“Chassez le naturel, il revient au galop !” Dicton d’une extrême banalité ; c’est pourtant à lui que l’on est bien tenté de penser pour commenter le comportement récent du pouvoir politique. Le gouvernement, d’union nationale nous dit-on, n’y va pas de main morte en matière de répression des mobilisations protestataires. Coup après coup et baffe après baffe, le gouvernement redéploie la formule-choc ancestrale, solution facile face à la conflictualité que génèrent ses propres politiques : la répression policière intégrale et l’investissement autoritaire de l’espace public comme réponse politique.

Car oui, la stratégie de la matraque est bel et bien une réponse politique. Un des premiers enseignements du maintien du pouvoir politique sur une multitude, qu’on pourrait lire dans un manuel imaginaire appelé “Comment gouverner pour les nuls”, c’est qu’on peut gouverner par l’amour comme on peut gouverner par la peur. A défaut, on peut toujours, comme le prévoit le manuel flicard, gouverner par la grâce de la raclée : la raclée instituée en politique, car systématiquement invoquée pour réguler les passions du corps social. Par le réinvestissement policier massif de l’espace public, devenu espace de luttes au cours des dernières années, le gouvernement aspire à faire peur par l’administration intransigeante de la raclée-pour-tous et du fermez-tous-vos-gueules. Et il ne cligne pas des yeux avant de s’y mettre, car ses bras bougent plus vite que l’éclair pour taper sur tout ce qui bouge, ou tout ce qui se propose de bouger, car, tous les lucides l’auront vu, tout le monde y prend pour son grade.

Au tour des étudiants ces jours-ci de goûter aux délices des produits coercitifs de la flicaille. Car la politique de la raclée, si bien pratiquée par les forces de l’ordre (appellation d’une extrême justesse, d’ailleurs), puise dans un répertoire d’action historiquement cumulé. Et le savoir-faire des agents en la matière, transmis par les aïeux de l’institution policière, les amène à en venir tout de suite aux poings, quitte à bien remettre à leur place, c’est-à-dire à l’hôpital, de jeunes individus inoffensifs venant renégocier une décision politique qui affecte concrètement leur destin.

C’est que les conditions de possibilité d’un tel carnage sont partiellement ancrées, partiellement, dans les structures mêmes de la gouvernementalité néolibérale, systématiquement génératrice de violence. Car un Youssef Chahed puise clairement ses stratagèmes légitimateurs et coercitifs, peut-être sans le savoir d’ailleurs, dans les figures contemporaines emblématiques du néolibéralisme autoritaire : les Thatcher et les Reagan, ces maniaques du marché qui aiment bien châtier pour s’assurer de la bonne marche de leurs programmes politiques. Et le premier ministre est un homme politique de cet acabit : c’est sous les artifices rhétoriques de la restauration de l’ordre – expression ironiquement très juste, sauf que l’ordre n’a pas été touché dans sa logique structurale pour avoir besoin d’une restauration –, du maintien de la sécurité, de la guerre contre le terrorisme et de la relance économique – sans la mise en place concrète d’une politique de relance – que doit se poursuivre l’entreprise de destruction des collectifs et du service public, soumis à l’imperium expansionniste de la logique de marché et de la généralisation de sa grammaire sur tous les champs de la société.

Car il y a un bon bout de temps déjà que les thuriféraires de l’ordre semblent bien attelés à sonner la fin de la récré révolutionnaire. “C’est fini les jeunes, il est temps que les choses reprennent leur train-train. Nous avons le dernier mot de toute l’histoire, de toutes vos histoires. Et si vous haussez le ton, si vous faites les malins, si vous n’êtes pas sages, on vous casse la gueule avec tout ce que nous avons comme outils et comme panache.” Il suffirait pourtant d’une dose microscopique de lucidité pour voir à quel point une telle logique est bête, car consubstantielle aux forces politiques de l’inertie gouvernementale.

La rupture systémique opérée par l’événement-avènement de 2011, préfigurant une nouvelle configuration des rapports citoyens au pouvoir politique central, une refonte des attitudes et affects politiques et des manières d’investir l’espace public par des revendications sociales, est définitivement opérée. Il suffirait de remarquer l’opiniâtreté des mouvements sociaux et de leurs acteurs, à Tataouine, à Kairouan, au Kef, à Jebiniana, qui convergent tous, par une drôle de providence immanente du corps social, comme pour confirmer un constat antérieurement posé. Tenir tête aux policiers armés jusqu’aux dents est devenu un élément incorporé très profondément dans l’ethos contestataire des mobilisés. C’est donc un acte d’une extraordinaire sottise que de demander aux groupes contestataires de renoncer à ce que peut désormais leur puissance. Mais il serait tout aussi sot de croire que le pouvoir cessera un jour de le faire : investi par la puissance qui lui est conférée, celle de l’agir pour le destin collectif, il ne peut voir son autorité contestée sans réagir. Ses stratagèmes légitimateurs, les mêmes que ceux des gouvernements successifs, sont des réponses illusoires à des problèmes concrets.

Il s’en est suivi une conséquence d’une étonnante clarté : la mise en œuvre du règne de l’inertie politique intégrale. Ou plutôt celui DES inerties, au pluriel : inertie des rapports sociaux ; inertie de l’offre politique-électorale ; inertie de la configuration des rapports de force politiques ; inertie de la structure des débats politiques qui ont cours dans l’espace public ; inertie de la pratique institutionnelle (car, même s’il faut admettre que la configuration des institutions politiques a été transformée en vertu de la constitution de 2014, le pouvoir actuel ne semble pas avoir l’intention d’aller jusqu’au bout de cette reconfiguration) ; inertie du rapport du kratos – fondamentalement policier – à la protestation sociale. Si bien qu’un tel spectacle, le spectacle moribond de l’inertie, n’a rien de particulièrement beau à offrir. Il ne faut donc pas s’étonner de voir le tohu-bohu de la brutalité policière déployée face aux étudiants des facultés de droit. La sombre crétinerie de la répression aveugle n’a jamais quitté l’esprit de l’Etat tunisien, pas plus que la matraque n’a quitté ses bras de flic, pas plus que l’ombre du mensonge n’a quitté son discours.

Il faut bien énoncer, avec toute la clarté qu’on doit à l’enjeu, que cette violence est une vraie honte. On pourrait s’attendre à la reconduction, pour encore un bon bout de temps, du règne de l’inertie politique intégrale, tant que les conditions de possibilité politique de sa révolution ne sont pas réunies, et tant que tous les gouvernements qui défilent sur le panthéon du pouvoir persistent à combiner opiniâtrement des décisions politiques dont le potentiel conflictuel frise les 7 degrés de l’échelle de Richter avec une prédisposition tranchée à en venir rapidement aux coups et blessures pour les appliquer. Pour que les plaques tectoniques de cette réalité politique bougent vraiment, il faudrait qu’il se passe quelque chose du côté de l’offre politique existante, c’est-à-dire qu’il puisse exister une offre politique totalement et radicalement nouvelle…