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Témoignages recueillis par Henda Chennaoui et Yassine Bellamine; images par Ahmed Akari, Med Ali Mansali et Zied Ben Taleb; montage Tarek Chouiref; habillage par Nizar Baoueb; texte par Henda Chennaoui; travail dirigé par Sami Ben Gharbia.

Avec ou sans histoire, esthétique ou symbolique, le tatouage est une décision importante qui marque à jamais chaque personne qui le fait. Ce fragment de la mémoire corporelle peut exprimer un souvenir, une joie ou un chagrin qu’on se promet de ne jamais oublier. En Tunisie, une nouvelle vague de tatouages revient en force surtout chez les jeunes. Comment et pourquoi les Tunisiens se font tatouer ?

Dans ce nouveau documentaire de Nawaat, des Tunisiens répondent et donnent leurs avis, de professionnels et de passionnés ou non de cet art qui n’est pas assez reconnu dans notre pays.

L’origine du mot « tatouage » vient du tahitien « tatau » et qui signifie dessiner l’esprit. Vieux comme le monde, cet art est utilisé par toutes les civilisations et dans différents contextes. Le tatouage était un remède, une protection contre les mauvais esprits, un symbole de force et de pureté, un signe d’appartenance tribale ou religieuse et un moyen de séduction pour les deux sexes.

En Tunisie, comme dans le monde arabe, le tatouage a presque disparu durant des années suite à l’islamisation de la région. Selon la tradition islamique, le prophète aurait maudit les femmes tatoueuses et tatouées. Même si la majorité des familles tunisiennes comptent parmi elles des grands-mamans tatouées, leur regard reste péjoratif voire hostile envers le tatouage.

Cependant, ces dernières années, l’art de marquer le corps par l’encre indélébile refait surface. Les jeunes tunisiens se font tatouer de plus en plus. D’après les professionnels du tatouage, les clients sont de toutes les classes sociales et des deux sexes. « Il y a huit ans, j’ai commencé le tatouage. À cette époque, mes amis n’osaient pas le faire. Depuis quatre ans, la donne a changé et sur deux personnes, il y a un tatoué. La majorité préfère un tatouage discret surtout que la société, et spécialement la famille, a des préjugés sur les gens tatoués », nous explique Imed Radhouani, un jeune de 30 ans, avec neuf tatouages sur tout le corps.

Le psychologue Nacer N’ciri interprète le tatouage comme une des méthodes de contrôler le corps qui nous échappe.

L’instabilité sociale en Tunisie a rendu les jeunes perdus et confus. Le tatouage les aide à marquer une appartenance à un groupe ou une génération. Certains aussi remplacent l’automutilation utilisée par des personnes dépressives pour exprimer une émotion forte par le tatouage. La douleur les délivre de leur maux temporairement. Ce qui explique la tendance de refaire des tatouages d’une façon régulière. Cette génération est, sans doute, révoltée contre la société et la religion. Dans ce contexte, le tatouage sert à casser les normes et à sortir du lot et du conformisme ambiant. Néanmoins, tous les jeunes qui se font tatouer ne sont pas tous révoltés ou dépressifs. Il y a ceux qui se tatouent pour suivre un phénomène de mode ou pour se conformer à de nouveaux codes de la société. Le psychologue Nacer N’ciri.

La décision de faire un tatouage est-elle difficile à prendre? À cette question, Aymen Talbi, animateur radio, nous explique qu’ « il faut voir clair et avoir vraiment envie de faire un dessin en particulier sur son corps. Personnellement, j’ai choisi un dessin qui a une grande symbolique pour moi. Il s’agit d’un labyrinthe qui trace les chemins interposés de la vie. Cela symbolise nos différents choix qui mènent d’une façon ou d’une autre à un seul destin. J’ai pris mon temps pour choisir le dessin, le tatoueur qui me convient et le moment parfait pour le faire. Avec toutes ces précautions, je ne pense pas que je regretterais un jour mon tatouage ».

Rafik Mabrouk, âgé de 60 ans et père de famille, regrette son vieux tatouage au bras droit.

