Héla Ouardi, qui par ailleurs a fait l’objet d’une campagne médiatique particulièrement calomnieuse dont Cérès s’était distancié, ainsi qu’un certain nombre de collègues, a déclaré avoir démissionné de toute responsabilité au ministère et avoir porté l’affaire devant la justice. Elle avait par ailleurs déjà découvert il y a quelques mois qu’un éditeur (membre du bureau de la dite Union des Editeurs) copiait des textes sur Wikipedia qu’il soumettait -avec succès- à la commission des achats du ministère. Les deux éditeurs mis en cause sont à la tête de l’Union depuis plus d’un mandat, récemment réélus dans des circonstances que j’ai dénoncées il y a un an.

Questions :

  1. Pourquoi Héla Ouardi a-t-elle été capable en quelques mois de découvrir ces malversations alors que ses prédécesseurs n’auraient « rien vu » pendant des années ? Que dire de ces hauts fonctionnaires auxquels étaient confiées, la mission et la responsabilité culturelle, d’acquérir des livres pour les bibliothèques scolaires et qui finançaient de telles « publications » sur deniers publics ? Que dire, surtout, de ce mépris du jeune lecteur tunisien ?
  2. Pourquoi cette directrice a-t-elle été écartée par son ministre alors même, qu’elle et son équipe, avaient initié une restructuration et une remise aux normes plus que nécessaires de la gestion des aides de l’Etat aux éditeurs ? Quelles menaces, quels marchandages ont-ils décidé de cette regrettable marche arrière ?

Je déplore cette décision hâtive, qui semble condamner de nouveau notre profession, à la dictature de la médiocrité, au règne de l’incompétence et au gaspillage de fonds publics. En tant que membre de l’Union, j’appelle mes collègues éditeurs, « majorité silencieuse », à prendre leurs responsabilités en se désolidarisant de ces agissements qui portent gravement atteintes à l’image de la profession et à ses intérêts. J’appelle à la démission du bureau actuel de l’Union des Editeurs. Tant que cette affaire n’est pas tranchée par la justice, il n’est pas envisageable que la profession soit ainsi décrédibilisée. Tant que ce bureau est en place, j’appelle le ministère de la Culture à ne plus reconnaître l’Union des Editeurs comme représentant de la profession. De toutes les façons, elle ne joue plus son rôle depuis des années.

Il est plus que temps d’assainir le secteur et de s’atteler à remettre le livre et le lecteur tunisiens au centre de nos préoccupations, de définir enfin une politique nationale du livre et des normes professionnelles qui nous mettent à l’abri de telles dérives. Il est temps d’introduire un minimum de bon sens dans la gestion des budgets d’aide aux éditeurs.

L’inertie de l’Union des Editeurs et le désintérêt du ministère pour le secteur, ont mis en danger la profession, il y a désormais urgence en la matière. Aucun travail n’a été accompli durant la dernière décennie. Ni l’Union des Editeurs ni le ministère ne sont capables de répondre à des questions élémentaires : combien existe-t-il de véritables éditeurs en Tunisie ? Que publient-ils et qui sont leurs auteurs ? Comment et où sont-ils distribués ? Quel est le cahier des charges de la profession ? Quelle est la stratégie de l’Etat en matière de politique du livre ? Quelles sont les normes qui régissent les mécanismes d’aide de l’Etat ? Comment sont distribués les livres acquis par le ministère de la Culture, sensés aboutir dans les bibliothèques publiques ? Autant de questions jamais abordées par l’Union des Editeurs ou la direction du livre qui s’est longtemps contentée de distribuer les aides publiques derrière portes closes.

Depuis quelques mois, la relation des éditeurs avec la direction du livre avait gagné en transparence et un véritable travail commun semblait enfin possible après des années d’opacité faites de mainmise de la direction de l’Union des Editeurs et d’une direction du livre refermée sur elle-même. Les choses semblaient enfin changer ; Héla Ouardi a su structurer et exploiter les compétences de son département, et responsabiliser des cadres qui connaissent bien le secteur. Mais la calomnie et l’invective publique ont eu raison de la directrice du livre. Son ministre ne l’a pas soutenue. C’est le livre tunisien qui en pâtira.

Je reste très attaché aux premiers élans de notre révolution, et notamment à la forte exigence populaire de transparence des institutions publiques, de lutte contre la corruption, et de participation des citoyens au contrôle de la gestion des fonds publics. Ces épisodes quelque peu sordides, dans un secteur somme toute économiquement marginal, ont pourtant dans notre pays une charge symbolique importante, celle de la volonté ou du laxisme de l’Etat face à la corruption, celle de la réaction ou l’indifférence de la société civile face aux « vieilles habitudes » qui désagrègent la confiance des citoyens en ses représentants. Ils posent aussi, avec acuité, dans un pays où le ministère de l’Education nationale n’a plus acheté un livre depuis 2012, la question fondamentale de la place du livre en Tunisie.