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Parmi les variables qui déterminent les indicateurs de développement régional, le taux de raccordement aux réseaux d’eau potable et d’assainissement. Après Kairouan, au centre, et Sejnane au nord, nous nous sommes dirigés vers Kasserine, où le taux de raccordement est inférieur à la moyenne nationale, pour la majorité des délégations du gouvernorat. Ce qui accentue la détresse des populations vulnérables et déshéritées qui peinent à accéder à l’eau potable, quand elles ne sont pas acculées à consommer de l’eau contaminée.

Dans les zones rurales de Kasserine, depuis des décennies, les ennuis de l’eau ne se comptent plus. Rien que pour l’année 2014, trois drames en témoignent. Ainsi, en octobre dernier, la police a réprimé les protestations des habitants de la délégation Lâayoun à cause d’un manque d’eau potable. De même, en décembre, à Bouzguam, le lycée Avicenne a été privé d’eau, durant un mois. Pire encore, en juin, à la cité Ezzouhour, l’eau potable a été infectée par les eaux usées, à cause d’ « une erreur d’aiguillage », selon l’ONAS.

De vastes ressources mal gérées

Selon un récent rapport du Commissariat Régional du Développement Agricole (CRDA) de Kasserine, la région « dispose d’importantes ressources hydrauliques estimées à 271 millions de mètres cubes par an, outre l’existence de 29 nappes de surface, dont 2 communes avec les régions du Kef et de Sidi Bouzid, et 29 nappes phréatiques ».

Le taux d’exploitation des eaux souterraines, dans la région, serait actuellement de 1,3%. Or, « le document évoque des dépassements dans les systèmes hydrauliques, notamment dans le secteur d’eau potable et l’irrigation, outre le phénomène du forage anarchique, au niveau des nappes phréatiques, épuisées dans les délégations de Sbiba et Foussena, ainsi que les demandes de création de puits publics et privés pour l’irrigation ». De même, il semble que l’exploitation abusive des eaux, dans les lacs collinaires, menace les ressources hydrauliques dans la région.

D’un autre côté, jusqu’à la fin de 2013, les groupements hydrauliques génèrent « un taux d’approvisionnement général en eau potable avoisinant les 94% ». Un chiffre qui est en deçà des prévisions du XIIe plan de développement annonçant le passage de 93,5 % à 98%, dans une vingtaine de gouvernorats, dont Kasserine.

À Mashreq Chams, Ounaissia, Khima El Khlayfia, Smichette et Laâyoun, des habitants déshérités continuent à manquer d’eau salubre, même dans les écoles, à subir l’arbitraire de l’administration et à souffrir dans l’indifférence générale.

Masherq Chams

Le village de Masherq Chams (Le lever de soleil en français) ne figure pas sur la carte. C’est le nom que « ses 1500 habitants lui ont affectueusement donné… car entouré de montagnes- derrière l’une d’elles pointe le soleil. Il se trouve à 300 km de Tunis, entre les villes de Sebeitla et Kasserine », écrit la journaliste Sarra Guerchani.

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À Mashreq Chams, le système d’approvisionnement en eau potable acquis est le château d’eau. Selon le gardien,

ce château d’eau alimente environ 700 familles, dont 500 sont, directement, approvisionnées grâce à un système de pompage. Reste l’inconvénient de la faiblesse du débit. Par ailleurs, 200 familles sont, indirectement, approvisionnées par l’intermédiaire des citernes d’eau, transportées par un camion-citerne jusqu’aux localités dépourvues de raccordement, contre une somme de 15 à 25 dinars, variable selon la distance parcourue.

Néanmoins, le problème réside dans l’entretien des installations d’une part, et le coût exorbitant des citernes pour la majorité des habitants, d’autre part. Par ailleurs, le faible débit de l’eau est dû au système archaïque du pompage manuel alimentant le réservoir de distribution principal.

« Depuis l’inauguration de ce château, en 1982, le CRDA n’a pas veillé à l’entretien de l’installation. Et pour parer à son dysfonctionnement, ils l’ont échangé par une autre de moindre capacité, du coup je ne peux plus avoir la même quantité d’eau, étant donné que le débit est réduit de moitié », ajoute le gardien.
En effet, la quantité d’eau distribuée a diminué à cause de « l’augmentation du volume d’exploitation des ressources hydrauliques dans les réservoirs ». Selon le rapport du CRDA de Kasserine, cette baisse de débit a permis de rentabiliser les 1000 puits tubulaires et 115 puits profonds qui ont été crées, au cours des dix dernières années dans le gouvernorat.

Pour le CRDA, le recours aux citernes, dans les zones éloignées du château d’eau, est une solution fiable adaptée aux réalités locales.
À notre question sur la qualité de l’eau, les habitants de Mashreq Chams ont affirmé qu’il n’y avait pas de problème d’hygiène et que la chloration était une mesure de précaution.

Nous avons une richesse hydrique substantielle et une nappe large inépuisable. Ce qui nous manque, c’est la bonne gestion, nous confie l’un des habitants.

Le gardien nous apprend, lui, que « le chargé d’hygiène l’a formé pour mesurer la quantité d’eau de javel qu’il doit ajouter aux eaux du château ». « C’est moi qui m’occupe, donc, du traitement », nous dit-il.

De son côté, Abdessattar Chahbi, président du Groupement d’Intérêt Collectif (GIC) de Mashreq Chams, affirme : « On ne peut pas nier qu’une coupure d’eau est possible en cas de factures impayées, mais généralement, on se débrouille pour contourner ce problème. Sinon, la majorité écrasante des habitants de notre région bénéficie de l’eau potable, à l’exception de 60 à 70 familles qui vivent loin des canalisations du réseau de distribution ».

