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Jeudi 15 octobre 1987. Il est 20h15. J’étais allongé sur le tapis de notre salon, en train de jouer, quand j’ai entendu mon frère Naoufel crier:

Il l’ont tué! Ces traitres ont tué Sankara! ».

Je me suis vite dirigé vers la chambre de mon frère. Il était scotché devant son poste de télévision en train de regarder le JT du 20 heures d’ANTENNE 2, les yeux écarquillés, son visage était pâle. Je n’ai jamais vu mon frère dans un tel état.

Mais qui est ce Sankara dont la mort a provoqué un tel choc chez mon frère?

Pour un enfant de 7 ans, ce nom ne m’était pas familier. Alors la réponse m’est venue directement de mon papa:

Abdel Aziz, Thomas Sankara est le président du Burkina Faso. C’est un jeune homme intègre qui a redonné de l’espoir à tout un Continent.

Cette réponse a marqué ma vie à tout jamais! Il a fallu attendre l’année de mon 6e année secondaire pour comprendre ce qui s’est passé vraiment ce jour là!

Certes, dans la Tunisie Benaliste, l’histoire de Thomas Sankara n’était évoqué ni dans les manuels scolaires ni dans les Médias, mais, Dieu merci, il y avait Internet!

Lors de la séance consacrée au cours d’informatique, notre professeur nous a, en effet, donné pour la première fois l’accès au Net. Ma première navigation était sur le moteur de recherche AltaVista. Sans hésiter, j’ai tapé ‘«Thomas »+« Samkara»’ dans la barre de recherche et voilà que plusieurs pages se sont affichées!

Ainsi, il s’est avéré que ce jour là, le capitaine Thomas Sankara a été assassiné froidement avec ses gardes et ses conseillers par un groupe de soldats para-commando. En tout, une quinzaine de personnes sont abattues. Ils seront tous enterrés à la hâte, la même nuit, au cimetière de Dagnoen, un quartier de l’est de Ouagadougou. Un coup d’État orchestré par celui qui était considéré comme son frère, son compagnon de route, Blaise Compoaré.

Né en 1949, le capitaine Thomas Sankara est arrivé au pouvoir le 4 août 1983. Ce jeune militaire n’a cessé de susciter l’admiration des peuples par sa simplicité. Il se sentait dans la société plus un homme qu’un chef d’Etat, lit-on dans sa biographie.

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Jeune, dynamique, anti-impérialiste, panafricaniste, tiers-mondiste et surtout révolutionnaire, Sankara est celui qui a changé le nom de son pays « la Haute-Volta » nom issu de la colonisation, en un nom issu de la tradition africaine : Burkina Faso, qui est un mélange de moré et de dioula et signifie pays des hommes intègres.

Très charismatique comme leader, Thomas Sankara n’avait rien à envier aux Che Guevara, Fidel Castro, Nehru ou Nasser, comme en témoigne son discours historique à la tribune de l’ONU, le 4 octobre 1984.

Un tel personnage a poussé le forum social africain de Bamako 2006 et le forum social mondial de Nairobi en 2007 de le proclamer modèle pour la jeunesse africaine.

Visant à redonner le pouvoir au peuple, dans une logique de démocratie participative, il créa les CDR (Comités de défense de la révolution) auxquels tout le monde peut participer, et qui assurèrent la gestion des questions locales et organisent les grandes actions. Et le résultats dans l’un des pays les plus pauvres du monde (sans ressources naturelles) ne se sont pas faits attendre.

Le budget de l’Etat passa de 58 milliards de CFA en 83, dont 12 milliards partirent à la dette, à 93 milliards en 87. En 83, le budget faisait apparaître un déficit de 695 millions de CFA ; en 1984, de 1 million de CFA mais en 1985, un excédent de 1 milliard 985.000 CFA.

Il était aussi convaincu que le développement des pays africains ne pourra se réaliser avec des dettes odieuses. Dans son combat contre la dette, il supplia les chefs d’Etat africains le 29 juillet 1987 à l’OUA de constituer un front uni :

Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer, (…) parce que nous ne sommes pas responsables de la dette.(…) que notre conférence [le dise] clairement. Ceci pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner (…). Si le Burkina Faso, tout seul, refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=e8PCuwBnhtk]

 

Deux mois et demi après cette conférence, le capitaine Sankara a été abattu en laissant derrière lui le bilan suivant:

● De 1983 à 1985, le taux de scolarisation est passé de 16,5% à 20,9% et, en 86, à 24% selon l’Unicef (avant, il augmentait de moins de 1%/an).

● En 1985, il augmente de 16% le nombre d’enseignants. Pendant la saison sèche, il alphabétisa les paysans désoeuvrés et forma la population sur l’hygiène, la santé de base, la gestion pour les paysans et les commerçants.

● Il institua la coutume de planter un arbre à chaque grande occasion pour lutter contre la désertification en imposant à chaque famille de planter 100 arbres chaque année pendant 5 ans. Ainsi en 15 mois, 10 millions d’arbres ont été plantés pour faire reculer le Sahel.

● La destruction des quartiers insalubres. 62.000 parcelles ont été distribuées entre 1983 et 1987, plus qu’entre 1960 et 1983.

● 18 barrages construits en 85, contre 2 en moyenne avant Sankara.

● 2 millions et demi de Burkinabès ont été bénéficié des campagnes de vaccination, un exploit salué par l’OMS. La polio, la rougeole et la méningite ont été éradiqué et faisant chuter le taux de mortalité infantile alors qu’il était le plus haut d’Afrique.

● Hospitalisation : avec un certificat d’indigence, gratuité totale (paysans notamment).

● Mise en place de la médecine du travail avec soins gratuits, et des guérisseurs sont consultés à l’hôpital.

● Le prix des médicaments est uniformisé.

● Etc…

Enfin la femme était aussi parmi les priorités de Sankara comme en témoigne ce passage de l’un de ses discours:

L’émancipation de la femme passe par son instruction et l’obtention d’un pouvoir économique. Le travail au même titre que l’homme, les mêmes droits et devoirs sont des armes contre l’excision et la polygamie, armes que la femme n’hésitera pas à utiliser pour se libérer elle-même et non par quelqu’un d’autre.

Maintenant, je comprends pourquoi mon frère était si triste à l’annonce de l’assassinat de Thomas Sankara car ce dernier, à l’image du congolais Patrice Lumumba, représentait l’espoir pour des milliers de jeunes africains.

Ironie du sort, le 31 octobre 2014, après 27 ans au pouvoir, son assassin, le président Blaise Compoaré a été poussé à abdiquer suite à un soulèvement populaire. Même le dernier putsch des soldats du régiment de sécurité présidentielle (RSP), survenu le 17 septembre 2015, n’a pas fait long feu devant la volonté de tout un peuple qui aspire à un avenir meilleur. Comme quoi, comme l’avait déjà dit Sankara:

Tuez Sankara, des milliers de Sankara naîtront !