Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons. 
Paul Valéry

Une célèbre agence américaine d’architecture, ARCFLY, a récemment publié sur sa page facebook le cliché de l’une des constructions anarchiques qui pullulent en Tunisie depuis la révolution et en titrant d’un ton sarcastique : « Il y’a un pays dans le monde où tous ses citoyens sont à la fois architectes et ingénieurs en génie civil. Devinez lequel ? ».
construction-anarchique
En effet, c’est en prenant la voiture et en parcourant la ville de Tunis qu’on peut noter les prémices d’une catastrophe urbaine annoncée. Un peu partout, des bâtisses improvisées et n’obéissant à aucune norme architecturale, urbaine ou sécuritaire voient le jour. Aussi, aux maisons de briques rouges et aux murs cimentés qui font la réputation de nombreux quartiers tunsiens s’ajoutent aujourd’hui des « chef-d’œuvres » architecturaux qui feraient pâlir de jalousie Le Corbusier.
La périphérie de Tunis n’est pas mieux lotie: il suffit, à ce titre, de prendre l’autoroute de Tunis-Hammamet pour remarquer les petits villages qui s’agrandissent aux dépens des espaces verts avec leurs maisonnettes rectangulaires poussant comme des champignons, défigurant au passage forêts et champs et ne respectant aucune charte de construction. Plus encore, les habituelles constructions sans charme faisant office d’habitations au premier étage et de dépôts au rez-de-chaussée se multiplient et sont élevées à un mètre à peine de la route, ce qui constitue un danger potentiel pour les habitants et les routiers.
Aussi, à l’heure où le monde développé repense ses paysages urbains, déforestation, anarchisme et manque de goût semblent régir aujourd’hui le paysage urbain tunisien dont la laideur n’a d’égale que dans les grandes mégalopoles du tiers-monde.

Du coup, les questions que l’on se pose sont les suivantes : où sont les pouvoirs publics ? Sont-ils dépassés ? Ruinés ? Désœuvrés ? Sont-ils en train de réfléchir à une solution à ce massacre urbain ? A ce « crime contre l’humanité » ? Car, faut-il préciser, ce sont les générations futures qui vont en pâtir en corrompant leur notion de l’urbanisme et en les faisant grandir dans la honte de vivre dans une ville laide et chaotique.

L’être humain est anarchique de nature. Aussi, c’est aux autorités publiques que revient la charge de le “civiliser” en appliquant la loi avec vigueur ou bien en ordonnant de nouvelles mesures afin d’organiser l’espace public, quitte à se montrer parfois coercitif. En fait, on a tendance à oublier que nous vivons dans un Etat démocratique qui a des armes plus redoutables que la dictature pour se maintenir car il tire sa légitimité de la volonté souveraine du peuple. La démocratie n’est ni le laxisme, ni la partialité, sinon c’est la dislocation complète de l’Etat à laquelle nous assistons actuellement. Même en démocratie, l’Etat doit rester ce Léviathan prêt à user de son glaive (la loi) pour restaurer l’ordre.
Ce qui manque à ce pays c’est le cran : le cran de payer des chercheurs pour faire des études sociologiques et comportementales, le cran d’appliquer la loi à la lettre et sans aucune concession, le cran de décréter de nouvelles lois exemplaires qui toucheront sévèrement aux biens et au portefeuille du Tunisien et qui le dissuaderont de tuer son pays à petit feu (comme il est en train de le faire maintenant).
Un jour, j’ai eu une discussion avec un hollandais qui m’a dit : « Vous savez, le Hollandais n’est pas aussi civilisé que le Tunisien, mais il a tellement peur de se ruiner pour payer une infraction du code de la route qu’il s’applique à le respecter ». Pareille pour la collecte des détritus : en Suisse, des poubelles mal rangées, mal triées, déposées sans respect de l’heure ni de l’emplacement sont durement sanctionnées. Dans d’autres pays, les employés municipaux sont encouragés à appliquer la loi en ayant une prime sur chaque amende payée et vont même jusqu’à fouiller les déchets pour trouver les traces de son propriétaire !
A bon entendeur …