Parmi les émissions du paysage médiatique tunisien, il est communément admis qu’un classement en régit certaines catégories suivant des critères d’éthique, d’objectivité et/ou de professionnalisme. Plus précisément, les émissions traitant du volet dit « social » sont polarisées entre les productions à caractère sensationnel (Du type de celles présentées par les frères Chebbi), celles, moins polémiques mais qui n’en invitent pas moins leurs invités à étaler leur vie privée (A l’instar de Hkayèt Tounsiyya animée par Sami El Fehri) et celles, enfin, qui ont une réputation de sérieux dans leur approche des questions traitées à l’image d’El Hak Mâak ou Yaoumiyet Mouaten. Les premières, malgré les scandales et la mauvaise presse, tiennent le haut du pavé en termes d’audimat ; on a beau leur reprocher la tendance au sensationnalisme, l’encouragement au voyeurisme, la HAICA a beau fait de suspendre pour les écarts à l’éthique communément admise, rien n’y fait : Ce sont les émissions qui réalisent encore et toujours les meilleurs audimats. En contrepartie, on a tendance à louer le caractère professionnel des émissions de l’autre pôle (Le pôle dit « sérieux ») ; on nous présente toujours un travail « d’investigation », le traitement est généralement « objectif » et la dignité des protagonistes généralement « respectée ».

Toutes ces émissions se targuent d’avoir un objectif « social », qu’elles n’ont d’autre ambition que de montrer la « réalité » telle quelle, que pour elles, « montrer » le réel est une première étape pour trouver des solutions aux problèmes réels que vit le citoyen touché par la grâce de la caméra. Toutefois, la sincérité du premier type d’émissions (celles des Chebbi et assimilées) est souvent remise en question. Les milieux éclairés gratifient généralement leurs présentateurs de l’étiquette populiste, les accusent pas mal de fois de donner une tribune à la violence sociale et que l’exposition des agresseurs et de leur discours a un effet émulateur. Par contre, le deuxième type d’émissions ne reçoit pas de telles critiques ; ce sont des émissions qui ne laissent pas de traces indélébiles dans la mémoire des téléspectateurs mais qui ont le « privilège » de la « respectabilité ». Quelques fois, elles font parler d’elles, mais jamais de vagues, ni de scandales. Mais elles y gagnent encore et toujours de la « respectabilité » pour le rôle « social » qu’elles peuvent jouer et leurs figures de proue y gagnent en estime et en notoriété. Telle l’émission de Yaoumiyet Mouwaten pour son numéro du 21 Octobre 2017.

Elle a pris pour sujet les conditions difficiles d’une école à Hofret El Jinnah, village perdu au milieu des montagnes de Jendouba. Tous les ingrédients étaient réunis pour un « bon reportage » : Difficulté d’accès, animaux sauvages sur le chemin, routes impraticables en temps de pluie, école sans clôture sans eau ni toilettes, enfants en retard d’instruction. Clou(s) du spectacle : Une fillette gravement malade et… Scandale !! Un instituteur qui commet une foultitude de fautes de langue ! Sauf que depuis bientôt sept ans que ce genre de reportages ne cesse d’être diffusé, une telle émission ne relève plus de l’information. Substantiellement, rien de nouveau n’a été apporté, à part la constatation de visu des fautes qu’un enseignant-remplaçant a commises. Ce sont justement ces fautes (graves ? oui !) et l’intervention du journaliste-reporter qui ont défrayé la chronique ; c’est dire la légèreté du contenu journalistique.

Car en termes d’ « informations », cela ne pesait pas bien lourd ; une route difficile –L’entrepreneur aurait failli à ses engagements- dangereuse -des animaux sauvages rôdent la nuit- impraticable en temps de pluie, une école sans clôture et sans eau courante, des classes opérant encore sous le régime des « équipes » (نظام الفرق) supposé abrogé, des élèves en retard scolaire, quelques cas sociaux, une petite fille gravement malade et un instituteur commettant des fautes d’orthographe ; il n’y avait pas de quoi sauter au plafond : des faits on ne peut plus classiques et des thématiques on ne peut plus rabâchées par tous les médias. Donc, rien. Nada.

