Cette interrogation est aujourd’hui douloureuse pour la Tunisie postrévolutionnaire. Qu’il s’agisse de sa classe politique, sa jeunesse ou son élite, ceux qui empêchent de faire, avec ou sans préméditation, sont incrustés là où il faut. Le principal responsable, sa classe politique, composée d’héritiers du parti unique, d’exilés rentrés au pays, avides de pouvoir et de vengeance, et de nouveaux venus aguichés par les uns et les autres, a montré une persévérance obstinée dans le farfelu, le superficiel et l’accessoire. Elle n’apprend pas de ses erreurs et n’ajuste pas ses stratégies. Elle résout les problèmes avec le même état d’esprit qui les a créés.

L’incompétence, l’inexpérience et la formation formelle creuse, alimentées par le népotisme et le copinage banalisés par les anciens régimes, sont autant d’éléments à charge responsables du gouffre économique dans lequel se retrouve la Tunisie aujourd’hui. De plus, l’incapacité de la classe politique à résister à la corruption sous toutes ses formes et à faire face à l’impunité fait que la Tunisie avance à reculons. Par ailleurs, la corruption et l’ordre ne font pas bon ménage. A l’instar des mésaventures de Saïd Aïdi et certainement de beaucoup d’autres, la classe politique ne tolère ni l’incorruptible ni le compétent. Le premier est susceptible d’entraver la bonne marche du système corrompu avec un impact financier négatif considérable. Le second risque de faire de l’ombre.

Cette classe politique, supposée être garante des droits économiques, sociaux et culturels des citoyens, est dépourvue de toute volonté politique sincère à instaurer une démocratie juste. Sauf qu’elle a une échéance, celle des élections législatives et présidentielles 2019. La Tunisie a donc deux ans pour renverser la tendance et faire en sorte que ceux qui empêchent de faire seront les moins nombreux, et ceux qui veulent faire auront le pouvoir d’agir sans contraintes ni malveillance ni bousillage.

Concernant la jeunesse tunisienne, scindée disproportionnellement entre nantis et démunis, elle est, en grande partie ravagée par l’immigration clandestine, l’endoctrinement extrémiste, le suicide, la drogue, la délinquance et la criminalité, et dans une plus large mesure, par l’ignorance et l’inculture. Pour la jeunesse privilégiée minoritaire, bien consciente des progrès accomplis ailleurs, elle ne pense qu’à déserter le pays. Mais entre temps, elle est touchée par une consommation boulimique de toute substance euphorisante, légale ou pas, aussi diversifiée que disponible. Cette jeunesse minoritairement impliquée dans la vie politique et sociale, est frappée par un aveuglement dû à une société consumériste favorisant l’individualisme au détriment de l’intérêt général.

Pour l’élite, composée, par définition, d’une minorité d’individus prestigieux dotés de qualités intellectuelles naturelles ou acquises, elle incarne des intelligences ouvertes et avides de savoir, des volontés énergiques et altruistes, des sensibilités ardentes et disciplinées, vouées aux nobles causes, les défendant suivant des principes sûrs, des règles longuement mûries et ponctuellement exécutées. Ce petit groupe a pour vocation de coordonner et conduire la multitude qui n’a que des virtualités d’agir et qui a besoin de chefs pour agir.

A partir de là, beaucoup de questions doivent se poser pour le cas de la Tunisie. Où est son élite et comment elle s’organise ? Arrive-t-elle à avoir un impact positif sur cette jeune démocratie en éclosion qu’est la Tunisie ? Assume-t-elle pleinement son rôle en matière d’apports intellectuels, de recherches scientifiques, de développement économique, de performance artistique, de progrès, de valeurs morales et de justice sociale ? A-t-elle la clairvoyance et la droiture nécessaires pour entrainer les autres à sa suite ?

Sept ans après le « dégagisme» de la dictature par le soulèvement du peuple, en intramuros, le constat est sans appel, l’élite tunisienne en tant qu’entité influente et constructive est tout simplement inexistante. Sans dénigrer l’effort et l’implication de certains, le résultat dans son ensemble s’est avéré dramatique avec un impact rétrograde sur tous les aspects de la vie.  L’infiltration et l’enracinement  du terrorisme, l’ampleur magistrale du marché parallèle et la contrebande, l’évasion fiscale appuyée par le laxisme foudroyant des autorités, le machiavélisme de l’administration publique, la perte vertigineuse des valeurs morales, l’escalade de l’incivisme et de la violence, sont des preuves tangibles et irrévocables. La nature a horreur du vide, et celui laissé par l’élite a permis la fuite des cerveaux, l’éparpillement des forces, l’anarchie, la lassitude et le désespoir.

Mais tout n’est pas perdu et tout est à refaire. En comparaison au reste du Monde Arabe, la Tunisie a su malgré tout garder la tête haute. Par rapport à la Libye, la Syrie et l’Iraq, elle a évité la guerre, le déplacement en masse de sa population et le déchirement tribal. Elle n’a pas subi les génocides, les épidémies et la famine du Yémen. Et elle n’a pas opté pour le retour à la dictature, comme l’Egypte, pour contrer l’islam politique. La Tunisie a entamé tant bien que mal son processus démocratique grâce à une société civile ferme devant la menace obscurantiste, mais en n’agissant que sur la partie apparente de l’iceberg.

Or, la démocratie a besoin de citoyenneté pour s’établir. Et la citoyenneté a besoin d’un travail de fond, en amont, pour opérer le passage de la soumission à la liberté. Le tunisien, faisant partie du monde arabo-musulman, traditionnel et conservateur, dont l’enseignement consiste à ne pas faire plus qu’à faire, n’est pas habitué à la responsabilité ni au goût de l’effort ni aux valeurs démocratiques ni aux libertés individuelles. Pire, son honneur et son mérite sont tributaires du degré de domination exercée sur la femme, mère, sœur, épouse et/ou fille. Pour le Tunisien, l’honneur ne dépend pas de l’intégrité et le mérite n’est pas tributaire de l’effort accompli.

