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Deux points (rappel et perception) :

L’idée générale sur les ACC (Rappel)

Je crois que l’organisation du vivre ensemble n’a pas à se réduire à la politique et à l’économie et qu’en fait, l’Etat et le marché ont beaucoup plus participé à la dégradation de situation pour l’individu, pour la nature et pour la société. Il semble aussi qu’entrer en confrontation avec ces institutions et critiquer à fond leurs logiques et pratiques ne s’est pas révélé efficace pour l’amélioration -du mieux vivre ensemble- du fait d’une part de leur forte, mais apparente, capacité de gérer et contenir les mouvements et d’autre part de la faiblisse de contestataires et (dits) révolutionnaires. Etre révolutionnaire et antisystème ne se montre utile que lorsqu’on obtient des résultats concrets loin de toute logique « guerrière » d’exclusion et de division au sein de la société. Généralement, l’ennemi de l’humanité n’est pas la Nature (avec l’imposture et la fausse rareté de ressources) ou l’Homme (avec la fausse hypothèse sur sa nature animalier et agressif tel un loup obéissant à une loi de la jungle et qui implique une élimination des espèces les plus faibles), mais le véritable ennemi de l’Homme, de la Nature et de la Société, n’est autre que la marchandisation de tout. Les accusés : l’argent -comme fin, l’économie -comme régulateur de tout, et comme instrument et moyen, et, lorsque la politique se mette au service de l’argent et de l’économie, il faut aussi la classer avec eux, comme accusée et ennemi. Face à cela, il (me) semble que parmi les possibilités qui s’offrent à nous, il y a le développement des ACC -en laissant l’économie et la politique seules devant le vide qu’ils créent et qui les conduira à l’auto-élimination ou, si possible et on espère, à se reconvertir au bon sens. Sur les conditions de reussite des ACC et après l’importance de la foi en la présence de ces alternatives (notamment via la négation de TINA), il est question ici de montrer la deuxième condition de réussite liée à la maîtrise de pratiques et au partage de savoir-faire. La dernière partie sera consacrée à la condition de l’entretien et « protection » des expériences des ACC. Reste à dire qu’avant et après tout, on ne peut avancer qu’en multipliant les points de vue sur les perceptions et les pratiques liées à ces ACC.

 

Du général au particulier

  1. Observer le Tout et croire qu’on est capable de le contenir en pensée et/ou le maitriser en transformation est une illusion ;
  2. Croire être capables de convaincre ceux qui maîtrisent les techniques de les utiliser pour le bien-être de tous -ou du moins pour ne pas s’en servir afin de détruire la vie et la nature – est une autre illusion. De fait, l’arrogance moderne est possessive d’une maîtrise qui ne vise que l’avoir, le pouvoir et la domination.
  3. De même, faire comme si on est capable de convaincre ceux qui possèdent trop de moyens et assez de biens et mangent à en mourir d’obésité, à partager avec ceux qui meurent chaque jour faute de trouver de quoi se nourrir est aussi illusoire.

Nous sommes conscients de la série de nos illusions –et du fait que l’omniscience et l’omnipotence nous échappent. Que la réalité est en face et que nous sommes face à nos responsabilités. Que faire alors – sans considérations extrêmes et en observant que la vie n’est ni paradis ni enfer ? Pour passer à quelques implications pratiques de ces énoncées générales, considérons qu’il y a trois catégories d’acteurs. Une partie de l’humanité qui (s’) investit dans l’avoir (ici par l’accumulation de richesses et pouvoirs) au détriment de l’être (ici comme bien vivre selon les convictions propres) ; une deuxième partie qui se dit contre mais qui ne trouve que l’écrit et autres formes d’expression pour critiquer et tenter de compenser son manque en bien-être –qui de fait lui échappe désormais. La troisième partie, ces sont les alternativistes, conscients des illusions et des risques liés aux excès de toutes les utopies, mais qui inventent et mettent en œuvre les solutions concrètes et entament les projets de vie qui ont du sens aujourd’hui et demain. Ils agissent sans attendre ni l’Etat ni le marché pour les aider. Leurs actions ont pour condition de réussite : la maîtrise et le partage. La maitrise n’est ici que condition nécessaire, le partage étant la condition suffisante, celle qui est immanente aux ACC. La minorité des alternativistes se distingue nettement de malfaiteurs ignorants au sein du système, de rêveurs eternellement insatisfaits et des antisystèmes non opérationnels.

Maîtrise pour l’être et maîtrise de l’avoir

Point de salut donc en dehors d’une pensée alternative à celle qui confond être et avoir. On ne peut comparer celui qui utilise la terre pour s’en servir et prendre ce dont il a besoin, et celui qui l’exploite pour maximiser le profit à travers l’usage de tous les moyens techniques et toute la (fausse) science. Maîtriser pour mieux régner, quel faux sens !! Mais l’Homme, la Nature, la Vie ne sont pas des marchés au service de l’économie, de l’argent et du capital ! Ainsi les ACC ont tout intérêt à éviter l’essentiel de critères économiques instrumentalistes. Ces derniers critères sont basés sur avoir toujours plus et se présentent toujours sous forme de maximisation sous contrainte. Ils n’ont en fait qu’une seule implication pratique qui, au nom de l’utilité individuelle et sociale, se transforme en une instrumentalisation de tout. Ainsi avec l’économie de nos jours, on confond fins et moyens et on détourne toutes les inventions scientifiques et innovations technologiques en des moyens en vue de rentabiliser et exploiter. L’économie mobilise la politique à sa raison (raison d’économie) à travers les lois (droits de propriété ou autres) et par la démagogie publiciste que réalise la politique pour justifier au près du citoyen l’utilité individuelle (par exemple la santé qui traite le patient comme client ou l’éducation qui enseigne pour fabriquer de bons consommateurs de tout ce que le marché propose) et sociale (comme avancer les raisons liées à la redistribution du revenu et la création de l’emploi). Autres exemples, l’usage des produits chimiques dans les grandes cultures en agriculture, la production des armes les plus destructrices, l’encouragement et le soutien de l’hyperconsommation et des marchés qui occupent les espaces et préoccupent les actions et les esprits. Dans cette logique de pensée mainstream nous devons maîtriser les lois du marché afin que nous ne soyons pas à l’écart –comme si on vit par et pour le marché.

