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Photographie originale par Thierry Ehrmann, photoshopée par Nawaat.

Absente de l’agenda politique, la recherche scientifique dépérit, insensiblement. Et pendant que l’AVC pose encore un grave problème de santé publique en Tunisie, la révolution génétique est en marche avec ses promesses et ses défis. A l’Institut National Mongi Ben Hamida de Neurologie, le Professeur Fayçal Hentati en sait quelque chose de ce décalage qui exacerbe les maux de la médecine tunisienne. Nous l’avons rencontré dans son laboratoire de neurobiologie moléculaire et de neuropathologie, là où le récipiendaire du Prix Médical Hamdan caresse le rêve d’un génome tunisien, et pourquoi pas d’un génome arabe.

Passé le seuil de l’Institut, nous saute aux yeux l’incongrue signalétique bleue, tranchant avec le gris désarroi des patients. Cette laideur aurait coûté 7 mille dinars, alors que le lieu tombe en ruine. Dans le couloir menant au laboratoire de biochimie, des boites d’archives jetées pêle-mêle, une salle de prière signalée en vert, que jouxte à ras du sol, un climatiseur tenu en équilibre par une brique précaire. A l’autre bout, est indiqué en marron et noir, le laboratoire de neurobiologie moléculaire et de neuropathologie. A côté, une plaque signale une caméra de surveillance qui n’existe pas. Un véritable capharnaüm qui reflète les gabegies de l’administration et le dévoiement des politiques de santé.

Les intuitions cliniques du maître

C’est pourtant bien là que l’aventure de la neurologie tunisienne a commencé. Celle-là même qui ébranla dès sa naissance, l’ethnocentrisme scientifique occidental, lorsque le Professeur Mongi Ben Hamida dévoila sa découverte de la maladie de Duchenne fille. Refusée par les revues scientifiques, l’observation clinique de cette myopathie tunisienne allait être confirmée par la biologie moléculaire, une décennie plus tard. Dans un pays où les structures de la parenté sont particulières, le fondateur de la discipline avait pressenti que les myopathies tunisiennes se distinguaient des maladies dégénératives européennes. Il renforça la clinique avec des études épidémiologiques, une méthode appelée désormais la neuro-épidémiologie génétique, consistant à reconstituer une histoire familiale génétique dans la pratique médicale de tous les jours.

Neuf ans après la disparition du maître, Fayçal Hentati, l’un de ses meilleurs disciples, obtint enfin que le gouvernement de transition accole son nom à cet Institut unique en son genre, dont Mongi Ben Hamida lança l’idée en 1967. Un centre hospitalo-universitaire où la médecine serait à la fois une pratique de soins aux malades et une pratique d’évitement des maladies par détection précoce des pathologies héréditaires ; Tel était le rêve de l’ancien locataire de la Salpêtrière. De son vivant, les découvertes suivantes ont eu des répercussions fondamentales dans la compréhension de maladies plus fréquentes dans les domaines des dystrophies musculaires, des ataxies ou des maladies nerveuses périphériques. Au total, 15 gènes responsables d’affections neurologiques ont été trouvés, dont récemment un Parkinson « berbère ».

Maux et défis de la neurologie tunisienne

En position honorable sur le Web scientifique (voir tableau), établissant les critères d’impact et d’influence, ces performances sont pourtant en deçà des capacités réelles, entravées par les « manipulations et les intrigues » d’un système « sournois », qui sacrifie les compétences et consacre la médiocratie.

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D’après les chiffres avancés par le Professeur Hentati, l’Institut couvre 100% des urgences hospitalières de neurologie, aux environs de 85 % des hospitalisations de la spécialité, avec 60 % au minimum de consultations neurologiques et plus de 95% de l’activité de recherche en neurologie, mais compte moins de 15% des neurologues hospitalo-universitaires travaillant à Tunis. De même, l’Institut dispose depuis l’année 2000, d’une unité cérébro-vasculaire (UCV), unique dans le service public hospitalier, qui reçoit, quotidiennement, entre 15 et 20 malades. Avec 8 lits et quatre fonctionnaires, sa capacité reste insuffisante. Et bien que l’AVC puisse être traité par thrombolyse dans les 4 heures qui suivent l’accident, le système est tellement mal organisé que beaucoup de malades n’y arrivent pas à temps. « Le nombre d’unités UCV définit le progrès neurologique d’un pays. Une seule unité pour 10 mille habitants, c’est pire qu’en Somalie », déplore Hentati. Son diagnostic de la gouvernance hospitalière est sans appel. « Il n’y a pas d’évaluation-sanction, ni de comptabilité analytique, alors que c’était la base des EPS (Etablissement Public de Santé) », car « les directeurs de ces établissements ne sont pas nommés sur la compétence et sont souvent de mauvais gestionnaires ».

