L’article « Le bon, la brute et le truand. De l’improbable survie dans le Far West médiatique » revient sur le plateau télévisé de la chaîne Attessia datant du 18 mai dans sa partie consacrée à la polémique autour de la loi sur la réconciliation et pose la question de fond suivante : faut-il, au vu des risques du cadre, s’aventurer sur les plateaux télévisés des médias dont la ligne éditoriale n’est pas en faveur de la cause qu’on défend ? Son auteur, Walid Besbes, a pris le temps d’étudier l’extrait de l’émission nous donnant ainsi l’occasion de porter un regard critique sur un moment télévisé particulier qu’il qualifie, après démonstration, de « traquenard médiatique ». Il s’agit d’une mise sous la loupe d’un débat politique auquel j’ai participé sous la bannière Manich Msamah.

J’ai lu attentivement cet article, en tant que lectrice fidèle de Nawaat, en tant que membre de Manich Msamah et en tant que « sujet de dissection », et la première chose qui m’a interpellée, c’est l’absence totale de toute indication sur le fait que le plateau était composé de 6 personnes, y compris moi-même, quatre protagonistes ont totalement été écartés de l’analyse : un ministre (Mehdi Ben Gharbia), un élu (Ammar Amroussia), un ancien ambassadeur (dont j’ai malheureusement oublié le nom) et un politologue de renommée (Slaheddine Jourchi). Or, la composition du plateau est elle-même significative par le déséquilibre créé en faveur de la loi sur la réconciliation. Elle influe autant sur le déroulement de l’émission que sur le discours des invités. Il me semble curieux que l’auteur n’y prête aucune attention et se focalise directement sur le truel.

Il est bien évidemment clair qu’un duel s’est installé au cours de l’émission entre Ben Salha et moi-même, et il méritait bien ce focus analytique, surtout quand il s’est transformé en truel comme le démontre parfaitement Walid Besbes. Du point de vue méthodologique, deux approches ont été combinées pour disséquer le plateau :

  • d’une part, analyser minutieusement la réalisation de l’émission du point de vue technique et tenter des interprétations ;
  • d’autre part, analyser le plateau en tant que moment de communication politique.

Pour cette deuxième approche, il me semble maladroit de ne pas prendre en considération le contexte et surtout, de ne pas considérer la participation de la campagne de Manich Msamah (ou même celle de Ben Salha) comme une action médiatique ponctuelle dans le cadre de toute une stratégie de communication. Il est aussi hasardeux de formuler des hypothèses sur les conditions dans lesquelles ce plateau a été accepté sans interroger les concernés et, surtout, de présenter ces hypothèses comme des faits.

Sur ce dernier point, il est utile de clarifier qu’Attessia avait proposé à Manich Msamah un duplex, ce qui a été tout bonnement refusé. « Qu’est-ce qu’un débat sur Manich Msamah où il n’y a pas des Manich Msamah !? Illégitime ! ». La condition de la présence de Manich Msamah sur le plateau a donc été acceptée par le média. Aurions-nous pu imposer plus de conditions ? Certainement, après la remarquable analyse de Walid Besbes qui nous en apprend beaucoup sur « le cadre ». D’autres médias, tels que Nesma, sont catégoriquement refusés par la campagne, quelles que soient les conditions. Quoi qu’il en soit, Walid Besbes décrit l’apparition comme un acte résigné, alors qu’en réalité, elle avait été imposée par la campagne.

Sur le choix du discours, du style et du membre de Manich Msamah qui devait s’acquitter de cette tâche, le choix s’est porté sur ma modeste personne après une longue discussion (à laquelle je n’ai pas participé). Mais je sais que, comme pour toutes les apparitions médiatiques, les membres du groupe ont étudié l’opportunité et ensuite les profils possibles sous tous les angles. Ils ont ensuite choisi celui/celle qui était le plus en adéquation avec ce que la campagne attend de cette émission. Il est évident que je ne vais pas m’étaler sur les aspects stratégiques et tactiques de notre communication, mais il est bon de rappeler que, depuis sa formation, la campagne a opté pour une communication inattendue et originale. Elle a misé sur la diversité et la fraîcheur et elle s’est adressée à la conscience des gens et non pas à leur inconscient, contrairement à la plupart des acteurs politiques. Peut-être que nous sommes plus proches du « sens commun » qu’on veuille bien le croire ?