Je l’ai fait à l’âge de 17 ans. Ce sont les initiales de mon nom et celui d’une fille dont j’étais amoureux. À l’époque, j’en étais très content et fier. Mais depuis quelques années, la honte que j’ai de ce tatouage me rend malade et anxieux ! J’évite d’aller à la plage, j’essaye toujours de le cacher devant les gens pour éviter les remarques et les regards suspicieux. Le plus dur c’est quand je pense que le nom d’une autre personne est inscrit à jamais sur mon corps alors que je suis avec ma femme, l’être qui compte vraiment pour moi. J’ai tout essayé pour l’enlever mais les produits les plus acides n’ont donné aucun résultat satisfaisant, raconte Rafik avec regret.

Dans sa même situation, Habib Yazidi, 57 ans, a fait son tatouage en hommage à un premier amour.

J’étais à l’armée et je l’ai fait avec des soldats collègues. À l’époque j’étais amoureux d’une autre femme et j’ai tatoué les initiales de nos deux noms. Même si on s’est pas marié et je ne sais rien de ce qu’elle est devenue, je ne regrette pas mon tatouage. Il est discret et puis ça fait partie de mon vécu. Maintenant, quand je le vois, ça me rappelle une belle époque où j’étais jeune et amoureux.

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Belhassen Belhadj Mohamed, 29 ans, de son côté, est à son cinquième tatouage. « Mon début avec les tatouages était le moins qu’on puisse dire catastrophique. Je n’avais pas une expérience avec les tatoueurs et j’ai choisi la mauvaise personne. Du coup, mon premier tatouage était complètement raté. Je voulais le cacher par un tatouage plus grand mais ce dernier a aggravé ma situation. Maintenant j’ai un mélange de deux tatouages ratés au niveau de mon bras que j’essaye d’enlever chez un dermatologue. La séance est à 150 dinars et le docteur estime qu’il me faut vingt séances au minimum », témoigne Belhassen sans hésiter à nous avouer qu’il continue à faire des tatouages sur un coup de tête.

C’est une question de feeling. Je ne compte pas m’arrêter à faire des tatouages. Je planifie de couvrir tout mon bras droit et une partie du torse. Je trouve ça amusant, il s’agit surtout d’un message de liberté : mon corps m’appartient ! C’est mon territoire à moi !ajoute le jeune entrepreneur.

Durant des années, le tatouage avait une mauvaise connotation. La majorité des tatoués étaient des personnes qui ont fréquenté la prison ou sont « hors-la-loi ». D’après la légende urbaine, le serpent, le mot « حرية » (liberté en arabe) ou encore le nom d’un père ou d’une mère sont les tatouages les plus répondus chez les prisonniers. Mais aujourd’hui, les codes ont changé. Des centaines de jeunes marquent sur leurs corps les mots « liberté », « dignité » ou encore « révolution 17 décembre » en hommage à une époque historique de la Tunisie.

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Entre 2012 et 2013, un mouvement de démocratisation de tatouage a eu lieu à Tunis. Dans un bar au bon-lieu-nord, le Plug, à La Marsa, le tatoueur Faouez Zahmoul a ouvert un atelier où il a reçu ses clients sans rendez-vous et en leur faisant profiter d’un très bas prix. le tatouage, devenu, proche, abordable et convivial, a drainé des centaines de jeunes et moins jeunes.

De plus en plus de femmes osent le tatouage. « Je sais que la majorité des Tunisiens ont des préjugés sur la femme tatouée mais je m’en fou. Je suis contente malgré les regards des gens dans la rue », témoigne une jeune qui a choisi « Be yourself » comme tatouage sur son corps.