Il est surprenant que des « informations » qui tiendraient dans un reportage classique de moins de cinq minutes aient pu de la sorte défrayer la chronique. En 2017, on ne peut raisonnablement plus faire une émission de 25 minutes sur des sujets aussi démoralisants. Il fallait bien faire quelque chose ! Et ce « quelque chose » a été bien efficace : Il a créé une grande émotion à propos de la petite Nesrine (On a bien réussi à retenir son nom, contrairement aux autres !) et une grosse indignation contre l’instituteur. Tout cela sur fond d’une grande admiration pour Sami Bennour, sauveur de la fillette et vengeur de l’éducation nationale. Ce « quelque chose » a agi sur un réel morne pour le transformer en un bloc de sensations ! Ce qui, d’après Deleuze, est le propre de l’œuvre d’art1. Plus précisément, nous sommes ici dans le domaine du septième art.

Silence… On tourne !

Il est très instructif que l’une des premières séquences du reportage –Que nous appellerons désormais indifféremment film ou documentaire- est un travelling en caméra portée suivant Sami Bennour qui se dirige vers un homme de la région pour lui demander son chemin. La caméra portée est un procédé généralement utilisé afin de permettre au spectateur d’adopter le rythme du sujet. Ici, on met donc ses bottes, on enfonce ses pieds bien profondément dans l’herbe verte de la plaine et on suit Sami Bennour sur ce terrain abrupt pour faire le premier contact avec la population indigène… On retient son souffle… « Aslèma »… Première poignée de main… Bienvenue à Hofret El Jinnah !

Un autre aspect de cette scène est la manière avec laquelle Sami Bennour entre dans le champ. D’abord, un plan fixe montrant de grandes étendues et un vieil homme au milieu. Le plan large adopté n’indique pas si cet homme aura une importance dans le récit. Un joli plan carte postale. Puis Sami Bennour entre dans le champ. Là, miracle, la caméra commence son mouvement ! C’est à ce moment-là que commence l’action ; l’homme au milieu de la scène ne prend réellement de l’importance que lorsque le reporter vient à sa rencontre ! Sami Bennour illumine la scène ! Que la lumière puisse donc être faite sur ce pays perdu !!

Cette première séquence n’obéit à aucun impératif journalistique : ni au niveau de l’échange qu’il y a eu entre les personnages, ni au niveau technique. Par contre, elle obéit à une toute autre logique : Celle de la narration filmique ! Et comme l’affirme Edgar Morin, c’est la narration filmique qui est à l’origine du passage du cinématographe –comme une simple retranscription du réel- au cinéma : « c’est parce que tout plan de cinéma comporte un germe d’abstraction que la caméra, passant de l’un à l’autre, peut être dite stylo selon l’expression d’Astruc. Le cinématographe n’était qu’un spectacle, comme le théâtre. Le cinéma y a greffé une narrativité analogue à celle du roman. Il a en quelque sorte synthétisé les structures du théâtre et du roman »2. Nous ne sommes ici plus dans le reportage froid et sans vie correspondant au début du cinématographe. Nous sommes dans le documentaire, genre cinématographique à part entière.

On retrouve la narration filmique dans plusieurs autres séquences de l’émission ; le réalisateur a usé à volonté des gros plans et des zooms, nous entrainant dans le sillage de sa caméra pour entrer en contact affectif avec tel ou tel protagoniste ou mieux isoler Sami Bennour le mettant en face-à-face avec ses interlocuteurs. Néanmoins, une autre séquence mérite le détour : Celle de l’échange avec la petite Nesrine.

