repression 14 janvier

Le 14 janvier 2011, le soulèvement populaire gagne l’Avenue Habib Bourguiba. Bravant la peur, les manifestants étaient au seuil du pouvoir de Ben Ali : le ministère de l’Intérieur. Vers 14h30, un camion arrive, longe le ministère de l’Intérieur et s’arrête au niveau de l’horloge du centre-ville. La rumeur court qu’il s’agit du cortège funèbre d’un jeune homme, tombé sous les balles de la police, la veille, à un quartier voisin. Une vague d’émotion saisit les manifestants, rassemblés depuis le matin, qui reprennent les slogans les plus hostiles au régime. Une salve de gaz lacrymogène s’abat sur la foule. Les gens courent dans tous les sens. C’est la panique. Retour sur une longue nuit de répression.

Séparées à coups de parapluies

La gorge serrée, Ilhem, 22 ans, étudiante aux beaux arts, n’oublie pas les scènes d’horreur vues et subies. Très tôt le matin, elle rejoint la place Mohamed Ali avec sa cousine, Marwa, 28 ans. « C’était la première manif à laquelle j’assistais », avoue-t-elle. A 14 heures, les deux cousines étaient devant le ministère de l’Intérieur. A peine ont-elles tenté de suivre le cortège funèbre que les policiers s’abattent sur les manifestants. Main dans la main, Ilhem et Marwa tentent d’échapper par l’une des rues adjacentes à l’avenue. Malchance, un jeune les traque. « Il nous a frappé sur nos mains avec son parapluie jusqu’à ce qu’on se sépare », raconte Marwa, encore émue. Dès lors, Ilhem est happée par un policier. Après l’avoir trainée, il la jette dans un magasin, avec d’autres manifestants et les asperge de gaz lacrymogène avant de tirer le store métallique.

Nous avons été asphyxiés. J’ai vu la mort. Je ne pouvais pas respirer, ni voir. C’était atroce, déplore Ilhem.

Avec d’autres, elle essaye d’ouvrir la porte arrière du magasin à la recherche d’oxygène. « Nous sommes restés là-bas très longtemps. Certains se sont évanouis. J’ai vu hommes, femmes et enfants suffoquer », raconte-elle. La jeune fille se souvient de l’attente, des moments où elle n’entendait que des cris de douleur en provenance de l’Avenue et les bruits de tirs de gaz. Peu après 16 heures, des policiers lèvent le store du magasin. Ils traquent les réfugiés et les chassent à coups de matraques. « Foutez le camp bande de bâtards. Vous voulez qu’on vous nique vos salopes de mères ? Nous avons été traînés dans la rue par nos cheveux, nos vêtements… C’était l’horreur », raconte-t-elle, encore sous le choc.

Marwa avait atterrit à la rue de Marseille. Aveuglée par le gaz lacrymogène et battue par deux agents de police, elle ne se laisse pas faire.

J’étais indignée. Je ne tenais plus ma langue. Je n’arrêtais pas de dire : Réveillez-vous ! Ben Ali c’est fini ! L’oppression c’est fini, se rappelle-t-elle, fièrement.

Elle finit par leur échapper. Elle en sortira avec des bleus, des douleurs et une haine tenace. Devant un hôtel, quelques mètres plus loin, deux officiers l’interpellent. « Ils m’ont forcé à entrer à l’intérieur. L’un d’eux m’a dit : Dans peu de temps, il y aura des balles réelles. Voulez-vous mourir ? », raconte la jeune fille. Le hall de l’hôtel était bondé de monde, mais aussi le café du rez-de-chaussée, les escaliers et le bar du premier étage.

Voir des citoyens giflés, traînés dans les rues, sauvagement battus par des policiers était insurmontable. C’était une guerre que la police avait déclaré contre nous. Les images des gens tombés par terre, partout dans la rue, ne s’oublient pas. Le 14 janvier n’était pas qu’un jour de gloire mais aussi un grand jour d’oppression, s’indigne-t-elle.

Les deux jeunes filles se retrouvent rue de Marseille peu avant le couvre-feu. Elles ont échappé au pire.

Les réfugiés de l’entrepôt

Hamza était juste devant le ministère de l’Intérieur. Au passage du convoi, il suit la foule qui reflue. « Tu n’as nulle part où te cacher. Les gens se heurtaient en courant. C’était la pagaille. Je pensais être rusé. Je me suis dirigé vers l’Avenue Mohamed V. C’était surement ma plus grande erreur », ironise le jeune homme. Avant même d’arriver, au coin de l’Avenue Habib Bourguiba, près du petit jardin, Hamza suffoque avant de s’écrouler. Il reprend son souffle et suit des manifestants en fuite vers une ruelle adjacente. « Mais c’était une impasse, et nous n’avions pas beaucoup d’avances sur les flics qui nous traquaient. », dit-il, encore effrayé.

