Je tiens à préciser que j’ai de très bons rapports avec Mme Baccar, une femme courageuse que j’admire beaucoup. Mon opinion sur l’œuvre cinématographique n’a absolument rien à voir avec la personne qui l’a réalisé. Pour tout cela, j’ai décidé de clarifier ma pensée à travers une petite analyse du film, vous expliquant en quelques points pourquoi je n’ai pas aimé El Jaïda ?

Une fiction ou de la propagande ?

Dès le début du film comprend très bien une position politique de la réalisatrice qui n’y va pas à moitié pour tourner au ridicule tout ce qui n’est pas « Bourguibiste » à ses yeux. On a l’impression d’être dans un film de propagande soviétique : il y a les bourguibistes qui sont des « gens biens » discutant avec les Français d’une façon « civilisée » de l’indépendance de la Tunisie, et il y a les méchants, les moins que rien, qui sont les Youssefistes décrits dans un dialogue entre lycéennes aux yeux bleus/verts comme étant des barbares. Quant aux religieux, ils sont sexuellement impuissants, ou ce sont des juges qui systématiquement- et avec une légèreté comique- ont des sentences injustes et cela ne se passe pas une ou deux fois… mais plusieurs fois.

Il est clair donc que nous ne sommes pas face à un film qui relate l’histoire de la Tunisie sous l’occupation avec une certaine objectivité historique, mais que nous sommes dans une certaine représentation de cette Tunisie-là selon l’idéologie de la réalisatrice, dénuant dès le départ, le film de toute objectivité. On ne nous invite pas à faire notre propre idée sur les actants de l’Histoire de la Tunisie mais on nous sert à froid des impressions et des qualificatifs qu’on doit accepter et gober. Et c’est toute la différence entre un film de fiction objectif portant un point de vue donné et un film de propagande ! Le film de propagande ne nous laisse jamais le choix de faire notre propre idée sur les personnages mais impose une idée fixe.

Donc, on peut déjà conclure que ce film est un film de propagande. La réalisatrice visiblement ne s’en cache pas et clôt son film avec un discours direct réunissant quelques femmes et hommes politiques d’une tendance donnée et excluant tous les autres politiques des autres tendances. Dans cette scène, on assiste à un discours direct, moquant d’autres politiques qui sont hors champs, les accusant de tous les noms et fermant le discours en accusant ces politiciens d’être des antiféministes. Après ce discours direct qui clôt le film de la façon la plus faible possible, on finit sur un effet graphique à l’« intelligence artificielle » qui ne concorde pas avec le style du film pour fermer le tout sur une note de patriotisme mélangé à un féminisme Devrait-on sortir les mouchoirs ?   Devrait-on sortir de la salle de cinéma et dire « c’est le film le plus « féministe » de l’histoire des films tunisiens ? ».  À la fin du film, ma réaction était totalement à l’antipode de cela. Je suis sorti en me demandant : comment un film comme cela peut passer sans que les associations féministes ne fassent un scandale à sa sortie.

Un film antiféministe

Le film débute sur une trahison commise par le mari de Lella Bahja. Il la trompe avec sa propre sœur et de là commence une confrontation entre les époux qui finit par l’exil de Lella Bahja dans un endroit décrit dans les dialogues comme « pas fait pour madame Bahja, ou pour son genre de femmes » : Dar Jouad. Et voilà madame Bahja qui est avec les « hmal » (la racaille), (comme le dit une des personnages), mise en quarantaine dans une vieille maison où on ne fait qu’exécuter des tâches ménagères sept jours sur sept. Bien évidemment, tout le monde n’est pas concerné et il y a deux types de femmes dans le huis clos de Dar jouad :

