Une prise d’otages plus tard, Fahd, comme Hamlet, a été rattrapé par le spectre de ces ancêtres : si la Mecque a été capturée pendant plusieurs jours par des extrémistes locaux, c’est que les régents n’étaient pas assez pieux. Le prince héritier moderne se métamorphosa en roi traditionaliste. Sa Majesté le roi laissera place au serviteur des lieux saints. S’en suit une intensification de l’export de l’idéologie wahhabite, un soutien accru aux djihadistes en Afghanistan et une infiltration assumée des sociétés arabes. Evidemment, les américains sont passés par là mais ils ne sont pas la seule explication de tous les malheurs du monde.

Les malheurs du père, la chance du fils

Et Mohamed Ben Salmen dans tout ça? Il naît au beau milieu de cette période. Il a de la chance dans son malheur: la sélection naturelle au sein des Saouds a consacré sa branche même si son père fait partie d’une ramification mal lotie de cette branche. En effet, si le clan des Soudayris (du nom d’une des épouses du roi Abdelaziz) a fini par prévaloir sur ses rivaux, Salman Ibn Abdel Aziz n’a aucun poids effectif au sommet de l’état. Les services de sécurité sont aux mains de Nayef, l’armée est de l’apanage de Sultan, les affaires étrangères sont le domaine réservé de la descendance de Faysal, l’argent est pour Talal et ses fils. Salman, comme tous ceux qui ont remporté le jeu des trônes a su cacher son ambition et sa frustration, même à lui-même.

Le roi Abdallah n’aura été qu’une parenthèse. Lui aussi s’est contenté d’attendre en essayant de placer son fils mais il a raté son coup. Probablement trop lent à la manœuvre, son fils s’offre une armée d’élite faite des enfants des tribus saoudiennes en vue. Mais le chef de cette garde nationale du nom de Mutaab Ben Abdallah n’a pas su se faire une place dans le jeu des chaises musicales réservée aux Soudayris. Son père a sous-estimé Salman, perçu comme malade et diminué dans ses capacités de régner. Abdallah décédera avant Salman. Le discret prince héritier accède au trône. On le dit atteint de la maladie d’Alzheimer et on le voue à un sort de nouvelles parenthèses. Mais Salman se révèle à lui-même et aux autres. Il refuse d’être un trait d’union entre Abdallah et son fils. Alors, il fait le ménage méthodiquement depuis le cabinet royal à Riad jusqu’à l’ambassade saoudienne à Washington. De gros calibres tombent. Il ne se contente pas d’éliminer les hommes d’Abdallah. Il s’attaque aussi à son propre clan. Même le puissant Bandar Ben Sultan, le plus américain des princes saoudiens n’échappe pas à la révolution du palais. Cela semble complètement surréaliste: Comme paralysés, aucun des princes ne réagit à cette désarticulation minutieuse du pacte des Soudayris. Le salmanisme est en mouvement et rien ne semble lui résister. Ceux qui posent des questions sur le secret de ce coup de force d’un roi qui n’en a visiblement pas les capacités n’ont qu’une seule hypothèse en tête: MBS… Mohamed Ben Salman.

Les mentors émiratis

Un petit saut dans le passé pour comprendre: Nous sommes dans les années 2000. L’Arabie Saoudite, pointée du doigt depuis les attaques du 11 Septembre, a un voisin glamour: Les Emirats Arabes Unis (E.A.U). Deux jeunes princes mènent le bal: Mohamed Ben Rached à Dubaï et Mohamed Ben Zayed à Abu Dhabi. Le premier suscite de l’admiration dans sa gestion audacieuse de son émirat. Que cela soit justifié ou pas, Dubaï se forge une image attractive dans les sphères mondialisées. La bulle qu’elle engendre résiste bien aux crises économiques et n’éclate pas (du moins jusqu’à présent). Le second veille à ce que le cocktail soit savamment dosé: libéralisme économique, ouverture sociale contrôlée et système politique verrouillé. De loin, les deux Mohamed semblent avoir trouvé la formule magique pour sauver les monarchies pétrolières: diversification de l’économie, fonds d’investissement, modernisation sociétale (de consommation évidemment) sans céder une parcelle de leur pouvoir. Un troisième Mohamed vient toquer à leur porte: le fils à Salman.

