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La Tunisie s’apprête à célébrer, dans quelques mois, le soixantième anniversaire de son indépendance. Et cela dans un contexte local et régional post-révolutionnaire caractérisé par une grave crise économique et sociale sans précédent par sa gravité et son ampleur; la montée de nombreux périls menaçant sa sécurité voire sa souveraineté. Parallèlement, s’initie un nouveau cycle de négociations censées aboutir à une intégration économique totale dans l’espace européen, qui devra conférer à la Tunisie, le statut de « partenaire privilégié » de l’UE.

Un partenariat controversé

Il importe de souligner, d’emblée, que compte tenu des enjeux géo-politiques et économiques associés aux relations de partenariat et du libre échange avec l’UE, ce dossier est trés controversé dans la sphère politique et médiatique tunisienne, parce qu’il touche aux grands choix de politique étrangère et économique et aux intérêts supérieurs de la Tunisie.

Pourtant, la partie européenne fait pression pour parachever, sans délai, l’ouverture économique totale de la Tunisie et de ses marchés à toutes les formes de produits et d’activité, au bénéfice des investisseurs et des exportateurs européens; en faisant valoir que l’économie tunisienne va bénéficier en échange du libre accès au vaste marché européen. Mais, cet accès demeure tout à fait illusoire et utopique car la Tunisie, en tant que pays du tiers monde, est dépourvue de secteurs productifs industriels, agricoles ou de services compétitifs, en mesure de rivaliser avec leurs homologues européens.

C’est pourquoi, une large frange de l’opposition et la société civile critiquent le caractère totalement déséquilibré et inéquitable des échanges entre l’ensemble européen, fort de ses 500 millions d’habitants – qui constitue l’une des principales puissances économiques de la planète – et la petite Tunisie, pays sous développé à l’économie primaire et désarticulée, croulant sous le poids d’un surendettement suicidaire, alors même qu’elle est confrontée à l’une des pires crises économiques de son histoire.

Une association de nature purement commerciale

Personnellement, j’estime que les difficultés économiques de la Tunisie et sa dépendance étouffante vis-à-vis de l’ensemble européen sont, essentiellement, dues à cet échange inégal qui, revêt, en réalité, depuis l’indépendance, un caractère purement commercial et financier à sens unique au seul bénéfice de l’UE, plus particulièrement de nos principaux partenaires européens notamment la France, l’Allemagne et l’Italie.

En effet, il est faux de prétendre que la Tunisie se trouve liée, depuis 1995, par un partenariat industriel fructueux et mutuellement bénéfique avec l’Europe. En fait, ces relations n’ont jamais pu atteindre le stade d’une coopération réelle incluant une aide européenne pour la modernisation de l’économie tunisienne et la construction d’un appareil productif industriel et agricole et de service compétitif, susceptible de permettre à la Tunisie de tirer profit du libre échange avec l’UE.

C’est la principale conclusion que j’ai tirée de l’étude historique de la politique économique tunisienne, ainsi que de l’évolution des relations et des accords économiques conclus entre la Tunisie et l’ensemble européen, depuis l’indépendance. Et cette contribution est destinée à le démontrer et à proposer l’ouverture d’un débat national à ce sujet.

Les négociations entamées à Tunis, le 19 octobre 2015, devraient aboutir, dans des délais à convenir, à la conclusion d’un accord de libre échange complet et approfondi (ALECA) portant extension de la zone de libre échange des produits industriels, établie par l’accord conclu en 1995, et devenue opérationnelle depuis 2008. On rappellera que cet accord s’inscrit dans le cadre du processus de Barcelone, initié en 1995, qui a introduit, pour la première fois, le concept de “partenariat EUROMED” revêtant une triple dimension politique économique et sécuritaire, dont l’objectif est l’édification d’un espace méditerranéen de paix, de prospérité et de sécurité partagées entre les deux rives. Mais l’échec avéré de ce processus était déjà prévisible, depuis une décennie, car réduit par la partie européenne à sa dimension purement commerciale.

Ainsi, la leçon à tirer de cet échec est qu’un vrai partenariat ou accord d’association, mutuellement bénéfique, suppose la réalisation d’un projet commun à dimension régionale ou bilatérale. Ce projet ne saurait réussir s’il ne tenait compte des écarts de développement entre les parties prenantes, mais également de leurs besoins spécifiques en matière de développement, de sécurité collective et de stabilité politique et économique.

