environnement-en-Tunisie

La place qu’occupe l’environnement, aujourd’hui, dans la sphère sociétale tunisienne, se rétrécit comme une peau de chagrin. Passant outre les défis socio-économiques, gouvernants, institutions, entreprises et citoyens, placent les questions environnementales au plus bas dans leur échelle de priorités. Les déchets jonchant les rues n’étant que la partie visible de l’iceberg d’une politique environnementale défaillante.

Face à ce constat, nous nous sommes adressés aux institutions étatiques chargées de mettre en œuvre la politique environnementale. Que ce soit au niveau du ministère de l’Environnement, de l’Agence Nationale de la Protection de l’Environnement et de l’Agence Nationale de la Gestion des Déchets, nos demandes sont restées lettres mortes. En effet, entre inaccessibilité des préposés aux relations avec les médias et lenteur administrative (l’envoi d’un fax transite par le PDG qui devra charger une personne, au sein de l’institution, apte à communiquer avec nous. Toute l’opération pouvant prendre entre « une semaine et un mois, tout dépendra de leur disponibilité »), voire absence de bonne volonté, ces institutions nous ont cordialement demandé de nous tourner vers les « Organisations Non Gouvernementales… », qui seront, elles, « …plus aptes à répondre à nos questions ».

Avant de prendre le pouls de ces structures environnementales, dressons, tout d’abord, l’état des lieux de la multitude d’institutions du secteur, dont l’absence de coordination et d’unité a été consacrée par le retrait d’une Instance chargée du développement durable, du projet de la nouvelle Constitution.

Une organisation institutionnelle complexe

L’organisation des institutions gouvernementales en Tunisie est structurée de façon pyramidale : un ministère au sommet de la pyramide, des organismes sous tutelles et en dernier lieu, les municipalités qui opèrent à travers les Commission de l’hygiène, de la propreté et de la protection de l’environnement, le tout, étant sous la supervision de la direction générale des collectivités publiques locales.

Les derniers rapports publiés par le ministère de l’environnement datent de 2010 et se rapportent à l’année 2009.
Idem au niveau de l’Agence Nationale de Gestion des Déchets, où les derniers chiffres sur les programmes de gestion des déchets datent de 2011. . En d’autres termes, depuis 2011, rien ne filtre sur la politique écologique menée par nos gouvernements successifs. Entre absence de communication et absence de données, cette question a été reléguée aux oubliettes.

Face à une multitude d’interlocuteurs, les citoyens ne savent plus vers qui se tourner, ces institutions se renvoyant sans cesse l’ascenseur jusqu’à ce que les revendications perdent de leurs ampleurs, aucune d’entre elles ne prenant ses responsabilités.En effet, face à la prolifération des déchets dans nos rues, plusieurs ONG et citoyens ont protesté, mais se sont heurtés, dans la majorité des cas, à un mur, en se retrouvant seuls responsables de la propreté des lieux. Nawaat a recueilli leurs impressions dans un micro-trottoir fort instructif.

En l’absence d’actions concrètes menées par nos institutions gouvernementales, qui se bornent principalement à des campagnes de sensibilisation et de prévention, les dangers de la pollution ont dépassé le seuil de tolérance.

De l’aveu même du secrétaire d’Etat à l’environnement, Mounir Majdoub ces institutions n’assument clairement pas leurs responsabilités. Alors que certaines ONG, aux moyens financiers limités et reposant sur la bonne volonté citoyenne, s’organisent pour décréter un « état d’urgence environnemental ».

Une pléiade de textes juridiques à l’efficience contestée

L’arsenal juridique dont dispose la Tunisie en matière de protection de l’environnement est somme toute assez fourni. Indépendamment des dispositions des Codes forestiers , des eaux, de l’urbanisme et de l’incitation aux investissements, plusieurs lois viennent codifier le droit de l’environnement Tunisien à l’instar de la loi n° 95-73 du 24 juillet 1995, relative au domaine public maritime, de la loi n° 95-70 du 17 juillet 1995, relative à la conservation des eaux et du sol , de la loi n° 96-41 du 10 juin 1996, relative aux déchets et au contrôle de leur gestion et de leur élimination, et enfin la loi n°2007-34 du 4 juin 2007 sur la qualité de l’air.