La séquence commence avec un plan large montrant de dos une rangée d’écoliers avec deux fillettes à l’avant et Sami Bennour assis juste en face. Première question : « Nesrine, es-tu malade ? »3. Commence donc le dialogue avec Nesrine. A un moment, la caméra entame lentement un zoom jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que Sami Bennour en face de Nesrine dans le champ…

Moment d’émotion…

Sami Bennour baisse la tête…
La voix off de Sami Bennour intervient alors pour expliquer son moment de faiblesse. Il relèvera ensuite la tête et poursuivra le dialogue avec les autres enfants…
Mais nous resterons chargés d’émotion. L’émotion que Sami Bennour nous a transmise par l’effet d’autorité qu’il a en tant que présentateur de l’émission et journaliste-reporter durant cette escapade.


Ce sera lui, encore et toujours lui, le médiateur entre le téléspectateur et le réel.

Scène d’un déclassement symbolique : le racisme de l’intelligence en œuvre

Le passage principal de cet épisode fut le moment où le journaliste prit la craie pour faire la leçon au maître d’école4. Les responsables de l’émission l’ont même découpé pour le mettre en valeur et, du même coup, se faire un peu d’auto-promotion. Ce fût d’abord un questionnement à peine voilé sur les fautes qui se trouvaient au tableau. Rapidement, le ton change et c’est à une interrogation orale à laquelle l’enseignant a eu droit, suivie d’une véritable leçon d’orthographe effectuée par le journaliste transformé en expert ès-langue française par la grâce de la caméra. On ne manquera pas de noter son sourire narquois au moment de finir ses deux « exposés ». Il aurait crié « VICTOIRE !! » que la scène n’en aurait été que plus parfaite !

Ici aussi, les techniques filmiques ont été utilisées à merveille. Le réalisateur a utilisé la dualité champ/hors-champ pour filmer la scène. Tandis que l’écran montrait un plan fixe sur le tableau, une lutte se jouait hors-champ dont on n’en saisissait que les répliques. Une telle manière de filmer a pour effet d’accentuer l’effet dramatique de la lutte. D’une part, nos yeux sont rivés sur le tableau -enjeu de toute la lutte- bourré de fautes et nous rappelant à chaque instant l’énormité du crime commis par l’instituteur. De l’autre, le bruit de la bataille. Le biais cognitif ainsi induit laisse peu de places à la distanciation critique par rapport aux faits. Qu’est-ce qui pourrait donc se passer dans la tête du téléspectateur alors que le scandale est là, devant ses yeux ? Va-t-il encore chercher les résultats de l’enquête alors que les traces du crime sont encore toutes blanches et le coupable la craie à la main ?

Outre que cette intervention illustre admirablement la nature « expéditionnaire » de l’opération, on gagnerait aussi à s’arrêter sur le dévoilement qu’elle a opéré sur la fonction que les journalistes ont toujours aspiré occuper. On ne parle pas des journalistes comme individus, mais du champ journalistique culturellement dominé par celui des enseignants. Non seulement le journaliste a pris le pouvoir dans la classe mais, symboliquement, le journaliste a pris le pas sur l’enseignant dans le champ de la production intellectuelle et culturelle5 : C’est le journaliste qui fait la leçon ! Nous ne sommes plus dans le contrôle de la visibilité exercé par le journaliste ; nous sommes dans la mise à mort pur et simple, avec la langue française pour guillotine !

Il est aussi symbolique que l’enjeu de la lutte soit la langue française, langue des élites et du Tunis cultivé et bien-pensant. A l’issue de la lutte, le journaliste a ainsi démontré sa supériorité intellectuelle sur l’enseignant sur le terrain favori des élites. Outre le déclassement opéré, le dédain démontré par le journaliste et par le sourire en coin marquant sa supériorité et par le ton utilisé est une illustration de ce que Bourdieu appelle « Racisme de l’intelligence », qui est « un racisme de classe dominante (…). Il est ce qui fait que les dominants se sentent justifiés d’exister comme dominants ; qu’ils se sentent d’une essence supérieure. Tout racisme est un essentialisme et le racisme de l’intelligence est la forme de sociodicée caractéristique d’une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence (…) »6… ou un titre comme la maîtrise du Français ! La domination est actée !