Or, les négociations sur l’ALECA ne répondent pas à ces critères, car de nature strictement commerciale et en continuité avec l’accord de 1995 qui prévoyait leur démarrage en 2002. Mais, ces négociations n’ont débuté qu’en 2006, avec un temps d’arrêt en 2010 et une reprise après la révolution, sur la base du « partenariat de Deauville » proposé par le G8 dans sa « déclaration sur les printemps Arabes », à l’issue de son sommet tenu en France les 26 et 27 Mai 2011.

A qui profite le partenariat de Deauville?

Ce nouveau partenariat privilégie, également, la dimension commerciale, ignorant la dégradation considérable des conditions sociales, économiques, politiques et sécuritaires, à l’échelle régionale et dans les pays du sud, due à l’échec de l’accord d’Oslo, la montée du terrorisme et les conflits sanglants générés ou nourris en partie par l’interventionnisme militaire occidental.

En vérité, l’objectif du G8 n’était pas de proposer un nouveau partenariat plus équilibré et profitable aux deux parties; il s’agissait plutôt, à travers des incitations financières et économiques proposées aux pays du printemps arabes, de préserver les intérêts vitaux de l’occident, particulièrement en Afrique du Nord, en s’assurant de la continuité des politiques économiques d’insertion des pays du sud dans la mondialisation globalisante, ainsi que les choix diplomatiques qui leur sont associés, notamment par le biais de l’ALECA, et cela en dépit des réserves suscitées par ces politiques, du fait de leur bilan largement favorable aux pays du nord de la méditerranée.

Certes, la déclaration du G8 semblait amorcer une nouvelle approche des relations entre les deux parties, dans la mesure où, tenant compte des « changements historiques à l’œuvre en Afrique du Nord et au Moyen Orient », elle affichait la volonté de redéfinir les bases stratégiques des relations de l’occident et de l’UE avec les pays du printemps Arabe. Et cela en leur proposant ce nouveau « partenariat global et de long terme » basé sur une « prospérité partagée » susceptible de favoriser les conditions propices à une transition démocratique et économique réussie.

Des engagements non respectés

Dans la déclaration finale du sommet, le G8 s’était engagé à restituer, aux pays concernés, leurs « avoirs volés » placés à l’étranger sous la dictature et à leur fournir un vaste programme quinquennal de soutien financier, à des conditions préférentielles de l’ordre de 80 milliards de dollars, dont 25 MD au profit de la Tunisie. Mais cet appui politique et économique – qui n’a toujours pas été suivi d’effet – est lié à des conditions implicites incluses dans le communiqué final, notamment le maintien des choix économiques d’ouverture de la Tunisie à l’international initiés sous la dictature et son ancrage dans l’économie de marché, à travers la poursuite de la politique de voisinage et d’extension du libre échange avec l’UE par la conclusion de l’ALECA.

A ce propos, il est spécifiquement indiqué dans le paragraphe 11 de la déclaration finale que:

… L’UE prend des initiatives dans le cadre du partenariat pour la démocratie et une prospérité partagée pour développer les échanges commerciaux avec les pays du sud de la méditerranée, notamment par des accords de libre échange approfondis et complets et des investissements…Déclaration finale du sommet du G8, paragraphe 11.

Cette phrase clé révèle que la finalité stratégique profonde de l’initiative de Deauville consiste à préserver et à étendre les rapports commerciaux privilégiés des pays du G8 avec les pays de la rive sud, considérés comme une zone d’influence et d’intérêts vitaux pour le bloc occidental, et notamment pour les anciennes puissances coloniales européennes.

En somme, l’objectif ultime est d’éviter tout éventuel changement majeur des orientations économiques des pays du Printemps Arabe, notamment leur ouverture vers d’autres partenariats, aux dépens des relations commerciales et économiques privilégiées avec l’UE, qui monopolise l’essentiel de leur coopération et de leurs échanges économiques et commerciaux internationaux. Cette ligne de conduite stratégique est demeurée inchangée, depuis l’indépendance, comme le démontre l’examen des accords conclus entre la Tunisie et l’ensemble européen en 1969, 1976 et 1995.

Compte tenu de l’abondance de la matière, je me propose, dans la seconde partie de cet article, de traiter séparément du contenu de ces accords en me basant sur des études académiques tunisiennes et des ouvrages universitaires consacrés à l’évolution des relations déséquilibrées de la Tunisie avec l’Europe, et leur impact globalement négatif sur l’expérience tunisienne de développement.

Cette étude permet de déduire que la Tunisie n’a pas été en mesure de construire de vraies relations de partenariat voire une simple coopération mutuellement avantageuse avec l’ensemble Européen. D’ou la nécessité de réfléchir sur les moyens de reconstruire ces relations sur de nouvelles bases plus réalistes; tenant compte des intérêts bien compris de la Tunisie.