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Camp Choucha. Photo: Nordin Gantri

Ont contribué à ce travail : Nordin Gantri, Bruno Giuliani et Nadia Haddaoui.

Chaque crise impose ses changements. Celle de la guerre civile en Lybie a influé sur toute la région, y compris sur la Tunisie. Avec ces changements brusques et rapides, de nouvelles frontières se dessinent, desitinéraires inédits et de nouveaux commerces naissent, alors que d’autres cèdent et disparaissent. Entre Ras Jedir, le camp de réfugiés de Choucha, Djerba et Zarzis, des histoires de migration, de guerre civile, de viol, de mort et d’oubli se tissent et se détissent au fil des quêtes. Nous en avons recueillis quelques unes.

Guerre

Ras Jedir – avant-derniers barrages avant la porte des frontières. L’ambiance est calme. La chaleur est supportable pour une journée de mi-août. Matricules libyens et tunisiens défilent dans les deux sens. Des bus de transport public passent, toutes les deux minutes, remplis à craquer de passagers qui traversent, par milliers, les frontières libyennes pour rentrer chez eux. Les plus chanceux ont des voitures climatisées à leur disposition. Les autres attendent dans une station de service un taxi ou un louage en direction de Ben Guerdane où ils devront se débrouiller ensuite. Peu de femmes et d’enfants. Une majorité de travailleurs, essentiellement africains et arabes.

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Camp Choucha. Photo: Nordin Gantri

Devant le restaurant-café de la frontière, trois jeunes hommes tunisiens se reposent à l’ombre. Muni chacun d’une petite valise, ils attendent un taxi qui va les emmener à Zouara. Alors que tout le monde ou presque fuit la Libye, ils y retournent « pour la dernière fois inchallah », lance le plus âgé du trio. Ils sont cousins, originaires de Mahdia, et ont l’habitude de faire des allers-retours entre les deux pays pour vendre leur savoir-faire en décoration de céramique. Sur la situation sécuritaire, ils répondent en chœur : « on ne craint qu’Allah », avec des sourires crispés sur les lèvres. Mais, ils ne disent pas tout. En effet, les travailleurs aventuriers prennent le temps de s’informer sur la situation sécuritaire auprès de leurs amis, qui sont sur place, des passagers qui passent dans le sens inverse, du serveur du restaurant de Ras Jedir, des policiers, des chauffeurs de taxis qui traversent régulièrement les frontières, et des réseaux sociaux. La marge de risque varie d’un instant à l’autre, mais leur détermination reste inébranlable. En réalité, ces jeunes n’ont pas vraiment le choix.

 En Tunisie, il n’y a pas de boulot. Et même s’il y en avait, c’est très mal payé comparé à la Libye, avoue l’un des artisans.

Pour aller à Zouara, il faut prendre un taxi collectif, mais il faut surtout calculer les trajets, trouver les moins risqués et échapper aux faux barrages que des brigands installent pour braquer les voyageurs. Les rumeurs de meurtre et de massacre circulent entre Ras Jedir et Ben Guerdan. Pourtant, ceux qui passent les frontières pour aller en Libye ferment les oreilles et continuent à compter sur leur bonne étoile et un soutien divin qui les a jusqu’ici protégés.

Oubli

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Camp Choucha. Photo: Nordin Gantri

Les trois travailleurs nous quittent pour aller prendre leur taxi. Nous rebroussons chemin pour nous arrêter, quelques kilomètres après la porte frontalière. Là, une femme solitaire, dans un presque désert, fait du stop avec une bouteille d’eau vide à la main. Elle s’appelle Myriam. Elle est nigérienne et campe avec des centaines de réfugiés à Choucha. Deux voitures libyennes lui ont laissé de l’eau, deux baguettes et quelques dinars. À peine, avons-nous engagé une conversation en anglais avec la jeune fille que son copain débarque. Il nous a repérés de sa tente et a décidé de nous dégager pour qu’on laisse son hameçon faire son travail journalier .

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Bright, un jeune réfugié du Nigeria au camp de Choucha depuis maintenant quatre ans. Photo: Nordin Gantri

« C’est notre seule façon d’avoir de l’aide. L’ONU, les organisations humanitaires et le gouvernement tunisien ont coupé les aides et ont fermé le camp. Ici, des gens meurent tous les jours de faim et de soif. Nous sommes privés de nos droits et de notre liberté », nous explique Bright, Nigérien lui aussi, en attente d’une solution qui ne vient pas, depuis maintenant quatre ans.

