bourguiba

Habib Bourguiba, buste en bronze, 1955. Œuvre de Jean Carton (1912-1988)

A l’occasion du 60ème anniversaire de l’indépendance, plusieurs voix se sont élevées pour ressusciter l’héritage bourguibiste sur un mode cultuel, en triant les meilleures images du parcours du président Habib Bourguiba, affabulé des titres du “ combattant suprême”, “bâtisseur de la Tunisie moderniste” et “sauveur de la nation”.
Cependant, les thuriféraires du “leader” Bourguiba, l’ont expulsé de l’Histoire pour le déposer au paradis de la métahistoire. Ainsi, il est devenu une icône et à l’occasion, un instrument de mobilisation de l’opinion publique. Au pire, on s’attend à ce que Bourguiba soit érigé en énorme statue dans la plus grande avenue du pays et qui pourrait coûter à l’État 650 mille dinars.

La République du Père

Le romancier Abderrahman Munif disait : « Qui lit le passé d’une manière erronée verra le présent et le futur aussi d’une manière erronée ». La fausse lecture du parcours de Habib Bourguiba domine la sphère politique en Tunisie et contrôle une grande partie des perceptions du présent et probablement celles du futur. Ces perceptions varient entre la vénération absolue que lui vouent les “néo-bourguibistes” et le mépris total des islamistes envers Bourguiba le laïc, malgré les formules de convenances exigées par le consensus politique conjoncturel.

La grandeur de Bourguiba réside dans sa présence historique concrète et non pas dans les douces représentations de ses fidèles. Le leader était obsédé par l’idée de “la patrie tunisienne” dans un contexte arabe qui avait pour ambition de se libérer des frontières tracées par l’accord Sykes-Picot. Il se prenait pour un Jugurtha victorieux qui créerait une nouvelle histoire pour son pays, ancrée au mouvement réformateur des lumières et aux prouesses de la modernité européenne. A l’époque où les grands de ce monde s’appelaient De Gaulle, Gandhi, Soekarno et Tito, il se voyait tout aussi important.

Bourguiba a inauguré, avec audace, son projet moderniste en usant de son flair politique exceptionnel pour détrôner l’élite religieuse traditionnelle qui dominait la société, en lui confisquant le commandement religieux (imâmat) et l’institution de la fatwa. Sa stratégie oscillait entre la mise en doute de la symbolique des Cheikhs traditionnels en dénonçant leur collusion avec le colonisateur et le réinvestissement du religieux en l’intégrant au sein de l’appareil d’État.

Bourguiba a réussi dans une certaine mesure à mettre les premiers jalons de la modernité dans les institutions. Mais le paternalisme hérité de l’époque féodale est resté intrinsèque aux structures du système post-colonial où l’image du leader s’enchevêtre avec celle de l’État. Son régime politique naissant a été entaché par le despotisme et la tyrannie auxquels le slogan “Bourguiba président à vie” faisait écho. Né en dehors de la dynamique interne de la société, le projet bourguibiste a parié sur l’élite moderniste que le leader a su sélectionner avec grand soin. Une élite qui exerçait sa domination au nom de “la préservation de l’unité de l’État” mais qui avait déjà commencé sa lutte pour le pouvoir. Avec les premiers symptômes de la maladie du leader, les rivalités ont surgit au grand jour. L’automne 1969 a marqué la première phase de ce conflit, avec l’annonce de l’abandon du modèle socialiste par le parti au pouvoir.

Bien qu’il ait profondément marqué la société, le projet bourguibiste a trébuché en milieu de route, pour diverses raisons. Il s’est interdit toute remise en question malgré ses flagrantes lacunes. Encore aujourd’hui, les “héritiers de Bourguiba” sont incapables de regarder réellement l’image du père pour se rendre compte de ses erreurs. Ils évoquent les images du passé sur un mode passionnel, essayant de les projeter dans un présent souffrant encore des anciennes cicatrices.

Bourguiba en lutte contre le Machrek

Le rationalisme et le réalisme froid de Bourguiba ont heurté le contexte panarabe tendu au Machrek que le leader décrivait comme “un état sentimental”. Le pragmatisme de Bourguiba s’est illustré dans le fameux discours de Ariha (Jéricho) en 1965, lorsqu’il a proposé aux Palestiniens d’accepter le plan de partage de l’ONU de 1947. Malgré la campagne qui a désigné Bourguiba comme un traître et dans laquelle le régime de Nasser en Egypte a joué un rôle important, il a maintenu sa thèse de “la politique des étapes”. Il semble que l’histoire ait rendu justice au président tunisien défunt, lorsqu’on compare la proposition de Bourguiba à l’accord d’Oslo signé par les Palestiniens en 1993.