Il y a encore le tabou du corps. En Tunisie malgré la présence du tatouage dans nos traditions, nombreux pensent que c’est « عيب » (honteux) surtout quand les femmes se tatouent le corps. Ils disent « Ah! Quelle honte! Est est tatouée ! (موشمة). » Quand j’ai décidé de me tatouer, j’ai choisi des endroits discrets pour ne pas m’exposer au regard et jugement de l’Autre. Concernant ma famille, elle n’est pas au courant et je ne vois pas pourquoi je vais leur en parler. Je pense que la société nous force à agir, dans ce genre de situations, comme des adolescents qui cachent une partie de leur vie à leurs parents. Comme si le tatouage n’est pas un choix personnel qui n’a rien avoir avec notre façon d’agir et d’être dans la société. C’est dommage ! témoigne une jeune femme qui préfère garder l’anonymat.

Hanen Abidi, 33 ans, ingénieur, se prépare actuellement pour faire son premier tatouage. La concernant, le choix du dessin n’était pas difficile. En effet, il s’agit du tatouage de sa mère qu’elle porte sur ses joues :

Comme la plupart des kefoises rurales, maman a un tatouage sur les joues. Il s’agit de deux petites croix vertes. Je n’ai jamais vu de plus beau dans ma vie. De plus, ça signifie la dignité et la liberté ! Je vais faire cette croix sur la nuque très prochainement pour perpétuer la tradition, témoigne Hanen avec enthousiasme.

Avant de se décider, il y a ceux qui mènent leur petite enquête avant de faire un tatouage. « Les tatoueurs tunisiens ne sont pas anciens dans le domaine. Il faut faire ses propres recherches avant de s’aventurer à donner son corps à n’importe qui. Il faut aussi attendre le bon moment et surtout penser au long terme. Des dizaines de mes amis regrettent, quelques années après, le design ou la qualité du tatouage. Même si aujourd’hui il y a le laser qui enlève l’encre, il faut bien calculer son tatouage », explique Hourria qui hésite encore à faire son petit tatouage qu’elle souhaite discret.

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Nombreux tatoueurs évoquent la problématique de « professionnalisme » dans ce domaine. En Tunisie, le secteur n’est pas encore réglementé. Il n’y a aucun diplôme à avoir ni une patente ou un suivi sanitaire à s’y soumettre. Manel Mahdaoui, tatoueuse reconnue dans le domaine, exprime une certaine frustration par rapport aux imposteurs qui entachent la réputation du tatouage en Tunisie, selon ses dires.

Surtout en ce qui concerne l’hygiène, les tatoueurs doivent exercer via un cahier de charges et une réglementation qui obéit aux critères internationaux. Malheureusement, en Tunisie, il y a de nombreux tatoueurs qui ne respectent pas les normes d’hygiène nécessaires, et du coup, ils exposent leurs clients à un danger considérable.

Naoufel Ben Tequia, dermatologue et spécialiste en dé-tatouage nous explique que « le tatouage est une infraction de la peau, seule barrière contre les microbes. Cette infraction peut provoquer, selon les composantes des produits injectés, une infection qui pourrait être grave dans certains cas. Cette injection qui intervient entre le derme et l’épiderme peut aussi provoquer des allergies imprévisibles puisque les matériaux utilisés contiennent des sels et des métaux. Toutes ces éventualités imposent un suivi médical et un minimum de précautions de la part des tatoueurs ».

Faouez Zahmoul, un des tatoueurs les plus célèbres à Tunis, a initié en 2011 un syndicat d’artistes tatoueurs.

Nous sommes une dizaine de tatoueurs pour le moment dans ce syndicat. Notre objectif est de proposer un cahier de charge professionnel pour protéger le métier et les clients, témoigne le tatoueur qui gère un des rares cabinets de tatouage en Tunisie.

Le tatouage est un art qui coûte cher en Tunisie. « Pour être un bon tatoueur, il faut avoir le don de dessiner comme un vrai artiste. Mais aussi il faut bien s’équiper d’un matériel parfait qui est souvent très coûteux. J’ai peur, qu’en Tunisie, les véritables artistes tatoueurs auront de la peine à accéder aux technologies qui permettent de faire épanouir leur art », conclut Imed Radhouani en faisant allusion à une catégorisation qui commence déjà à s’installer entre des professionnels riches et des artistes amateurs de tatouage.