hijab

Avec le retour en force du voile en Tunisie, nous avons fini par oublier sa symbolique première. Car, rappelons-le, le voile est avant tout l’incarnation matérielle de l’asservissement de la femme à l’homme, puisqu’elle se conçoit elle-même uniquement comme l’objet du désir de l’homme ; la banalisation du voile en Tunisie ne doit pas nous faire perdre de vue qu’il reste l’infâme instrument de la misogynie et du sexisme. Si le voile continue aujourd’hui à connaître ce succès, c’est bien parce que la propagande islamo-wahhabite s’intensifie et use de moyens de plus en plus diversifiés pour répandre sa vision réactionnaire de la société. Pour parvenir à leur fin, ces propagandistes cherchent à nous imposer leur panoplie du « bon islamiste » : barbe, tabaâ et qamis pour les hommes, voile ou niqab pour les femmes.

Pourtant, à y voir de plus près dans la société, Les femmes voilées en Tunisie ne sont pas toutes des islamistes convaincues ni des supportrices des Frères musulmans. Une large frange de ces « moutahajibet » s’attache au contraire à une conception moderne de la société tunisienne, sympathise avec les partis progressistes et s’engage parfois pour séparer le politique du religieux ; ces femmes partagent donc une vision en apparence très similaire à celle de Bourguiba, résolument séculière. Mais est-il vraiment possible de concilier port du voile et modernité ? Bourguiba refusait déjà ce qu’il appelait « misérable chiffon », n’hésitant pas à le retirer aux femmes qu’il rencontrait au hasard de ses déplacements.

Ce paradoxe de femmes qui se voilent mais qui se veulent libérales et libérées, de plus en plus répandu dans la Tunisie postrévolutionnaire, s’explique en partie par les divergences des influences exercées par les penseurs arabes du siècle dernier tout particulièrement. Ainsi l’opposition entre modernistes et conservateurs sur la question du voile ne date pas du printemps arabe. En Tunisie, Tahar Haddad luttait contre le voile et le considérait comme un obstacle à la liberté de la femme et à son épanouissement; le zeitounien Salah Ben Mrad lui rétorquait alors que le voile (sefsari à l’époque) devait rester obligatoire pour les femmes dans la mesure où il s’agit d’un habit traditionnel. En Egypte, Kassem Amine s’est farouchement opposé à la fin du XIXème siècle au Hijab qu’il accusait d’empêcher la femme d’accéder à l’éducation et à la culture. Cette fois-ci, c’est Talaat Harb qui s’est offusqué contre Kassem Amine, attribuant au Hijab l’avantage d’aider les femmes « à ne pas s’écarter du droit chemin et de la piété ».

Aujourd’hui, crise identitaire oblige, les femmes tunisiennes ne savent plus qui écouter. Indécises, tiraillées entre progrès et réaction, elles hésitent entre porter le Hijab et donc plier face à la pression sociale, ou s’en affranchir, dans une quête de liberté et d’émancipation. Mais dans le doute, la plupart d’entre elles préfère se voiler ; après tout, le bon Dieu ne pourra qu’apprécier !

Malgré leur Hijab, elles prétendent encore défendre la modernité et ses principes. Cette conception bancale de la modernité, rafistolée pour s’accorder avec le port du Hijab, décontenancée de ses valeurs (l’égalité des sexes par exemple), perdurera tant que ces femmes n’oseront pas faire le choix qui s’impose à elles : Soit on porte le Hijab et on reconnait que l’on est contre la modernité et l’égalité, ce qui suppose d’abord de concéder que le voile porte en lui une symbolique sexiste, soit on est pour les valeurs de la République, et on se dévoile. Et c’est seulement en se confrontant à ce choix que la femme sera cohérente dans son apparence et ses convictions.

Certaines persistent tout de même dans ce grand écart idéologique et en appellent à la liberté de se vêtir comme bon leur semble. Toutefois, il m’apparaît pour le moins aberrant que de demander « la liberté de se voiler », puisque l’on utilise cette liberté contre l’égalité. Instrumentaliser la liberté pour justifier un conservatisme de pacotille, voilà le tour de force de nos amis wahhabites et islamistes.