Le mouvement est de taille car les saoudiens qui ont eu l’habitude de dicter leur loi à leurs petits voisins, donnent l’impression pour la première fois d’être dans la position de suiveurs. Le fils du prince héritier de l’époque est fasciné par le modèle émirati de ses compagnons de chasse et ne voit que des avantages à s’en rapprocher. Nous sommes alors dans les années 2010. Les rues arabes se révoltent contre les vieux monarques présidentiels et royaux. Les pays du golfe sont aussi touchés: Le Bahreïn est complètement déstabilisé, l’Arabie Saoudite voit l’étincelle venir de son est chiite et le voisin yéménite sombre dans le chaos. Seuls rescapés, Oman et les Emirats Arabes Unis: les deux non wahhabites et plus libéraux socialement. Les Saoudiens interviennent brutalement au Bahreïn et au Yémen et s’embourbent. Ils s’engagent en Syrie derrière des groupes djihadistes et échouent à destituer Assad tout en subissant un retour de flamme sur leur territoire. Au même moment, les Emiratis s’y prennent plus subtilement pour agir sur le cours des événements en Egypte et en Tunisie et obtiennent gain de cause.

Tout cela a fini par convaincre MBS d’adopter le modèle des E.A.U mais avec des retouches belliqueuses toutes saoudiennes. Les Emiratis introduisent le jeune prince à leurs amis américains. Les circuits de Riad et d’Abu Dhabi sont différents aux Etats-Unis. Là où les Saoudiens ont toujours misé sur des réseaux « sudistes », républicains, liés au pétrole et aux armes, les Emiratis, eux, ont gagné leurs entrées à Washington auprès des Congressmen, des sénateurs et de la Maison Blanche au temps d’Obama. Ils y ont investi beaucoup d’argent et de compromissions. La figure de proue des Emiratis qui monte à Washington n’est autre que l’ambassadeur Youssef El Outaiba. Il a deux missions: contrer l’influence des Frères Musulmans perçue comme grandissante et dangereuse par les hommes d’Abu Dhabi (dont la population est sunnite malékite et donc plus susceptible de succomber aux sirènes de la confrérie) et faire des Emirats la plaque tournante économique incontournable du Moyen-Orient. Mais pour ça, il faut que les Saoudiens acceptent d’en finir avec les monopoles privés et d’Etat et adoptent radicalement l’économie de marché mondialisé (pour faire court: introduire une société comme Aramco en bourse).

Mohamed Ben Salmane tombait à pic: sa carte du monde se confond en grande partie avec celle des Emiratis et leurs soutiens américains. Il ne veut plus partager le règne avec les dignitaires religieux, notamment les héritiers de l’Imam Abdelwahab: les Al-Cheikh. Il est excédé par le pouvoir économique des princes et de quelques familles qui les entourent. Et il partage avec les descendants de Zayed les mêmes critiques sur l’archaïsme des rois saoudiens qui parviennent au trône les uns après les autres vieux et malades. Du pain béni pour les Américains qui lui accordent leurs faveurs: voici un futur roi qui acceptera de faire sauter les derniers verrous politiques et économiques saoudiens sans demander de contrepartie. Il en fait carrément sa cause. Plus royaliste que le roi, il faudra même le tempérer pour des sujets comme l’Iran ou l’alliance avec Israël. Et c’est là où le bât blesse, MBS est pressé, trop pressé. Il a tellement eu du mal à ronger son frein pendant la fin de la présidence d’Obama qu’il a failli mettre en péril tout son projet. L’ancien président américain est coupable à ses yeux de complaisance avec les Iraniens. Et il ne digère pas le deal nucléaire passé entre les occidentaux et le voisin perse. On ne saurait deviner qui était le plus furieux au moment de la signature des accords: Netanyahu ou lui. Tous les deux reprennent au mot près la même doctrine. C’est à croire qu’ils l’ont élaboré ensemble. Car le monde selon Ben Salmen est très simple: les ennemis, ce sont les Iraniens. Il dit à qui veut l’entendre qu’ils sont expansionnistes et qu’ils veulent soumettre le monde à leur idéologie. Il théorise même le fait que le djihadisme sunnite n’a été qu’une surenchère face aux dangers de la révolution islamique iranienne. Il pousse la fantaisie jusqu’à soustraire les Saoudiens de leurs responsabilités et accuser les Iraniens de connivence avec Al-Qaïda et ses émanations.