La question religieuse était aussi un élément de tension entre Bourguiba et le Machrek. Il a été excommunié par cheikh Abdelaziz Ben Baz, le grand mufti d’Arabie Saoudite. Ce dernier a adressé une lettre officielle à Bourguiba dans laquelle il lui demande de se repentir. C’était à cause d’un discours prononcé le 18 Mars 1974, à l’occasion d’un congrès international tenu en Tunisie, intitulé “Culture autochtone et conscience nationale”, dans lequel il a mis en doute les mythes religieux qui dominaient l’imaginaire collectif, en affirmant :

Comme l’histoire de Moïse qui a lancé un bâton qui s’est transformé en serpent rampant. Qu’une vie pouvait surgir d’un objet, était une croyance courante, même en Europe, mais elle a disparu depuis l’époque de Pasteur. Parmi ces mythes auxquels les arabes croyaient, l’histoire des habitants de la caverne qui se sont endormis pour se réveiller après des centaines d’années. Cité par Lotfi Hajji, Bourguiba et l’Islam, Sud Editions, Sfax, 1999.

L’ennemi de l’union sous la coupe du colonel Kadhafi

Bourguiba était habité par l’idée d’une nation (oumma) tunisienne. La “nation arabe unie” était pour lui une hypothèse, plutôt qu’une réalité tangible. Il n’hésitait pas à se montrer méprisant à l’égard des autres nations arabes qu’il décrivait comme « une mosaïque difficile à trier. Ils sont des chrétiens de catégories diverses et des musulmans de rites et de courants différents. Je ne parle pas seulement du niveau de leur organisation politique ; ils sont même incapables d’accomplir une œuvre; ce sont des incompétents ». Dans le meilleur des cas, il indiquait que l’union est une revendication populaire et un droit pour les arabes,« mais on ne devrait pas se précipiter vers elle, il faut y aller progressivement », a-t-il affirmé lors de son célèbre discours du Palmarium.

Cependant, cette approche froide de l’union arabe a succombé aux appels du pétrole libyen et à l’enthousiasme enflammé du colonel Kadhafi. Bourguiba a été embringué dans la signature du traité de “La République arabe islamique” annonçant l’union tuniso-libyenne, le 12 Janvier 1974. Un choix qui paraissait incompréhensible à l’époque, car il ne reflétait ni la vision de Bourguiba de l’unité arabe, surtout après l’échec de l’expérience égypto-syrienne, ni sa position vis-à-vis de Kadhafi qu’il a longtemps considéré comme le “mauvais élève de Nasser”. Grâce à la pression exercée par son épouse Wassila Ben Ammar et son premier ministre de l’époque Hédi Nouira qui ont fait appel au président algérien Boumedien, Bourguiba fut contraint de faire marche arrière, enterrant à jamais les ambitions du colonnel libyen.

Le “libérateur” de la femme et son geôlier

Avec la promulgation du Code du Statut Personnel, Bourguiba a réussi à transformer les idées du mouvement réformiste en programme politique. L’instauration du principe d’égalité dans plusieurs domaines a permis aux femmes de se détacher des griffes de la société patriarcale. Mais cet acquis s’est converti en culte annexant l’émancipation de la femme au propre parcours du “combattant suprême”. Tombé dans l’autosatisfaction, ressassant la comparaison avantageuse avec le statut des femmes dans les autres pays arabes, le projet bourguibiste s’est fixé sur les acquis initiaux, entravant ainsi le processus de l’émancipation. En témoigne, la persistance des taux de pauvreté et d’analphabétisme, plus élevés chez les femmes.

Néanmoins, cette politique moderniste promettant l’émancipation de la femme recèle des paradoxes, d’autant plus flagrants lorsqu’il s’agit du pouvoir du leader et des intérêts de sa clique masculine. En effet, Bourguiba qui avait le mérite d’extirper la cause des femmes du cercle des tabous, n’a pas hésité à soutenir le verdict pour emprisonner la militante Radhia Hadad en 1974, qui s’est opposée à “ses hommes” pendant la crise du parti au pouvoir au début des années 70. Membre du courant réformiste, connu sous le nom “des Démocrates Socialistes”, elle a rapporté dans Parole de femme, ses mémoires publiées en 1995, les pressions qu’elle a subies et les accusations fallacieuses tissées contre elle à cause de ses positions politiques. Elle a été interdite de voyage et son passeport confisqué. Le harcèlement politique était un outil de répression fréquemment utilisé par Bourguiba contre ses opposants. Il virait parfois à la torture, voire à la liquidation. Ce chapitre de la biographie de Bourguiba demeure brouillé. Les “néo-bourguibistes” tentent de l’éradiquer de l’histoire, non pas pour préserver l’image de Bourguiba, mais pour mieux dissimuler les processus politiques qui ont conduit à ces pratiques.