goutte de sang n’avait été versée par nos ex-élus. Ils sont sortis la tête haute alors qu’ils étaient encore légitimes légalement. Ils ont eu le courage et le patriotisme de respecter la volonté populaire et de pas s’accrocher au pouvoir en usant de la force et en criant à une légitimité électorale qui était devenue clairement périmée. Quel bel exemple à suivre pour notre ANC. Une sortie qui effacerait leurs péchés et qui montrerait, encore une fois, au reste du monde, que la Tunisie n’est pas un pays qui résout ses problèmes dans le sang. On clouerait le bec à toutes ces mauvaises langues qui disent que l’islam est incompatible avec la démocratie et que les musulmans ne sont que des barbares.

Une fois que les ex-élus de l’ANC aient été « convaincus » par la société civile de l’inutilité de toute nouvelle prorogation de leur mission, le nouveau gouvernement, sous le contrôle de la société civile représentée par la Quartette, pourra commencer son nouveau chemin jusqu’à l’élection d’une nouvelle assemblée. Nos politiciens pourraient se remettre à faire ce qu’ils sont supposés faire, à savoir des programmes pour l’avenir de notre Tunisie.

Ce que je propose n’a rien de saugrenu. Nous avons déjà tout fait il y a trois ans. Même Ghannouchi a à faire ce que Ghannouchi avait fait. N’est ce pas un signe ?

Et si nous l’avons fait, nous pouvons le refaire. Le monde nous avait admirés pour cela. Comme il nous avait admirés, il pourrait se remettre à nous admirer le mois prochain. Cela ne dépend que de nous. Nous pouvons remettre le pouvoir à la Quartette comme nous l’avions remis à M. Mbazaa. La paix sociale entre syndicat et patronat serait même garantie. Nos avocats seront là aussi, main dans la main avec les organisations des droits de l’homme. Que désirer de plus ?
Qui peut espérer plus de garanties que cela ?

Nous ne sommes pas un pays comme les autres. Nous n’avons jamais fait de guerre civile entre nous et ce n’est pas maintenant que nous allons commencer. Ce n’est pas quelques barbus dans des montagnes qui peuvent nous empêcher de dépasser notre petite crise d’adolescence en démocratie.

Il suffit pour cela que nos les ex-élus de l’ANC agissent avec l’honneur des samouraïs, comme leurs prédécesseurs ont fait. Un simple vote patriote leur est demandé.

Je suis certain que pourrions les convaincre si les représentants de la civile, unis, avec une vision claire, nous le demandent et nous proposent une alternative crédible. Je crois la société civile prête si ses représentants arrivent à relever la tête. Surtout si la Quartette s’élargissait aux syndicats de policiers et de sécurité nationale et autres associations civiles. Leur force de persuasion n’en serait que renforcée.

2014 sera l’année de la faillite de l’Etat. Le monstre sera à genoux et ce sera une chance unique pour le réformer profondément et radicalement. Ses hyper-pouvoirs devront lui être supprimés. Le miracle citoyen est notre seul chance et la Quartette devrait sérieusement envisager de quitter le Titanic pour se préparer à la relève lorsque les politiciens et leur Etat seront dans l’iceberg. Qu’ils réussissent leur dialogue ou qu’ils ne le réussissent pas.