Caméra condescendante : Quand la domination de classe rencontre la suprématie « blanche »

Hogra. Un terme qui a traversé la révolution de bout en bout et de part en part. Il exprime le mépris ressenti par une large frange de la population des régions de l’Ouest et du sud tunisiens. On pourra euphémiser à l’extrême, parler de marginalisation ou de régionalisme. On pourra déplacer le problème en parlant de mépris de classe, nous ramenant à la lecture marxiste la plus orthodoxe. On pourra même essayer de se voiler la face et dire que ce sentiment n’est qu’une hallucination générale. Mais on n’y changera rien ; ce sentiment existe et la matrice de ce sentiment est fondamentalement un rapport de domination raciale. Du racisme !

Ce racisme n’est pas un racisme lié à la couleur de peau mais, comme les définit Sadri Khiari, aux « races sociales »7, « c’est-à-dire les races en tant que construction sociale ». Ces « races sociales » sont le produit de la reproduction par les élites dominantes des anciennes colonies des schémas de domination coloniaux. Une de ses formes est « l’adhésion à la blancheur » ou en d’autres termes « l’identification entre honneur social et accès à la blancheur : être reconnus comme Blancs ou tout simplement comme plus blancs que d’autres, c’est-à-dire correspondre au système normatif dominant dans les états impérialistes (…) devient un critère de valorisation, de distinction et de hiérarchisation qui double et parfois déborde les fractures de classe ».

Prenons un exemple ; El Khottab Aal Bab est l’un des feuilletons les plus regardés et les plus populaires depuis une vingtaine d’années. C’est la création considérée par l’imaginaire collectif dominant8 comme illustrant la belle époque, les familles idéales et les formes de voisinage exemplaires. Outre le fait que les événements se déroulent à la Medina de Tunis, deux personnages représentent de la plus belle des manières le racisme évoqué. Sid’Ahmed joué par Néjib Belkadhi et Othman Agha joué par feu Ahmed Snoussi. Bien qu’ils soient cousins originaires de Béja, tout dans le feuilleton les sépare : Sid’Ahmed, blanc de peau, élancé, à l’élocution claire et au langage châtié, poète à ses heures perdues et qui sera même fiancé à Fatma, fille de Chedly Tammar. L’idéal du jeune premier ! Othman, lui, a la peau brune, la voix grave, parle en « guèla », sera engagé comme chauffeur et bras droit de Chedly Tammar. Epousera Moufida –dite Hadda-, la femme de ménage. Le destin croisé de ces deux personnages donne à voir ce que l’imaginaire collectif dominant considère comme situation acceptable : L’homme originaire des contrées lointaines de l’Ouest et du sud tunisien est un subalterne. Il est accepté si et seulement s’il adopte « l’attitude blanche ».

Il est significatif aussi de mettre en parallèle la première séquence de Yaoumiyet Mouaten à Hofret El Jinnah et le plan où Othman est accueilli chez la famille du patriarche Chedly Tammar : Dans El Khottab Aal Bab, c’est un plan large montrant la famille réunie ; Othman entre de dos dans le champ sans que la caméra ne bouge. C’est Othman qui accède à un domaine qui n’est pas le sien et qui est accueilli avec des regards étonnés et méfiants. Dans Yaoumiyet Mouwaten, dès l’entrée dans le champ de Sami Bennour, la caméra commence à bouger. Sami Bennour en conquérant !

Tous les plans de ce numéro de Yaoumiyet Mouwaten sont truffés d’indicateurs de cette domination symbolique. A commencer par les dialogues qui se déroulaient entre Sami Bennour et les habitants de la région. A part la première rencontre –dont on a déjà évoqué la charge symbolique-, tous les échanges se font en position assise montrant un Sami Bennour condescendant envers ses interlocuteurs :