Une dizaine de tentes sont éparpillées, entre le ciel et le sable brulants de Choucha, coupée du reste du monde. Malmenées par les tempêtes de sable régulières, le reste des tentes et bâches des Nations Unies, ainsi que les bouteilles en plastiques vides et les vieux vêtements décolorent l’attente et l’oubli qui enterrent ces réfugiés indéfiniment temporaires. Ils sont quelques centaines d’africains à avoir débarqué sur le sol tunisien, comme d’autres milliers de réfugiés de la guerre en Libye, au début de 2011. Forcés d’abandonner leur travail , un plan de passage clandestin des frontières européennes ou simplement un refuge en Libye, ils n’avaient pas de dossiers convaincants pour bénéficier d’un asile politique en Occident. Après plusieurs vaines tentatives, entre Choucha et Tunis, pour convaincre l’UNCRH de revoir leurs dossiers, ils ont décidé de s’enfermer dans le camp.

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Camp Choucha. Photo: Nordin Gantri

« Pourquoi nous refusons de nous intégrer en Tunisie ? Nous avons plusieurs raisons. Mis à part le racisme, le fait qu’on ne parle pas la langue et qu’on n’a pas les moyens de l’apprendre et le fait qu’on n’a rien… Nous n’avons pas confiance dans le gouvernement tunisien. Au départ, on nous a promis sécurité et protection, mais dès qu’on a haussé un peu la voix pour revendiquer nos droits, quelques uns parmi nous ont été envoyés en prison. Parce que nous ne sommes pas d’ici et que nous sommes vulnérables, nous sommes des proies faciles pour le système … Ici, même si l’ONU a fermé le camp, nous restons sous sa protection  », assure Bright. Collée aux camps, une caserne militaire. L’armée tunisienne surveille les tentes et interdit aux journalistes et aux curieux de s’approcher des réfugiés dans leur grande prison à ciel ouvert.

Migration

Depuis 2011, des milliers d’Africains fuient la Libye et se refugient dans le Sud tunisien. Certains gouvernements ont mis des avions à la disposition de leurs ressortissantsafin de faciliter leur rapatriement. D’autres n’ont pas eu la même chance. Ils ont, cependant, de l’argent qui leur permet de tenir, même provisoirement. D’autres n’ont rien sauf une histoire à raconter aux passants. Au centre-ville de Médenine, un grand bâtiment accueille les réfugiés en attendant un miracle. Abandonnés dans le bâtimet d’accueil aux murs sales, aux fenêtres cassées et au carrelage nu , des jeunes migrants se débrouillent et vivent au jour au jour dans la ville. .

Mohamed, 25 ans, vient d’Éthiopie. Accompagné de quatre de ses compatriotes, il a tenté, il y a quelques mois, de passer clandestinement les frontières italiennes.

On était une centaine de personnes sur un petite barque libyenne. Après deux jours, il y a eu une panne technique. Nous avons passé neuf jours dans la mer à ramer avec nos mains … Au bout du voyage, et avant même que les secours arrivent, dix personnes ont rendu l’âme, car il n’y avait ni nourriture ni eau sur la barque, relate Mohamed.

Ce sont des pêcheurs tunisiens qui les ont sauvés avec l’aide de la garde nationale tunisienne. Depuis, ils sont restés au Sud, bloqués, comme ils disent, et ne sachant que faire avec le bout de papier des Nations Unies, valable pour un an. Sans argent pour rentrer chez eux, continuer à tenter leur chance dans la Méditerranée ou pour s’installer convenablement en Tunisie, ces jeunes passent le temps entre mosquées et travaux occasionnels. La majorité travaille dans la construction. «  C’est très dur, surtout en été, mais nous n’avons pas le choix », dit Mohamed qui pense à son pays, sa femme qui l’attend, depuis deux ans, et ses parents sans nouvelles de lui..

Viol

Toujours à Médnine, nous avons rencontré d’autres réfugiés, fraichement arrivés, qui sont originaires de l’Erythrée, du Soudan, de la Côte d’Ivoire et de la Somalie. Dans un foyer privé, vacant durant cette période de vacances universitaires, une centaine de réfugiés ont trouvé place. Alors que des dizaines d’hommes ont été répartis entre les couloirs et les chambres, une pièce étroite a été réservée aux deux seules femmes du camp provisoire.

