En l’an 1950, l’écrivain français L.-F. Céline revint de son exil au Danemark, pour regagner une France d’après-guerre complètement détruite et quasi-dominée par les intellectuels de gauche. Accusé par J.P Sartre dans son Portrait d’un antisémite (1944) d’être un vendu aux nazis, Céline avait répliqué par un pamphlet intitulé A l’agité du bocal (1948). Quoique sorti de son contexte, ce titre emprunté ici au pluriel reste valable pour évoquer le vacarme assourdissant d’un phénomène culturel et littéraire qu’on pourrait qualifier de « ridicolo », pour ainsi dire dans une belle langue latine. Il s’agit là de la position esthético-politique d’une « nouvelle génération » d’écrivains et romanciers francophones polémistes, d’origines arabe et maghrébine, presque absorbés par le showbiz et la propagande médiatique. Polémiquons donc avec eux et laissons les livres pour plus tard !

La genèse de ce débat, rappelons-le, nous pouvons la situer bien avant les récentes déclarations du journaliste algérien Kamel Daoud, auteur de Meursault, contre-enquête (2013), concernant la langue arabe, sa politique et ses usages, sur le plateau de l’émission La Grande Librairie. Elle précède aussi les déclarations de Leïla Slimani, prix Goncourt 2016 pour son roman Chanson Douce, à propos des sociétés arabes et de leur ‘’misère sexuelle’’, la société marocaine en particulier, faites dans ses chroniques et dans ses deux derniers livres Sexualité et mensonges, la vie sexuelle au Maroc (2017) et Paroles d’honneur. On peut la faire remonter jusqu’à la controverse autour du manuscrit du Pain nu, roman de l’écrivain marocain Mohammed Choukri, et sa traduction française. Ce qui est interpellant dans ce phénomène, c’est le double discours systématiquement pratiqué par ces acteurs culturels, mais aussi l’accablante agitation idéologique et médiologique au détriment de la rigueur intellectuelle, la lucidité littéraire et la subtilité stylistique. Tout cela nous fait penser à l’âne de Buridan qui, parce qu’incapable de trancher, meurt de soif et de faim. Que veulent alors ces francophones gentils et illuminés ?

Mésentente esthétique ou mimétique idéologique ?

Dans Jean Genet, menteur sublime (2010), Tahar Ben Jelloun avance que Choukri n’aurait pas écrit son roman, qu’il aurait dicté à l’écrivain américain Paul Bowles, et il s’appuie sur l’absence du manuscrit arabe pour défendre ses dires. Version contestée par le critique marocain d’expression arabe Mohammed Berrada. De sa part, Choukri n’a cessé de reprocher à Ben Jelloun sa manière « orientaliste » de présenter la culture marocaine aux Français, en la rabaissant à un « folklore mesquin ». En somme, Choukri pense, dans un entretien avec le dramaturge Zoubeir Ben Bouchta (Al Quds, 5 février 2002), que Ben Jelloun « aurait regretté de traduire le Pain nu » et il ira jusqu’à dire que ce dernier a refusé de communiquer son adresse à un journaliste italien voulant l’interviewer. Tahar lui aurait dit « qu’il n’était pas difficile de retrouver Choukri à Tanger, parce qu’il flâne souvent entre les bars où il mendie ses verres ». La scission est donc finale, pas uniquement entre deux auteurs majeurs de l’histoire de la littérature marocaine du 20ème siècle, mais surtout entre deux visions nettement distincts voire irréconciliables dans leurs façons de lire le monde et les choses. Ben Jelloun, dont la maîtrise de la langue arabe n’est pas terrible – c’est lui-même qui le dit à Choukri au moment de la traduction du roman -, deviendra plus prudent, davantage distant disons, vis-à-vis de ses confrères arabophones. A-t-il jalousé le « fou des roses » pour l’immense succès de son texte ? On n’en sait rien. Néanmoins, ce qu’on ne peut pas, par contre, ignorer c’est qu’il a creusé bien au fond de cette scission idéologique pour en faire la tombe même de sa Nuit sacrée.

Depuis cette rupture et jusqu’à la fondation de ce que j’ai appelé dans un article la « confrérie littéraire Benjellounienne », Tahar ben Jelloun rassemble autour de lui nombre de derviches tourneurs, dansant et psalmodiant tant de prières codifiées et insaisissables : le bébé est mort, les arabophones sont majoritairement islamistes, les maghrébins sont obsédés, tragédie linguistique marocaine, etc. Il suffit en fait qu’un des membres de ce clan, n’ayons-pas peur d’appeler les choses pas leurs noms, s’agite contre un fait divers ou une pathologie de type psychanalytique propre à l’humain, pour que les médias français en fassent la déclaration d’une découverte ethnologique ou zoologique contemporaine. Un pet à Casablanca ou à Alger, et cela fera du bruit à Landerneau. La publication des romans d’un Fouad Laroui ou d’une Leïla Slimani ne passent pas sous silence, car toute la machine matriarcale de Maman France allume la chandelle à quatre cornes. Fermons les livres et allumons France Télévision ! Alors que, lorsqu’il est question d’auteurs bilingues, moins impliqués ou pas impliqués du tout dans ce pêle-mêle mercatique, et je pense à Mohammed Hmoudane et aux regrettés E.A El Maleh et Mohammed Leftah, là règne le silence. Eh bien non, disons-le clairement, transformer le texte littéraire en un prétexte pour servir un plan d’attaque politique et politisée ne sert personne, encore moins ceux qui prétendent être les leaders d’un mouvement d’émancipation, à moins qu’il soit un fonds de commerce nécessaire à la confection d’une fausse notoriété publique et une gloire artistique illusoire. Il ne s’agît donc ni d’une mésentente esthétique ni d’une mimétique idéologique, mais d’une confusion discursive et une ambiguïté éthique que Patrick Chamoiseau résume, dans son essai Ecrire en pays dominé (1997), en s’interrogeant : « Comment écrire, dominé ? »