Par ailleurs, l’essor de la médecine prédictive est confronté aujourd’hui, à la mainmise des grands laboratoires sur les biotechnologies. Le brevetage du vivant pose en effet des défis socio-économiques, mais aussi éthiques et juridiques. La Déclaration internationale sur les données génétiques humaines énonce dans son article 18 que :

Les Etats devraient réglementer, conformément à leur droit interne et aux accords internationaux, la circulation transfrontière des données génétiques humaines, des données protéomiques humaines et des échantillons biologiques de manière à favoriser la coopération médicale et scientifique internationale et à assurer un accès équitable à ces données. Le dispositif mis en place devrait tendre à garantir que le destinataire assure une protection adéquate, conformément aux principes énoncés dans la présente Déclaration.

Mais la Tunisie ne dispose toujours pas de lois pour la protection des ressources génétiques, le financement adéquat et le développement de la recherche génomique tunisienne. Jusque-là, cela « dépend des responsables qui se succèdent au ministère », affirme Hentati. Il n’y a pas longtemps, une collaboration avec la Fondation Fox pour le Parkinson a été refusée par le ministère.

Un Parkinson « berbère »

Cependant, un Parkinson « berbère » vient d’être découvert, tout récemment, par l’équipe du Professeur Hentati, grâce à la technique de la génétique inverse. Publiée dans la célèbre revue The lancet Neurology, une étude menée sur 96 familles tunisiennes a révélé, en effet, l’implication d’une seule mutation du gène, repérée aussi bien dans les formes familiales de la maladie (10%) que dans les formes dites sporadiques (90%). Il s’est avéré, ainsi, que tous les malades ont une mutation du gène LRRK2, dit gène de la Dardarine, que 50% des patients tunisiens sont atteints de la forme héréditaire de la maladie de Parkinson, et 30 % de la forme isolée de cette maladie ont la même mutation. « Une surprise de taille », avoue le Professeur Hentati, étant donné que le Parkinson est affirmé comme une maladie non héréditaire, notamment dans les populations asiatiques, européennes ou américaines, où l’implication de ce gène n’est retrouvée que dans 0,1 % à 2%. Autre révélation de cette recherche, la mutation du Parkinson tunisien s’est probablement faite chez un ancêtre berbère commun, il y a environ 2500 à 3200 ans. Plus encore, cette forme familiale de la maladie de Parkinson atteint également les juifs ashkénazes d’Europe et de Russie. Un test de diagnostic du Parkinson a déjà été mis au point, au sein du laboratoire de l’Institut, ce qui est déjà une source non négligeable de diminution des budgets de santé pour ces maladies. Reste maintenant, pour l’équipe du Professeur, à trouver un traitement en travaillant avec des laboratoires de médicaments du nord, en attendant que la génétique devienne une priorité nationale.

Professeur Fayçal Hentati

Biographie Le Professeur Fayçal Hentati dirige le service de neurologie et le laboratoire de neurobiologie à l’Institut National Mongi Ben Hamida de Neurologie, depuis 1995. Il est professeur de neurologie à la faculté de médecine de Tunis, depuis 1990. Il s’est penché, avec son équipe, depuis plus de 25 ans sur les maladies neurologiques héréditaires répandues en Tunisie et a contribué à la description de nouvelles entités génétiques, à l’identification des gènes de nombreuses maladies héréditaires fréquentes ou spécifiques à la Tunisie. Divers organismes nationaux et internationaux tels que l’Association américaine de la dystrophie musculaire (MDA), l’association française contre les myopathies (AFM), la Commission européenne et la Fondation Michael J. Fox (MJFF) pour la maladie de Parkinson ont financé ces recherches. Fayçal Hentati est l’auteur de plus de 160 publications scientifiques, son h-index est 44 et son g-index: 88 (Novembre 2014). Il est membre du comité de rédaction de plusieurs revues scientifiques, président de l’association tunisienne des neurosciences et membres de nombreuses autres associations scientifiques. Il a obtenu le premier prix présidentiel de biotechnologie (Tunisie) en 2002, le prix “Gaetano Conte” “(Italie) en 2001, et le Hamdan Medical Prize (Dubai) en 2014.