Le new deal et la rupture du pacte social

Le monde selon Ben Salmane se résume aux Etats-Unis. C’est l’unique modèle qu’il a en tête et il en a une vision assez simpliste: il veut privatiser tous les services publics. Son principe est partout le même. L’Etat privatise ce qui est en état de l’être. Si les privés rechignent à se payer un secteur d’activité, l’Etat renflouera les caisses jusqu’à ce qu’il soit convoitable par des investisseurs. Sa conception de la santé publique est, à ce titre, unique dans son genre: tout privatiser et donner une couverture universelle gratuite à tous les Saoudiens. Intrigant? Pas vraiment. Mohamed Ben Salmane a le don de parler chiffres comme tout leader qui se veut moderne. Et lui, il fait encore plus fort: Il parle cash. Il explique que le niveau de corruption et de malversation est tel en Arabie Saoudite que céder les monopoles d’Etat et de quelques riches familles saoudiennes à des privés (internationaux) serait plus profitable que de garder les richesses aux mains des Saoudiens. Autrement dit, les Saoudiens auraient plus de cash s’ils laissaient les autres gérer leurs affaires ou en devenir propriétaires. Le plus édifiant, c’est que le domaine du pétrole va subir la même logique. Il est même en tête de liste, soit dit en passant que ça serait l’arnaque du siècle. L’accord entre Roosevelt et le roi Abdelaziz stipulait que les yankees investissent dans l’extraction et que les Saoudiens vendent sous contrôle américain. Toutefois, une part des revenus doit être réinjectée sous forme d’investissement aux Etats-Unis. Avec l’évolution prévue par MBS, les Saoudiens deviendraient des associés parmi d’autres de leur propre richesse nationale.

Le chemin vers cette expropriation volontaire est pavé de bonnes intentions. Le prince héritier qui fait fonction de roi assure que le but ultime est de créer une économie réelle à la place du modèle de redistribution actuel qui a atteint ses limites depuis une vingtaine d’année. Certes, mettre la jeunesse saoudienne au travail au lieu de lui distribuer artificiellement les dividendes du pétrole est louable. Mais encore faut-il avoir un projet cohérent pour près de 10 millions de Saoudiens qui se retrouveront brutalement soumis à un impitoyable marché du travail. Il faut imaginer une société saoudienne qui sera sommée du jour au lendemain d’abandonner son socle idéologique wahhabite et de se battre pour gagner sa vie. Le pacte social entre les Saoud et leurs sujets a été fondé depuis la découverte du pétrole sur le pouvoir absolu de la famille royale contre un certain confort de vie de la population. Et même si la pyramide sociale a eu tendance à se resserrer en haut et à s’élargir en bas lors des dernières années, il n’a jamais été envisagé de renoncer à ce pacte.

Mais qu’importe, le monde selon Ben Salmane est divisé en deux: lui d’un côté et les autres en face. Ceci s’applique aussi à sa propre famille. Il en critique le mode de vie, les largesses, les dépenses et la luxure. Il n’envisage pas seulement de fermer le robinet mail il veut récupérer des milliards de dollars partis dans les poches des princes et de leurs alliés. Il va jusqu’à vouloir revenir sur des accords passés par le roi Abdallah et ses vassaux régionaux. Saad Hariri n’est que le premier d’une longue liste de responsables politiques qui devront retourner le prix de leur servitude: encore une question de cash. MBS en a grandement besoin pour ses projets grandioses: des villes high-tech robotisées et connectées. L’argent est saoudien, la technologie est israélienne (à terme du moins) et le parrainage est américain. Le premier prototype porte un drôle de nom: Neom. L’idéal urbanistique est d’un humanisme débordant: le concept doit intégrer plus de robots que d’humains. Autres projets? Que l’Arabie Saoudite devienne leader mondial dans le domaine des services. C’est un peu comme si le Japon se lançait dans des plantations de cocotiers. L’autre idée ne surprendra donc personne: L’Arabie Saoudite veut se doter, sous MBS, d’un complexe militaro-industriel. Le roi imminent envisage de produire 50% des besoins militaires saoudiens sur place d’ici 2030.

La suite coule de source: arrestation des princes, rétention de Hariri, confiscation de milliards de dollars, destitution de grandes figures économiques et médiatique… L’élection de Trump a levé le dernier obstacle devant la déferlante Mohamed Ben Salmane. Le milliardaire américain a fait le premier voyage de sa fantasque présidence à Riad. Il a été stupéfait de la façon avec laquelle celui qui n’était que numéro trois de la monarchie, mettait au pas des dizaines de leaders de la région puis les lui remettait. A coup de milliards de dollars de contrats, d’entente stratégique avec Israël et de bouleversements internes, Ben Salmane s’est offert, à l’occasion, un large parapluie américain qui couvre un déluge de morts au Yémen, qui essuie l’humiliation des libanais et qui liquide ce qui reste de la question palestinienne. Il s’offre aussi le luxe de renvoyer au coin ses voisins qataris qui croyaient pouvoir composer avec le nouveau maître de Ryad. Pris à leurs propres jeux troubles, la réponse qu’ils ont reçue est cinglante: c’est la subordination totale ou rien. Voilà comment Mohamed Ben Salmane s’apprête à régner en maître incontesté pour des décennies sur Neom et ses alentours. La trame est shakespearienne certes mais la chimère est digne d’Huxley.