Le Tunisien doit donc apprendre à devenir citoyen. Et le mode d’emploi est heureusement offert, à savoir la promotion et la protection des droits humains et plus précisément les droits économiques, sociaux et culturels relatifs à la trinité dignité-égalité-liberté, essentielle revendication de la révolution tunisienne. Et c’est dans cette perspective qu’intervient l’élite, promoteur de cet apprentissage indispensable au processus démocratique. Son rôle fondamental est de faire émerger un nouveau paradigme, un autre socle conceptuel, idéologique, psychologique, culturel, sur lequel est édifiée la société tunisienne de demain. L’élite est le rempart même de la société où doit s’opérer la métamorphose conduisant la Tunisie à résoudre ses grands maux.

Le pont entre l’élite et le Tunisien est la société civile. Son rôle, outre le soutien apporté aux plus démunis, est d’amener l’individu à respecter, assimiler et adopter, avec conviction et en toute liberté, les enseignements et solutions apportés par l’élite. La société civile doit être apte à révéler, chez certains, l’aspect patriotique, chez d’autres, la fibre philanthropique ou encore le goût de s’impliquer et de participer à forger une société saine. Parce que l’intérêt général, comme son nom l’indique, est une entreprise qui concerne tous, où chaque citoyen doit y contribuer selon sa disponibilité et en fonction de ses moyens, intellectuels, physiques, financiers, moraux, etc. Et parce que la démocratie est une responsabilité collective qui entraine des devoirs et des obligations.

Avec une classe politique qui excelle dans la politique de l’autruche et omet le principe de l’anticipation, donc incapable d’avoir une vision globale et une stratégie multidisciplinaire à court, moyen et long terme ; avec l’engourdissement accablant de l’administration publique qui entrave l’entreprenariat et l’investissement, donc la relance économique ; avec l’atmosphère politique polluée par l’obsession du pouvoir, donc sans volonté d’agir pour l’intérêt général ; l’élite et la société civile n’ont d’autre choix que de collaborer étroitement pour concevoir et élaborer un modèle de société adéquat et une stratégie économique innovante, tout en remédiant aux conséquences inhérentes au système défaillant en place et en optimisant le rendement des générations futures.

L’exercice des droits de l’homme est une tâche rude et de longue haleine. Elle est progressive, exige organisation, assiduité, persévérance, résistance et sacrifices et ne peut souffrir d’aucun laxisme. L’heure n’est plus à l’attentisme, l’ère des discours est révolue et l’invective est à bannir. La finasserie de ceux qui empêchent de faire est un obstacle à prendre prioritairement en compte. Ils visent ouvertement le capital du pays, sa jeunesse, à travers une propagande obscurantiste antidémocratique bien ficelée qui a déjà fait ses preuves et continue à être opérationnelle.

Aux prochaines élections de 2019, le pays aura à faire face à un chalenge éthico-politique qui consistera à faire en sorte que, dans la Tunisie de demain, il y ait un peuple heureux de sa productivité et de sa croissance, mais où il n’y ait plus jamais un haut fonctionnaire ivre d’impunité. Politiciens marginalisés, élite et société civile doivent désormais articuler leur projet, leur vision sur des propositions concrètes qui dérangeront certes les pudiques effarouchés ou les privilèges rivés comme un « clou dans le mur » mais qui attesteront de la mutation effective vers les attributs de l’Etat de Droit.

Ces deux prochaines années sont décisives à l’orientation que doit prendre le pays, et offrent un temps de réflexion précieux à la Tunisie pour faire ses réglages et agir en conséquence au moment venu. L’objectif étant de procéder à un laminage radical des faux problèmes et des clivages montés de toutes pièces, à se concentrer sur l’essentiel au détriment de l’accessoire et du contingent et à préparer les hommes de l’Etat, appelés désormais à œuvrer pour que le signifiant corresponde exactement au signifié, et le contenant au contenu. L’intransigeance en matière de valeurs et de lois doit être le cheval de bataille de tout citoyen, de toute entreprise et de toute institution.

Etant le quatrième pouvoir d’une démocratie, le corps médiatique, dont une grande part de responsabilité lui incombe, représente un moyen rapide et efficace, capable d’agir sur les comportements et les mentalités. Il doit apporter sa contribution à la transformation sociétale. Reproduire les valeurs véhiculées dans la rue ne peut que donner son consentement à l’anarchie qui se propage. Ne pas planifier et promouvoir un modèle de société propre aux Tunisiens, avec leurs différences et divergences, est un manquement grave aux principes démocratiques. Toute forme de sensibilisation est propice au média télévisuel et à n’importe quel support, il suffit juste de ne pas focaliser sur les « buzz » et l’appart du gain, et avoir la volonté d’opérer le nivellement par le haut.  La sensibilisation, planifiée et ciblée, est un rôle majeur que doit jouer un média au sein d’une démocratie, surtout naissante, fragile et visée par l’obscurantisme.

Face au désinvestissement d’agir de la classe politique actuelle, face à cette course acharnée vers le trône que connait l’espace politique tunisien et face à la décadence de l’état des lieux, la Tunisie, via son élite, sa société civile, ses médias et ses marginalisés, doit entamer sa propre course pour que ceux qui veulent faire pourront faire, ceux qui regardent faire passeront à l’action et ceux qui empêchent de faire seront une minorité sous contrôle. Et que le meilleur gagne !

(*) Louis Antoine de Saint-Just