Jetez le bébé avec l’eau du bain !

Le bébé est mort, écrit Slimani dans l’ouverture de sa Chanson douce. Mais qui a tué le môme au juste ? En tous cas, la nounou n’y est pour rien. Ce que se forcent les membres de la confrérie à négliger, par omission et/ou indifférence, c’est que publier un ouvrage dans un idiome français d’Afrique – français du lycée Descartes de Rabat ou du Quotidien d’Oran – ne signifie pas promettre une allégeance éternelle et inconditionnelle à une hégémonie idéologique francophone, dominant et hantant le fantasme d’une identité culturelle. Trahir pour écrire, d’accord, mais trahir soi-même et le monde pour rester fidèle au texte – le texte n’est-il pas le monde de l’écrivain ? – non pas trahir pour accuser sans fondements, sans nulle finesse. Traîtrise opportuniste. Nous n’accusons pas la confrérie ni ses membres, comme le font certains, d’inventer un Maroc qui n’existe pas, un Maroc « exotique », on n’en est pas là, mais nous questionnons leurs tentatives de « résoudre » des questions identitaires, politiques et civilisationnelles à travers des raccourcis pseudo-littéraires. Questions auxquelles un intellectuel marocain de taille comme Abdelkébir Khatibi s’était attaqué en y consacrant toute une vie. Khatibi écrit dans Bilinguisme et littérature, chapitre de son volume Maghreb Pluriel (1983), consacré à l’analyse du roman de l’écrivain tunisien Abdelwahab Meddeb, Talismano (1979) : 

Mauvaise plaisanterie : nous, les Maghrébins, nous avons mis quatorze siècles pour apprendre l’arabe (à peu près), plus d’un siècle pour apprendre le français (à peu près) ; et depuis des temps immémoriaux, nous n’avons pas su écrire le berbère.

Il faut prendre la mauvaise plaisanterie de Khatibi au sérieux parce qu’elle nous résume la gravité de ce qui se passe et dénude les aspects superficiels d’un réductionnisme voulant traiter la métaphysique d’une tradition religieuse et l’ontologie d’un peuple, des peuples Arabes, dans des émissions de divertissement ou de télé-réalité. Prenons donc la plaisanterie de Khatibi au sérieux en écoutant l’écho d’une expression italienne : cornuti e mazziati. Etre à la fois trahis et battus. Pourquoi nous n’avons pas su écrire le berbère ? Sans doute, nos amis répliqueront par dire : c’est à cause de l’invasion arabe et la radicalité de l’Islam. Et à notre tour de leur dire, sur le même ton par lequel Khatibi a critiqué l’historicisme d’Abdallah Laroui, qu’ils confondent « l’Autre » avec « autrui », l’anthropologie culturelle avec la pensée de la différence ; pire, ils confondent dans les genres journalistiques, ce qu’est une chronique, un pamphlet ou un article d’opinion. Lisons ce que Kamel Daoud écrit au Nouvel Obs, 5 septembre dernier, jouant le rôle de l’avocat de ladite femme émancipée, dans un commentaire « inédit » du nouveau livre de la disciple la plus intime de Ben Jelloun : Leïla Slimani. Kamel Daoud parle d’« affirmation révolutionnaire » et de « grande révélation », alors que le bouquin n’est que le ramassis de ce que Cheikh Tahar a fait véhiculer depuis un quart de siècle. Aucune inscription dans une vraie tradition littéraire sérieuse, française ou francophone.

Des clichés, que des clichés, lisez et jugez-en par vous-même ! Leur seul but : réduire tout le monde à un nouveau logocentrisme, et créer le « buzz » pour sortir de la catiche du phoque, parce qu’ils n’arrivent plus à revenir dans le passé (pour apprendre l’arabe) ni à avancer vers l’avenir (pour devenir des intellectuels décolonisés). Cela est typique du mimétisme naïf d’un orientalisme révolu et d’une soumission intellectuelle qui baigne dans l’idéologie et la haine de soi. Lisez-les et suivez leurs différentes déclarations médiatiques, et vous allez finir par savoir que c’est à la coutume de Paname que le bébé noyé paie l’amende.