Or, l’absence d’un Code de l’environnement s’avère préjudiciable au secteur, tant la multiplicité des textes éparpillés et le nombre de structures intervenantes posent problème. Tout d’abord, tous les aspects environnementaux ne sont pas pris en compte par les différents textes cités plus haut. De plus, le manque de coordination entre les différentes structures met en lumière les problèmes de gouvernance que subit ce secteur. De ce fait, le projet d’établissement d’un code de l’environnement, en cours, sera propice à une meilleure garantie du droit du citoyen à un environnement sain, tel qu’inscrit dans notre nouvelle Constitution.

Les exemples d’ONG environnementales:Tunisie Recyclage et SOS BIAA

SOS Biaa

SOS-BIAASos Biaa est une association tunisienne œuvrant dans le secteur environnemental. Ses missions concernent la lutte contre la pollution industrielle, à travers des actions de prévention, mais aussi en jouant le rôle d’intermédiaire entre citoyens, industriels pollueurs et gouvernants, afin d’adapter une approche scientifique aux problèmes écologiques.
Les projets réalisés jusqu’ici sont aux nombres de trois, touchant la problématique de trois décharges dans le grand Tunis, Nabeul et Sousse. Entre études et propositions de plans d’action, Sos Biaa tente d’interpeller les hauts responsables gouvernementaux, malgré ses difficultés à se faire entendre.

La situation de la décharge de Jbel Borj Chakir (grand Tunis) est éloquente à plus d’un titre.

Cette décharge créée en 1999 est la plus grande et seule décharge de Tunis (gouvernorats de Tunis, Manouba, Ariana et Ben Arous) s’étalant sur 120 hectares, dans une zone agricole à proximité d’une population estimée à 50 000 personnes.

Cette décharge à ciel ouvert accueille 3000 tonnes de déchets par jour et atteint parfois 4000 tonnes, lors des campagnes de propreté. Il existe dans cette décharge 11 bassins de lixiviats , liquide résiduel toxique, pour une capacité totale de 400 000 mètres cubes. En l’absence de contrôle et de traitement continus, ces bassins contribuent, non seulement à la pollution atmosphérique, mais aussi à la contamination des nappes phréatiques sur un rayon de 3 kilomètres autour de la décharge. Avec le taux de remplissage disproportionné de ces bassins, l’association affirme qu’une partie de ce liquide est directement reversé par les gestionnaires de la décharge dans les eaux environnantes. Le même problème se pose dans la décharge d’Enkhila, dans le gouvernorat de Nabeul, ainsi que dans celle de Oued Laya/Naggar, dans le gouvernorat de Sousse.

Au vu de la saturation de la décharge de Jbel Borj Chakir, Sos Biaa tente en vain d’attirer l’attention des autorités et des membres de l’Assemblée Nationale Constituante, afin de mettre en place un plan d’action et élaborer une nouvelle stratégie de gestion de déchets conforme aux standards internationaux. A Sousse malgré plusieurs réunions avec les autorités locales et la signature d’un protocole d’accord pour l’amélioration de la situation de la décharge en 2011, rien n’a été entrepris.

Tunisie Recyclage

Tunisie-RecyclageTunisie Recyclage est une association non gouvernementale issue de l’initiative Tunisie Propre, association organisant des opérations de nettoyages dans tout le pays. Tunisie Recyclage opère sur toute l’étendue de la banlieue nord et se spécialise dans la collecte des déchets recyclables à domicile.

Dans des conditions difficiles, dues à des ressources financières limitées émanant des adhérents, Tunisie Recyclage collecte, auprès des 659 personnes inscrites au programme de collecte à domicile, leurs déchets triés dans des sacs offerts, gratuitement, à cet effet, par l’Agence Nationale de Gestion des Déchets.