  • Les femmes « biens» : ce sont les femmes tunisoises et les « baldia » qui sont les rôles incarnés par Wajiha Jendoubine femme d’une grande famille à ce qu’on dit, Najoua Zouhir, une femme tunisoise vivant avec un homme faible – qui s’avère être youssefiste- et une belle-mère sévère, Souhir Amara femme d’un vieil artisan tunisois et une jeune fille d’une autre grande famille tunisoise. Ces femmes ou lisent des livres et échangent des références de romans classiques français, ou alors font des travaux « nobles », comme pour Najoua Zouhir qui tricote.
  • Les femmes « hmal» (les racailles) : incarnées par les autres femmes présentes. Parmi elles : une fille qui joue la femme-bandit et qui part au quart de tour pour un oui ou pour un non sans aucun motif, une femme obèse qui est le souffre-douleur de la femme-bandit, une femme noire qui ne participe à aucun dialogue et finit par un mauvais monologue dans lequel elle reprend ce que les autres ont dit d’elle quelques minutes plutôt ainsi qu’une femme avec un habit traditionnel et qui vient- à ce qu’on comprend- d’un endroit lointain de la capitale, celle-là ne participe presque pas au dialogue.

Par contre, toutes ces femmes -racailles se tuent à la tâche et sont systématiquement humiliées plus que les autres par la gardienne.  Pire, à un moment donné, la femme-bandit part au quart de tour et fait un geste de méchanceté gratuit qui n’a aucune motivation dans le récit, et cela en empêchant Bahja de rencontrer ses enfants. La réaction de madame Bahja fut de lui présenter l’autre joue et de cacher à la gardienne du temple, le trafic de tabac dans laquelle cette femme-bandit a été impliquée. Pour montrer sa gratitude, la femme-bandit dit à Lella Bahja qu’elle est prête à faire à sa place les corvées ménagères et que ce ne sont pas des tâches qui sont faites pour son genre. Bref, il y a des femmes qui sont faites pour lire des livres et parler de liberté et de droits des femmes, et il y a d’autres femmes qui sont faites pour faire les corvées ménagères et pour être exploitées et humiliées. Cela me rappelle bien les femmes qui se disent « progressistes-Bourguibistes » et qui se revendiquent comme étant des « féministes » et qui, en même temps, ont dans leurs propres maisons des femmes mineures qu’elles humilient et exploitent… ce n’est pas cela le vrai bourguibisme ?

Du racisme anti-noir

J’ai retrouvé du réconfort à ma sortie de la salle de cinéma dans une image que j’ai eu en tête : je me suis dit, qu’aurait fait Spike Lee, le réalisateur qui défend farouchement les droits des noirs s’il aurait regardé ce film ? J’aurais parié qu’il se serait pendu, lui qui porte plainte contre des films qui utilisent pour plaisanter le mot « negro ». On n’est pas dans le propos ici, on cultive même, l’image du « nègre » et de la « négresse » : Lella Bahja a chez elle une « négresse » qui n’a rien d’un personnage, c’est juste une servante qui annonce à un moment « les enfants sont prêts madame ». Raouf Ben Amor circule dans les ruelles de la Médina alors que son « nègre » porte son sac, les yeux baissés, suivant son maître tel un toutou. La seule femme noire qui est dans l’espace de Dar Jouad, est complètement transparente : on ne sait rien d’elle. La construction du personnage n’existe pas. Tout ce qu’on sait est ce que le dialogue dit à un moment et qu’elle répète elle-même dans un monologue (enfin elle parle !) : elle a été prise pour un objet sexuel et a été traitée comme tel. Hélas, pour parler de cela, on la présente comme un objet tout court, dénué de sa valeur humaine. Bref, l’image du noir dans une Tunisie au milieu des années cinquante est réduite à la négritude, dans le pays où l’esclavage a été aboli dans le 19ème siècle avant l’abolition de l’esclavage aux États-Unis d’Amérique et avant plusieurs pays européens. Dommage !

J’étais donc outré par ce film, pas parce que c’est un film de propagande : j’aurais peut-être rien dit si j’avais conclu que c’est un film de propagande et que le « message » du film concorde avec ce que présente la réalisatrice comme étant l’intention du film, mais par contre, je suis outré par le fait que le film dit exactement le contraire de ce qu’il prétend dire. El Jaïda est un film qui se dit « progressiste », «militant pour les droits de l’homme », « féministe »… Or, je trouve que c’est un film antiféministe, raciste et très réduit dans la forme et dans le contenu. Dommage !