Selon Chahbi, deux projets en cours prévoient de réformer, de façon durable, la desserte en eau des ménages de Mashreq Chams et des villages avoisinants, d’ici 2015. L’un de ces projets est financé par le PNUD et l’autre par la coopération Suisse.

L’association « Mashreq Shams villages », en partenariat avec Tunisie Entraide, a lancé le projet « L’eau, c’est la vie » pour assurer aux villageois l’accès à une eau salubre.

Ounaissia et Khima Privés de raccordement aux réseaux d’eau potable et d’assainissement, les habitants de Ounaissia et Khima n’ont d’autre choix que de s’approvisionner chez les camions-citernes.

Comble de l’ironie, les villageois paient cette eau à des prix élevés, en fonction de la distance parcourue par le tracteur, alors que ceux qui sont desservis par le réseau de distribution paient bien moins cher. Certains puisent dans leur maigre revenu pour assurer ce besoin vital. Mais l’eau est insalubre et impropre à la consommation, comparée à celle de la source, car cheminée dans la citerne en acier du tracteur, puis versée dans des citernes en béton (majel) construites par les habitants pour la stocker.

Sbiba Notre destination suivante était la délégation de Sbiba, située au nord-est du Gouvernorat de Kasserine. Nous allons, d’abord, à Henchir El Assal dans la localité d’El Khlayfia, là où les habitants sont encore plus démunis. Ici, l’approvisionnement en eau se fait via une canalisation principale et des tuyaux communicants. Seuls ceux qui ont en les moyens y ont accès. « Je suis veuve et je n’ai pas les moyens pour installer un tuyau chez moi. Alors mes voisins me passent le leur pour m’approvisionner » se plaint une villageoise.

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À El Khlayfia, un chantier est en pleine activité pour élargir le réseau d’approvisionnement à partir du canal principal. Salah Misaoui, trésorier du GIC de la région, explique :

le problème qui se pose, c’est l’ignorance des attentes et recommandations des habitants. Nous les transmettons et sommes bien placés pour orienter les responsables, s’insurge-t-il.

Ainsi, les habitants de Henchir El Assal affirment qu’il suffit d’achever les canalisations de 200 m, déjà creusées, pour qu’ils puissent profiter de l’eau potable. L’un des habitants se lâche : « des fois, on est tellement angoissés et révoltés par notre situation humiliante, que l’on se met à casser des canaux pour nous approvisionner ».

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Smichette Dans la localité de Smichette, la politique hydraulique d’approvisionnement est la même : des citernes en béton remplies par les tracteurs-citernes, une eau de piètre qualité, et une intervention discontinue pour améliorer la desserte en eau.

Youssef Smichi, président du GIC, s’insurge contre l’expertise avancée et exécutée par le bureau d’étude nommé par le CRDA. Il la juge « arbitraire », étant donné qu’ils n’ont pas impliqué les membres du GIC, qui sont les mandataires des habitants de la région.

Nous avons porté plainte contre ces interventions insensées et incomplètes, mais nous n’avons reçu aucune réponse. Comme toujours, c’est l’indifférence de l’administration qui règne. Nous sommes certains qu’il y a une manipulation, nous confie Youssef.

Et d’ajouter : « Nous avons perdu la confiance des habitants à cause des erreurs commises par le bureau d’étude. Pourtant, nous essayons au maximum de contester tout raccordement technique que nous estimons inadapté ou ne touchant pas le maximum d’habitants ».

Lâayoun, El Gorine À Lâayoun, la source principale d’approvisionnement en eau potable est un puit équipé d’un raccordement, à partir duquel on pompe de l’eau. Les habitants nous font part de leurs angoisses. « La coupure d’eau est toujours probable et imprévue. Nous avons recours aux citernes d’eau, qui servent de succédané », affirment-ils.

Nous avons évoqué le problème avec le directeur de l’école Hamza Nasraoui, qui est aussi le trésorier du GIC de la région .

Nous sommes face à un manque d’encadrement du CRDA. Le GIC est doté de la personnalité civile et de l’autonomie financière. Ainsi, nous sommes chargés de vendre l’eau aux citoyens et de maintenir le réseau. En réalité, le coût de vente de l’eau est de loin inférieur au coût d’entretien du matériel, mais surtout inférieur aux montants des factures de la STEG qu’on n’arrive pas à payer, explique Hamza Nasraoui.

À l’école, le directeur s’est dévoué pour construire une citerne conforme aux normes d’hygiène, et il s’est chargé, personnellement, de son entretien.

Quatre ans après la révolution, l’accès à l’eau potable demeure l’une des préoccupations majeures des habitants des zones rurales de Kasserine. Les longues coupures d’eau obligent les gens à utiliser les points d’eau impropres à la consommation humaine. De même que le manque d’entretien des équipements et d’assainissement, sur la longue durée, entraîne la dégradation des conditions sanitaires et d’hygiène de la population; chose qui a poussé certains villageois à quitter leurs villages.

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Les politiques de l’eau tardent à intégrer ce monde, longtemps exclu, dans le processus de développement économique et social. Variable suivant les régions, le taux de desserte n’est que de 91 % pour le nord, contre 94% pour la région centre et 98% pour la région sud. La fourniture de l’eau potable dans ces régions, caractérisées par des difficultés d’accès, des conditions climatiques rudes et des irrégularités de disponibilité de ressources, demeure largement insuffisante. De surcroît, la majorité des groupements hydrauliques, actifs dans l’approvisionnement des collectivités rurales en eau potable, connaît des difficultés financières, techniques, sociales et administratives.

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Le projet de loi relatif à l’amendement du Code des eaux va-t-il améliorer l’accès à l’eau potable des habitants de Kasserine ? Pour l’heure, les nouveaux députés de l’Assemblée du peuple ne semblent pas pressés d’examiner ce projet et de le voter !