Un dessin de Sadri Khiari

Au-delà d’un système, le pouvoir est un marché, un bien qui s’échange. De manière générale, on peut modéliser cela comme un système de service contre service, l’argent étant considéré comme un service également. On peut échanger un service contre de l’argent, de l’argent contre un service, ou bien un service contre un service. Nous n’évoluons pas dans un système où la loi et les règles priment, mais dans un système où celui qui a le plus de services (dont l’argent) est celui qui a le plus de pouvoir. La capacité d’une personne à fournir des services sera appelée ici sa valeur de pouvoir. La première manifestation visible de ce système est le flou des procédures : en Tunisie, que ce soit dans le secteur privé ou public, il y a souvent une volonté assez explicite de rendre les règles et les procédures indéchiffrables et difficiles à suivre. Ceci va des procédures pour ouvrir un compte bancaire aux innombrables lois contradictoires ayant des interprétations subjectives du code pénal.

Ce flou est entré dans les mœurs et est devenu naturel, mais son but initial reste de maintenir les citoyens dans l’ignorance. Le flou des procédures permet de :

  • Augmenter le nombre de preneurs de décision à toutes les échelles, donc créer des postes de pouvoir. Exemple : si tu es ignorant de la direction à prendre dans une administration, le gardien, c’est à dire la personne qui donne les directions, se retrouve dans un poste de pouvoir : tu dois lui demander des informations qu’il peut tarifer (contre des services) implicitement selon sa volonté et sa grille interne, selon le nombre de sollicitations, etc.
  • Ne pas lier le preneur de décision par des procédures pour le cas où il voudrait faire valoir son pouvoir de manière non conforme. Exemple : Le directeur d’une agence bancaire doit maintenir le pouvoir que lui permet son poste. Pour cela, il doit pouvoir accorder des crédits à des personnes qui lui fournissent d’autres services, et refuser les crédits aux personnes qui n’ont aucune valeur de pouvoir, c’est à dire peu ou pas de service à rendre, pas assez de connexions… Des procédures claires et sans équivoque pour l’accord de crédit enlèvent la décision de son giron. Dans le secteur bancaire en particulier, ceci est appliqué à plusieurs échelles, dont la négociation des taux de change, les frais de transaction, etc. A la différence d’autres secteurs, il existe une impression que ceci est implicitement institutionnalisé, dans la mesure où toutes les banques, normalement concurrentes, agissent de la même manière.

Au niveau des pouvoirs publics, le flou des procédures permet également :

  • De maintenir l’idée que chaque citoyen est en infraction.
  • De ne pas attiser la colère populaire et le besoin de réforme. Dans l’ignorance de ses droits, le citoyen ne les réclame pas.

Pour le maintien du marché du pouvoir, l’idéal est donc d’avoir le moins de procédures claires possibles, et d’avoir le moins de personnes possibles ayant connaissance de ces procédures. Il va également sans dire que l’automatisation, qui réduit le rôle des personnes, leur capacité de prise de décision, donc leur valeur de pouvoir, est l’ennemie du marché du pouvoir.

En Tunisie, on ne devient pas forcément médecin pour sauver des vies, ni militaire pour défendre le pays. Les enfants tunisiens ne souhaitent pas devenir pompiers. Le choix d’une vocation est très souvent lié à la valeur de pouvoir qu’elle confère. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays, cette valeur sera inscrite sur la carte d’identité nationale, et un contrôle d’identité sera en réalité le plus souvent un contrôle de valeur de pouvoir. Au-delà du pouvoir personnel, l’autre moyen de glaner de la valeur est de s’entourer de personnes de diverses valeurs de pouvoir pour, d’une part, profiter directement de leurs services, et, d’autre part, présenter leurs services à d’autres personnes, et être connu comme une personne qui connecte les demandeurs et fournisseurs de services, ce qui est un pouvoir très prisé en soi de manière générale. Rappelons qu’à la base de tout ceci est l’Etat de non-droit : pour faire réparer une chaudière ou bien la portière d’un véhicule (pour prendre les tâches les plus simples), le plus probable, si on sollicite un technicien au hasard, est de ne pas avoir un service à la hauteur, voire de se faire arnaquer en bonne et due forme. Il faut être soi-même technicien ou artisan, ou bien connaître quelqu’un, qu’on peut transmettre à d’autres pour gagner de la valeur de pouvoir, ou bien connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un et qui nous échange l’information contre un service implicite, immédiat ou différé.

Un des plus importants signes extérieurs de succès pour un Tunisien est d’être connu comme celui qui peut t’envoyer vers un ami à lui pour un problème que tu rencontres. « Je vais t’appeler un médecin que je connais », « Je vais t’appeler mon pote chauffeur de taxi », « J’ai des connaissances au ministère de l’Intérieur (et ils n’ont pas de procédures)»… Il faut bien différencier ceci de la simple entraide entre personnes dans la mesure où c’est un fonctionnement nécessaire : il existe peu ou pas d’autres moyens de réaliser les tâches les plus simples sans passer par ce système. D’autre part, il faut bien noter que l’entraide ici n’est pas désintéressée, et entre dans le cadre d’un échange dans le marché du pouvoir.

Au cœur de ce système, on comprend bien que la corruption dans les institutions publiques est inévitable. Elle n’est que la manifestation de l’échange de services s’appliquant à un fonctionnaire public. La différence est que cet échange touche directement le bien public, et est directement visible par tous les citoyens par l’impact socio-économique, et ne serait-ce que par l’exemple, nourrissant ainsi le système de manière durable. La corruption nourrit également ce système par la base, se positionnant comme une des causes majeures de l’Etat de non-droit. Tout ceci nous conduit vers l’apparition naturelle, voire nécessaire, d’un système clientéliste mafieux : l’absence d’observation et d’intervention d’une entité externe neutre, l’Etat, pousse à la création d’un système de pouvoirs indépendants qui n’ont pas de limite éthique et ne sont pas intéressés par le bien public. Le maintien d’intérêts de clans, allant d’une petite famille à un groupe d’intérêts communs de plusieurs milliers de personnes, est la seule préoccupation, et l’usage de l’intimidation et de la violence pour le maintien de ces intérêts, aussi petits soient-ils, est une option courante.

La tension sociale générée par les inégalités dans ce système de pouvoir, par opposition à l’égalité devant la loi, devant les règles et procédures, est la plus grande partie de ce que nous voyons aujourd’hui se manifester par de la méfiance mutuelle, de l’irritabilité, de la violence, de l’égoïsme et du manque de civisme partout autour de nous en Tunisie.