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Ikram et Semsem, deux jeunes Somaliennes. Photo Bruno Giuliani.

Ce sont Ikram et Semsem, deux jeunes Somaliennes que la fatalité de la guerre civile dans leur pays a réunies dans une prison en Libye. Capturées sur les frontières libyennes, elles ont passé sept mois en prison avant d’être libérées pour rejoindre d’autres migrants clandestins à Zouara, passerelle africaine vers l’Europe. Nous avons réussi à communiquer avec elles grâce à un Soudanais qui maitrise l’arabe et parle leur langue locale. Le traducteur bénévole a longtemps cherché les mots pour nous faire comprendre que Semsem et Ikram ont été violées, à plusieurs reprises, en Libye et dans leur pays par Al-Shabbaab*. Un drame banalisé et noyé, comme d’autres, dans l’immense tragédie de la guerre. Visiblement, les deux femmes n’ont pas eu de suivi psychologique. Le seul soutien accordé par le Croissant rouge et une association islamiste locale se limite au logement et à la nourriture.

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Semsem. Photo Bruno Giuliani.

Si Semsem, jeune célibataire (18 ans), est contente de se trouver en Tunisie où elle est « en paix et libre », Ikram, mère de quatre enfants, dont le père a été tué par Al-Shabbaab, doit gagner sa vie et garantir un meilleur avenir à ses enfants.

Les Al-Shabbaab recrutent les enfants dès l’âge de 12 ans. Je dois sauver les miens, avant qu’il ne soit trop tard, se lamente Ikram.

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Ikram. Photo Bruno Giuliani.

Malgré l’échec de sa première tentative, dans les eaux troubles de la Méditéranée, ,la veuve veut tenter, à nouveau, sa chance en Occident. Elle ne sait pas comment elle va procéder, mais elle reste ouverte aux différentes propositions. Dans les environs, entre les plages de Zarzis jusqu’à celles de Zouara, des centaines de bateaux prennent le large pour réaliser le rêve d’« une Europe prospère et paisible » de tant de Harragas.

Lampedusa

C’est exactement le cas de Riadh, surnommé Degula. Ce jeune de 35 ans, originaire de Zarzis, a fait le même trajet, il y a quelques mois, de Zouara à Lampedusa. Les habitants du sud affirment que la tendance chez les jeunes est de tenter la Harga à partir de la Lybie. « Le point de départ est souvent Zouara », assure Riadh, expert dans l’art de la clandestinité. Pendant dix ans, il a fait huit voyages clandestins. Refusant d’être filmé, Riadh a exigé une entrevue express au cours d’un trajet de 20 minutes à Zarzis. Dans la voiture, il allume une cigarette et raconte son dernier voyage.

J’ai payé deux mille dinars en arrivant à Zouara. Nous avons passé trois jours dans une maison sécurisée. Puis, nous avons pris le large dans une barque tunisienne. Nous étions 200 personnes, entre africains et quelques dizaines de syriens, dans une embarcation de 15 mètres. Il y avait des bébés, des femmes enceintes et des blessés de guerre, complètement ou partiellement handicapés. Les syriens payent plus que les autres. Leur tarif peut aller jusqu’à trois mille dollars par personne, relate Riadh.

Mais le voyage tourne au cauchemar. Comme cela arrive souvent, les clandestins sont coincés à cause d’une panne technique. À 90 milles de Lampedusa, les forces italiennes et la croix rouge viennent à leur secours, au bout de deux heures de panique totale.

Ce sont surtout les Africains qui ont paniqué desstabilisent, du coup, l’embarcation. C’est pour cette même raison que des barques coulent, parfois,dans la mer. Mais moi je n’ai jamais eu peur. Je sais nager et je sais me protéger…, ajoute Riadh.

Il nous confie qu’il prend ses précautions avant de payer sa place dans un bateau clandestin. Il s’assure du professionnalisme du capitaine et du technicien, mais surtout, il vérifie que la barque est muni d’un GPS et d’un téléphone permettant d’appeler les secours en cas de besoin. Riadh connaît plusieurs astuces pour passer les frontières maritimes. Il peut parler durant des heures des techniques utilisées pour réussir son coup et rester sur les territoires européens. Il nous a parlé de trafic de passeports libyens que les jeunes du Sud achètent en imitant l’accent libyen.