Ainsi, chaque fin d’après-midi, munis d’une camionnette, les membres de l’association font la collecte des déchets à domicile, avant de les trier dans un local de fortune, au sein duquel un employé s’efforce, à mains nues et sans outils adaptés, de faire un travail d’orfèvre. Une fois une quantité suffisante de matière est atteinte (plastique, aluminium…), elle est revendue à des sociétés adeptes du recyclage.

Ce qui empêche, aujourd’hui, Tunisie Recyclage, à l’instar d’autres associations écologiques, de se développer, se situe à trois niveaux : un problème d’éducation citoyenne, en amont, principalement dans les écoles ; un problème de conscience citoyenne quant à l’importance du tri sélectif, et enfin un problème financier, l’association fonctionnant à travers ses fonds propres, entre cotisations et dons.

« L’avenir d’une telle initiative dépend principalement des citoyens. », nous dit Jean Baptiste Mesona, chargé de communication de Tunisie Recyclage. « Nous comptons sur la sensibilisation, qui par un effet boule de neige nous permettra d’élargir notre champ d’action. Plus on aura d’inscrits, plus on aura de la matière à revendre et plus nous pourrons nous agrandir. »
L’avenir de ces associations dépend clairement d’un éveil et d’une conscience citoyenne pour la question écologique, qui est aujourd’hui loin des préoccupations majeures des citoyens.

L’emploi vert, une alternative au chômage ?

Dans un rapport datant de septembre 2008, l’Organisation Internationale du Travail pose les enjeux et perspectives des emplois verts. En se basant sur une économie verte et durable, un double enjeu est espéré : assurer un développement économique et social tout en préservant l’environnement.

Les emplois verts réduisent l’impact sur l’environnement des entreprises et des secteurs économiques, pour le ramener à des niveaux viables. Dans le rapport, les « emplois verts » sont définis comme des emplois dans l’agriculture, l’industrie, les services et l’administration qui contribuent à la préservation ou au rétablissement de la qualité de l’environnement.

La création d’emplois verts touche plusieurs secteurs, tels que l’approvisionnement énergétique, les transports, les bâtiments, les activités manufacturières et l’agriculture.

Certains de ces emplois sont entièrement nouveaux, mais la plupart s’appuient sur des métiers et professions traditionnels, avec des contenus et des compétences plus ou moins modifiés. Cela est vrai pour les emplois verts directs comme pour les emplois indirects dans les industries en amont. Même dans le cas de nouvelles industries et technologies, comme la production d’énergie éolienne et solaire, les chaînes d’approvisionnement sont constituées pour l’essentiel d’activités traditionnelles comme la sidérurgie et la fabrication de pièces détachées de machines.

Mais, pour parvenir à ces créations d’emplois, la simple volonté ne suffit pas. La création d’emplois verts doit répondre à une volonté politique et une mise en œuvre cohérente de celle-ci, intégrant les perspectives d’un développement durable basée sur 3 piliers : économie, environnement et société.

Des politiques environnementales, économiques et sociales cohérentes sont indispensables et exigent des engagements au plus haut niveau politique. Ces engagements doivent être définis, de manière plus claire, et la dimension sociale doit être davantage prise en compte, dans les débats sur la politique environnementale, en particulier les négociations sur le climat, où les prix relatifs et les politiques industrielles sont fixés et les décisions essentielles sont adoptées, concernant le transfert de technologies, les flux financiers et les investissements. Cette tâche est complexe, mais elle peut être menée à bien moyennant l’implication des principales parties prenantes : employeurs, travailleurs et gouvernements.

Il serait aujourd’hui difficile de mettre en place un tel projet, en Tunisie. L’absence de conscience citoyenne et de législation claire, complète et adéquate en sont les premiers freins. De plus, le défaut de vision d’une politique écologique, lié à l’inexistence d’un parti écologique d’envergure, démontre les limites actuelles d’un tel dessein, dans un avenir proche.