En réalité, Manich Msamah regorge de talents, nous aurions pu nous appuyer sur un discours plus offensif ou plus argumenté, ou sur une expérience plus longue, ou sur une image plus représentative. La campagne a fait un choix en fonction de paramètres concrets (tels que le public cible qu’elle cherche à atteindre, par exemple), qu’il soit judicieux ou pas, seul le groupe peut en juger, parce qu’il est le seul à connaitre les paramètres dominants à ce stade de la campagne.

Il est incontestable que si la campagne mène aujourd’hui à la fois la guerre médiatique et de terrain contre le projet de loi, c’est qu’elle a prouvé disposer de la finesse nécessaire pour savoir naviguer par mauvais temps, sinon, elle n’aurait pas résisté deux ans. Il est donc tout à fait absurde de penser que nous nous aventurons « en terre inconnue » ou que nous témoignons d’une « naïveté sans bornes », les membres de la campagne sont de fins observateurs de tout ce qui fait la chose publique, en particulier les médias et c’est précisément pour cela que la majeure partie de sa communication se fait en dehors des « cadres ». Il est aussi vrai que les militants de Manich Msamah ne sont pas des stars de la télé, que ce monde ne leur est pas familier et qu’ils préfèrent de loin les discussions publiques dans les cafés, mais faut-il pour autant que la campagne s’en prive systématiquement et pratique la politique de la chaise vide ? Ou faut-il qu’elle fasse appel à un visage médiatique entrainé pour défendre sa cause à sa place ? Nous avons répondu clairement à ces questions, nous choisissons quand et comment « entrer dans le cadre » et, aussi, en sortir.

Il reste tout de même un dernier point, très personnel, pour lequel je serai ravie d’avoir plus de clarifications de la part de Walid Besbes puisqu’il a poussé l’effort jusqu’à analyser les expressions, les sentiments et les intentions. Où a-t-il lu de la tristesse ou de l’accablement sur mon visage ou dans mes gestes ? Et pourquoi pense-t-il que ce plateau était une « amère expérience » ? En réalité, j’ai vécu une variété de sensations pendant ce passage qui vont de l’étonnement à l’extrême amusement en passant par l’indifférence et la concentration, mais je n’ai ressenti à aucun moment de la tristesse ou de l’accablement.

Le plateau présentait, dans sa composition, sa modération et sa réalisation plusieurs désavantages qui pouvaient entraver une prestation correcte, mais, au vu du nombre des visionnages et du contenu des commentaires, il s’agit sans aucun doute d’une expérience fructueuse pour la campagne dont l’impact est clairement positif, y compris au regard du « sens commun ». A la question « faut-il oui ou non participer à des plateaux non objectifs ? », je tombe d’accord avec l’auteur qu’il s’agit là d’une carte risquée, à jouer avec extrême parcimonie et vigilance. Mais la campagne n’a aucunement l’intention d’élire domicile dans le Far West, cette escapade lucide avait des objectifs précis et ils ont été atteints.

Je remercie encore une fois Walid Besbes pour cet excellent effort de décodage et d’analyse. Cet article sera certainement une référence pour tous les membres de Manich Msamah qui seront, lorsque la campagne l’estimera utile, invités à des plateaux télévisés, comme il fera sans nul doute l’objet de discussions très bénéfiques au sein du groupe. Mais je regrette qu’il n’ait pas pris le soin de mettre l’objet de l’observation dans son contexte correctement, sans préjugés et avec le même sérieux démontré dans l’analyse technique.

J’espère que mes commentaires seront accueillis comme une marque de respect pour le travail fait par Nawaat et comme le retour spontané d’une lectrice exigeante et non d’une « rescapée du Far West ». Je voudrai souligner qu’ils n’engagent que moi-même. Il s’agit là d’une contribution personnelle dans l’effort de lutte contre la manipulation médiatique.