Au bout de l’impasse, un entrepôt. Avec d’autres, Hamza essaye de briser la vitre d’une grande fenêtre. « A l’intérieur, nous étions une trentaine. A travers les vitres teintées j’observais la rue. Je me croyais dans un film. La violence policière était à son comble. Je ne voulais plus quitter ce refuge. Je m’étais dit que j’allais finir ma vie caché, ici », dit-il en souriant, comme pour détendre l’atmosphère.

A 16 heures, les réseaux de téléphonie mobile, perturbés pendant de longues heures, fonctionnent de nouveau. De sa cachette, Hamza apprend qu’une petite heure le sépare du couvre-feu. « Certains voulaient sortir mais après mûre réflexion, nous étions tous unanimes : personne ne sort. Le centre-ville se vidait. Nous aurions été des cibles faciles pour la police », souffle -t-il. Trente minutes plus tard, la police est devant le dépôt. Terrorisé, tout le monde retient son souffle. Un lourd silence s’installe dans le local. « Ils sont rentrés mais n’ont pas assez avancé pour nous trouver. Ils ont arrêté deux jeunes qui étaient restés dans le hall d’entrée », explique-t-il, encore essoufflé. Parmi les réfugiés, Hamza se souvient d’un jeune. « Je pensais qu’il allait mourir. Il n’avait pas de saignements mais il souffrait. Nous pensions appeler les urgences mais je ne savais pas à qui faire confiance. Imaginez ! Il aurait pu mourir. Heureusement qu’il y avait une étudiante en médecine qui s’est occupée de lui », se souvient-il. Isolés du monde dans un centre ville désertique, ils n’apprennent la fuite de Ben Ali que vers 23 heures. « Malgré la situation, nous n’avions pas pu cacher notre joie. Puis on est tombé sur des matelas. Beaucoup de matelas. Il y en avait pour tous. Mais nous n’avions pas pu dormir. Ce n’était pas possible ».

Peu après minuit, une trentaine d’hommes font irruption dans le dépôt. Dirigés par un officier en uniforme, ils procèdent au tri des jeunes, munis de leurs gourdins. « Tu habites à Menzah 6, vas par là. Et toi à El Kabaria, viens par ici. Puis, ils nous ont fouillés. Un agent m’a volé mon téléphone et mes lunettes de soleil et de vue. Même mes pièces d’identité, je ne les ai jamais récupérées », s’indigne Hamza. De la petite rue du Caire, Hamza avait l’impression d’avoir beaucoup marché, mais il ne savait pas où il avait atterri.

Nous étions obligé de garder la tête baissée mais c’était probablement un poste de police. Comme je venais de recevoir plusieurs coups sur le dos, l’œil et la tête, j’étais déboussolé,  affirme le jeune homme.

Moins d’une heure plus tard, le groupe a été embarqué à bord d’une fourgonnette et conduit au parking du ministère de l’Intérieur. « Les gens hurlaient. Les flics étaient très agressifs, hargneux. Ils avaient perdu le contrôle. Ils criaient : à la place d’être bien au chaud chez moi, je suis en train de travailler à cause de vous, semeurs de troubles, vous voulez incendier le pays », se rappelle Hamza. Au milieu de la nuit, il est transféré au premier étage du ministère. Hamza et six autres sont placés dans l’un des bureaux au fond d’un grand hall. Durant son interrogatoire, l’agent a demandé à Hamza si sa mère faisait ses prières ou si elle était voilée, puis ce qu’il était venu faire à l’avenue.

« Terrifié, j’ai dit que j’étais de passage et que je suis étudiant. Ils ne m’ont pas cru alors qu’ils avaient pris ma carte d’étudiant à l’ISG », déplore-t-il.

Au petit matin, Hamza voyait des gens être libéré mais pas lui. Fatigué, assis à même le sol, gelé par le froid de janvier, Hamza perd la notion du temps. A 14 heures, il est enfin libéré. Il en sortira avec deux semaines de convalescence et des blessures que le temps n’efface pas.

Comme dans un film d’horreur

Ala Eddine Slim, son épouse et leurs amis étaient face au ministère de l’Intérieur, à côté du Claridge. Peu après 14 heures, Ala est surpris par l’explosion de violence.

Les manifestants courraient dans tous les sens. Comme je n’avais pas vu le cortège funéraire, je n’avais rien compris, puis j’ai entendu les tirs de gaz lacrymogène. Les policiers poursuivaient les manifestants dans les artères de l’Avenue. Les matraques s’abattaient comme de la pluie sur les dos des citoyens en état de panique, se rappelle-t-il.

Ala est cinéaste et producteur, dont le bureau est à moins de 500 mètres du ministère de l’Intérieur. De sa fenêtre, Ala est consterné par le spectacle des hommes en uniforme qui prennent possession de l’Avenue.