« Un passeport libyen ou tunisien contrefait coûte dans les environs de mille dollars. Ce n’est pas cher car les passeports tunisiens et libyens sont faciles à imiter, pas comme ceux des Français ou des Américains. Toutes ces démarches sont faciles, mais le plus dur est de résister, une fois arrivé en Italie. Lampedusa, c’est maintenant impossible pour nous, Tunisiens, car ils ont toutes nos empreintes … Faut aller direct en Sicile », explique l’expert en Harga, qui planifie déjà une nouvelle aventure maritime, qui part, cette fois, de la Tunisie.

Cimetière marin

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Le lieu de l’incident survenu le 11 février 2011 entre la frégate « Horria 302 » de l’armée nationale et l’embarcation « Raïes Ali 2 », au large de l’île de Kerkennah. Photo Bruno Giuliani.

Riadh n’a pas peur de sauter dans le prochain bateau qui arrivera ou pas à bonne destination. Il a survécu, à chaque fois, et a acquis une expérience inégalable dans le domaine. Mais cette chance, d’autres migrants ne l’ont pas eu, comme les jeunes Tunisiens de Zarzis, qui ont trouvé la mort, la nuit du 11 février 2011, sur un bateau de fortune qui se dirigeait vers Lampedusa. Ce drame qui a fait 5 morts et 22 disparus a fait le tour des médias, à l’époque, avant d’être oublié, sauf par les familles des victimes. Les survivants ont accusé la garde nationale de vouloir tuer les 120 émigrés qui étaient sur le bateau .

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Farouk qui exhibe la photo de son fils disparu Abdallah. Photo Bruno Giuliani.

Le patrouilleur de l’armée nationale nommé « Horria 302 » a brisé exprès le navire en deux et a empêché certains de monter dans les canoës de sauvetage. Ce crime reste impuni, jusqu’à aujourd’hui. Je ne lâcherais pas l’affairen tant que justice n’est pas rendue, témoigne Farouk, père de l’un des disparus, âgé de 17 ans.

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Depuis la disparition de son fils, Farouk s’est converti en activiste qui milite pour la facilitation du visa pour les gens qui s’aventurent dans la mer. Photo Bruno Giuliani.

L’émigration ne va jamais s’arrêter. Les harragas seront encore plus nombreux dans les années à venir. Avec les guerres, l’instabilité et la pauvreté, vous croyez que la mer va leur faire peur ? s’exclame Farouk.

Pour lui, le naufrage de la barque de son fils n’est pas la conséquence d’un accident, mais d’une nouvelle politique qui sera bientôt généralisée.

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 Vous voyez les eaux internationales qui séparent le Nord du Sud, dit Farouk en montrant une carte de la Méditerranée. Voilà ! Ces eaux sont le nouveau cimetière de milliers de migrants, depuis des années. Les autorités n’arrivent pas à arrêter la vague d’immigration clandestine et ne veulent pas avouer leur échec. Elles ont donc trouvé une nouvelle solution pour se débarrasser de ces milliers migrants en les enterrant vifs dans la mer. Quand une petite barque coule, qui peut vérifier le comment du pourquoi de sa disparition? Personne ! Eh bien, sachez que ça sera le destin des clandestins criminalisés par les gardiens des frontières du Nord qui ont déjà installé des antennes pour intercepter tout ce qui bouge dans la mer,affirme l’activiste.

Dans le voisinage de cette guerre civile, considérée comme étant la plus importante en Afrique, par les spécialistes, le Sud tunisien peine à s’adapter aux brusques changements du quotidien. Devant les priorités sécuritaires et la lutte contre le terrorisme, nourries par les djihadistes libyens, les habitants semblent être livrés à eux-mêmes face aux trafics, aux marchés noirs et aux migrations massives. Une boite à pandores qui risque d’engager la région dans une impasse infernale.

* Al-Shabbaab (signifiant « jeunesse ») est un groupe islamiste somalien issu de la fraction la plus dure de l’Union des tribunaux islamiques, qui milite pour l’instauration de la charia. Il a été créé en 2006, lors de l’invasion éthiopienne et s’est déclaré en 2009 en guerre contre le gouvernement.