Dans cette séquence de grand chambardement révolutionnaire dont l’étincelle remonte à l’hiver 2010-2011 et dont les lueurs d’un improbable printemps continuent de se faire attendre, ils se précipitent à poser avec Bachar el-Assad, cet ectoplasme portant le nom de la dynastie qui maintient entre ses griffes depuis environ un demi-siècle la Syrie et son peuple martyr. Si l’ancienne direction de l’UGTT sous la férule de Houssine Abassi a laissé son empreinte dans ce que l’on doit bien appeler une défection à l’échelle du territoire de l’Etat tunisien avec le concours de l’Académie monarchique du Nobel, la nouvelle direction, avec à sa tête Nouredinne Taboubi, laissera celui d’une direction, aile marchante du « clan patriotique arabe » à l’échelle régionale.

L’ectoplasme Bachar et la momie Bouteflika

S’afficher auprès de l’ectoplasme Bachar est, pour la direction de l’UGTT, un point d’honneur en défense de ce qui, selon elle, est l’un des derniers remparts du « clan patriotique arabe », avec le régime des généraux algériens, précise dans son intervention à la radio Shems FM, Bouali Mbarki, tout fier de s’afficher avec le dernier spécimen de la dynastie Assad. Il se mêle ainsi les pieds dans une démonstration où il ressort que l’UGTT lutte contre le démembrement territorial de la Syrie ainsi que son bras militaire. Tout au long de la guerre civile qui a ravagé le pays, ce régime s’est comporté comme une armée de supplétifs des grands frères russes et iraniens sans l’aide desquels la fameuse dynastie des Assad aurait déjà mordu la poussière. Nous voilà donc éclairés sur ce qui motive la rencontre de la délégation de l’UGTT avec la marionnette russo-iranienne: Bachar. Les derniers défenseurs du « clan patriotique arabe » sont pour les dirigeants de l’UGTT, l’ectoplasme Bachar et le président, quasi momifié de son vivant, Bouteflika. Ces remparts sont les derniers vestiges du « clan patriotique arabe » menacé par les diverses familles plouto-monarchiques de la péninsule arabique: Arabie Saoudite, Qatar et Emirats Arabes Unis. Voici en résumé la profonde pensée géopolitique qui anime nos bureaucrates dirigeants de l’UGTT.

« Patriotes » et « antipatriotes »

Pour les nouveaux maîtres du syndicalisme tunisien les règles du jeu géopolitique opposent dès à présent le clan « patriote arabe » contre le clan « antipatriote arabe ». L’urgence étant pour le syndicalisme tunisien de se ranger derrière l’ultime digue retenant la déferlante que le secrétaire adjoint Bouali Mbarki nomme le « terrorisme » et ses soutiens. Mais quelle mouche a piqué les leaders du syndicalisme tunisien pour choisir ce moment précis afin de détourner l’attention des mille et un dossiers brûlants que la question sociale en Tunisie soulève? Cela est devenu une habitude de voir l’opposition politique dite « de gauche » ou les différentes directions de l’UGTT qui se sont succédées, durant la dernière séquence, faire de l’agitation tout azimut autour de la question palestinienne, de la lutte contre l’entité sioniste ou tout autre sujet ayant trait à la question « patriotique arabe », un point d’honneur. Cela les dédouane à bon compte de détourner l’attention sur les urgences à l’échelle nationale, tant sur le plan social que politique. C’est même devenu la marque de fabrique de ces dirigeants syndicalistes et politiques.

Les questions qui fâchent

Se drapant d’un patriotisme de pacotille, ces derniers évitent les questions qui fâchent. On le voit sur les bancs de la fameuse Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) où les gesticulations des parlementaires du Front Populaire prennent des tournures cocardières lorsqu’il est question de défendre un patriotisme qui confine au crétinisme chauvin, avec ses envolées lyriques ampoulées et ses vers de poésie rances. C’est que nous avons affaire à un phénomène générationnel. Celui d’une génération qui s’est immergée en politique en étant toujours du côté des « puissants » et des « vainqueurs » du moment. Une génération béni-oui-oui qui a avalé les couleuvres staliniennes ou « patriotico-staliniennes ». Qu’elles prennent la figure du « Petit Père des Peuples », celle du « Grand Timonier » ou des différents « Raïs » baasiste ou nassérien, sans oublier leur duplication stalino-frériste musulmane dont le sieur Ghannouchi est un spécimen rare. Lui, nassérien dans sa prime jeunesse avant de culbuter dans le chaudron frériste quand Nasser fut écrasé par la sainte-alliance réactionnaire du turban et de la CIA.

C’est cette génération qui s’est trouvée freinant des quatre fers le processus de révolution permanente qui secoue l’ensemble Machreq/Maghreb, après avoir occupé durant plusieurs décennies la posture d’apprentis « opposants » tout juste bons à donner aux régimes policiers un léger verni « démocrate ». Regardez, nous avons des « opposants » ! Le partage des tâches s’est trouvé simplifié par l’occupation de l’ensemble du spectre politique et syndical à la fois par les écuries politiques dites de « gauche », de « droite », ou celles squattant les principaux rouages syndicaux tel que l’UGTT, voire même les différentes directions des départements culturels officiels ayant la haute main sur l’animation culturelle tels les festivals de musique, de théâtre ou de cinéma. Cette génération est toujours orpheline d’un « Raïs ». Elle cherche, vainement, le saint sauveur dans les décombres des régimes thermidoriens.

Pour leur malheur, ces régimes sont ébranlés en profondeur par la conjonction de l’épuisement de la longue séquence d’accumulation capitaliste primitive (un demi-siècle) donnant naissance à de nouvelles générations de lutteurs qui ont appris les hiéroglyphes de l’émancipation sociale et politique, non dans les manuels dogmatiques, mais dans une pratique privilégiant les structures de mobilisations horizontales, le contrôle démocratique de leurs actions, la solidarité de terrain. La génération béni-oui-oui est en train de griller ses dernières munitions. L’heure du changement a sonné.