Aux alentours de 16 heures, ils sont près de soixante personnes à se cacher, dans un deux pièces, au deuxième étage d’un bâtiment colonial. Parmi eux, des étrangers, des journalistes et des universitaires. Ils suivent l’actualité sur internet : Couvre-feu et état d’urgence décrétés.

C’est à ce moment que l’une des journalistes a appelé son ambassade. Vers 17h30, un employé de l’ambassade, escorté par un flic en civil, sont venus au pied de l’immeuble. Ils ont proposé aux françaises de sortir seules. L’une d’elles a refusé de nous laisser. Le flic a, donc, proposé d’escorter ceux qui souhaitent rentrer, jusqu’à l’horloge. Deux seulement avaient pris ce risque,  dit-il.

Apprenant le départ de Ben Ali, les réfugiés de la maison de production sont bouleversés, en larmes, mais fières. Ils se félicitent. « C’était, quand même, un moment historique » explique Ala, encore ému. En début de soirée, le centre-ville était plus calme. « Nous sommes restés vigilants : pas de lumière, le moins de bruit possible et pas de coup de fil », explique-t-il. Une heure après, le bruit des assauts policiers reprend. « Je les entendais crier : descends ou je monte te niquer ta mère. Puis, j’entendais les victimes hurler. Nous nous sentions en danger. Ce n’était pas évident de garder son calme », ajoute-t-il. A 1h30 du matin, ils entendent à nouveau les policiers mais de plus en plus proche. Affolés, certains proposent d’appeler le numéro vert de l’armée, mais Ala s’y oppose. « Je ne savais pas en qui je pouvais avoir confiance », dit-il, sans regret. A 3h30 du matin, les policiers sont devant la porte de l’immeuble.

Les manifestants accueillis par Ala ont déposé leur signature sur le drapeau national.

Les manifestants accueillis par Ala ont déposé leur signature sur le drapeau national.

Descendez bande de bâtards, sinon nous allons monter vous brûler. Puis, ils ont commencé à défoncer la porte de l’immeuble. Ils étaient près d’une quarantaine et seulement cinq en uniforme. Ils ressemblaient plus à des bandits avec leurs barres de fer,  rapporte-t-il.

Cinq minutes après, l’employé de l’ambassade revient. Il demande à la journaliste de descendre, Ala l’accompagne. « Après une discussion avec – je suppose – le chef de la brigade, il nous demande de descendre deux à deux, pour aller au ministère vérifier nos identités. Nous n’avions pas d’autres choix. J’ai été le dernier à partir sans oublier de fermer le bureau à clé », se souvient Ala. En bas, la police fait le tri : les étrangers à droite, les tunisiens à gauche. « L’un de mes amis était blond et son épouse métisse. La police les a pris pour des étrangers », ironise Ala. Les étrangers sont libérés et les tunisiens escortés, têtes baissées, à coups de pieds et de matraques, jusqu’au parking du ministère, là où ils sont séparés en groupe de cinq, en fonction du sexe et de la classe sociale.

Ils m’ont battus parce que je cherchais mon épouse. Personne n’échappe à la violence policière. Certaines femmes m’ont confié avoir subi des attouchements sexuels,  déplore-t-il.

Ala risquait gros. Dans son bureau, la police avait trouvé un uniforme de militaire. En déclinant son identité de cinéaste, un enquêteur lui a demandé s’il avait filmé quoique ce soit à la manif. «  J’ai été obligé à lui donner la carte mémoire de l’appareil photo ». A l’aube, Ala est à genoux, privé d’eau et de nourriture mais le pire était la torture psychologique. « Les agents disaient que la zizanie et la discorde s’étaient installées dans tout le pays, que les pillages et les incendies se multipliaient », s’indigne-t-il. Pour avoir tenté de fumer une cigarette, Ala a vu une arme pointée sur sa tête. Après 4 heures de détention, il retrouve son épouse et deux journalistes pour un interrogatoire. Sur un comptoir à droite de l’entrée, le cinéaste aperçoit une caisse avec son matériel, pillé par la police après son arrestation. Un jeune policier stylé va vers la caisse, saisi un paquet et s’exclame « Ah, des douilles d’armes à feu ? Il se retourne vers moi et dit : vous êtes niqué », raconte-t-il. Affolé, il explique à un autre agent que ce paquet ne lui appartient pas. Ce dernier le déplace dans une autre caisse. A 8 heures du matin, Ala quitte enfin ce cauchemar avec son épouse. Il constate la disparition de son matériel ainsi que les rushes des films en cours. Mais les pilleurs avaient laissé des torches. « Les flics avaient, apparemment, l’intention d’incendier le bureau ».

Depuis cinq ans, la société de Ala a déposé plainte contre le ministère de l’Intérieur, restée sans suite. Sa boite de prod. qui avait vu le jour en 2005, s’était retrouvée à la case départ, sans rien.

* Hamza, Marwa et Ilhem ont préféré garder anonymes leurs noms.