Au niveau de la maîtrise au sein des ACC, il y a peu de choses à dire mais beaucoup à faire. Les alternatives étant concrètes, l’apprentissage se fait plus par la pratique. La maîtrise est ici par et pour l’être, en imitant assez souvent les lois de la nature. Les animaux se contentent de faire ce qui leur permet la survie mais l’homme moderne prêche par excès et pratique ce qui le détruit. La question du sens de la vie s’impose à tous les niveaux, y compris au niveau de moyens et de maîtrise de l’outil.

Le sens du partage

On n’a aucun intérêt à ne pas partager. Le partage est un esprit, une éthique ou une mentalité voir une culture. Cela, plus que la maîtrise, se pratique. Mais sans vouloir débattre, partager quoi et comment ? Partageons ce qui est partageable, c’est-à-dire tous ce qui participe à améliorer nos connaissances sur nous mêmes et ce qui nous entoure. Le partage est du coté don portant en lui la sagesse qu’au fond l’Homme ne possède rien et ne peut rien apporter comme biens matériels avec lui après sa mort. Dans un esprit du don (concept de Marcel Mauss) l’obligation de donner, de recevoir et de rendre résume un mécanisme essentiel du lien social entre les membres d’une communauté. Dans une culture de l’avarice et de cupidité, l’égoïsme et l’avoir toujours plus prennent place et font leur promotion et propagandes. On ne peut s’en sortir de l’emprise de l’avoir, que le marché développe, sans une authentique pratique du partage.

Idée pratique en Tunisie

Constat : Il semble que notre mentalité est affectée (altérée) par l’accumulation de deux tendances historiques : celle se résumant en une culture de l’assisté (ثقافة الرعاية ) suite à la mainmise de l’Etat providence (période de l’indépendance jusqu’au début des années 80) et une culture du calcul intéressé ( ثقافة الحساب) résultant de l’instauration plus ou moins forcée de la logique du marché (égoïsme et maximisation des intérêts mercantiles et matériels). Si ce constat est vrai, on est doublement « malades ». Exemple (sans arrière pensée) : Le chômeur demande à l’Etat un emploi, mais une fois employé, il cherche à maximiser ses salaires et intérêts par tous les moyens –y compris la corruption, la grève et autres combines. Le capitaliste et homme d’affaire joue avec la même mentalité mais plus gros, en instrumentalisant la politique et ordonnant à l’Etat la réalisation de ses envies . Un égoïsme d’un genre nouveau (s’en servant de l’intérêt collectif pour aboutir à l’intérêt particulier!) se propage pour s’installer avec force comme une norme de comportement individuel et social : maîtriser l’information, la connaissance, les techniques la technologie, les hommes et la nature juste pour servir cet “avoir toujours plus”. En conséquence point de partage1, et le slogan devient “moi d’abord, les autres n’ont qu’à se débrouiller”. On craint que l’égoïsme et l’économie de marché nous mènent loin avec leur « torrent balayant » au point de ne plus pouvoir y revenir. Que faire ? à chacun de répondre à sa façon et s’exprimer ouvertement en partageant ses idées et actions !

Idée : Imaginons cinq domaines d’action : La Santé (au sens général, dont nutrition, soins, ..) ; le savoir et éducation ; la Culture et tradition ; le social et la politique et, en cinquième et dernière position, économie et investissement. Pour chaque domaine il est question de développer des ACC, de les diffuser, de mener la réflexion, de multiplier les débats, la discussion, les expériences et retour sur expériences… dans chaque domaine on vise à éviter au maximum l’argent et l’Etat. De sensibiliser, par des journées et mois, en partageant les pratiques les plus importantes: une journée nationale de la gratuité et du partage, le mois de l’économie solidaire et sociale, formations du citoyen à la permaculture….mois la finance solidaire, semaine de la consommation collaborative… Il est donc question et il est temps de commencer à créer (et promouvoir l’existant) sur deux ou trois ans, le contenu de ce qui sera partagé et de ce qui permet d’accumuler les expériences et les savoirs. Maitriser dans le partage et partager tout ce qui se réalise comme ACC sera une ligne de conduite que des individus et groupes peuvent adopter dans chaque ville.

Soyons Authentiques. Toutes les ACC et les initiatives citoyennes sont exposées aux risques de banalisations, de récupération et d’instrumentalisation, la troisième et dernière partie sera consacrée aux moyens d’entretenir la pratique des ACC et de maintenir leur authenticité à l’abri de tout Etat et du tout marché.

Note

1. Beaucoup de passage et idées que j’exprime apparaissent comme extrêmes et dressant un tableau qui apparait tout noir. Il n’en est rien, et c’est juste pour mettre en avant l’importance du tel ou tel point de vue. les économistes analysent souvent avec le fameux « toutes choses égale par ailleurs ». il y a en Tunisie un esprit d’altruisme et de partage, beaucoup des ACC mais pour être prudent il faut « exagérer » les dangers liés au mauvais sens de nos orientations et la fausse direction que prenne la politique, l’économie ainsi que nos réactions et comportements.