Nous pensons comme nous allons au supermarché ou comme nous passons une commande en ligne. Nous consommons des termes sans vraiment en maitriser le contenu. Nous évoluons dans un cadre idéel restreint, imposé par la société. Et nous le soupçonnons à peine. Nous nous laissons dominer par les mots qu’on entend et qu’on réentend, par les opinions « publiquement correctes ». Nos sources se multiplient, nos pensées, elles, convergent, irrésistiblement. Etrangeté !

Notre époque est celle de l’image. On le répète inlassablement. Notre époque est surtout celle de l’émotion. On ingurgite les informations et on s’émeut. C’est tout ce qu’on nous demande. Il n’y a qu’à se remémorer les enfants syriens : Aylan, trois ans, échoué sur une plage de la mer Egée, ou Omran, quatre ou cinq ans, couvert de son sang, sauvé miraculeusement des décombres d’une frappe aérienne. On s’était ému. On s’était révolté même, passionné. Mais au-delà de cette réaction instinctive, avions-nous pensé ? Avions-nous raisonné ? Généralement, on attend que la majorité le fasse, pour nous ranger à ses sentences. Certainement, pensons-nous, au moins intérieurement. Mais, il suffit que notre opinion ne soit pas conforme à celle de la foule, pour que nous renoncions à nous exprimer. C’est couteux de nager à contre-courant. On préfère la tranquillité de l’esprit, ou devrions-nous plutôt dire la médiocrité de l’esprit.

Drôle de paradoxe —à moins qu’il ne soit effrayant : quand pluralité rime avec autocensure, quand l’espace de débat démocratique sacralise l’opinion majoritaire et qu’il broie toutes celles qui sont minoritaires. Quand le citoyen lui-même se résigne à adorer la masse, à s’effacer devant elle. Tant que cette « tyrannie de la majorité » —pour reprendre l’expression de Tocqueville— ne nous cible pas directement, on consent à nourrir la bête. Jusqu’à ce qu’arrive le jour, où on éprouve soi-même, dans sa chair, l’injustice, la folie de ce système. Le Collabo d’Aragon, est, à cet égard, édifiant. Lui, qui accueillera froidement l’arrestation de ses voisins durant l’occupation de la France par l’Allemagne nazie, lui qui invoquera même la « logique » pour le justifier, va finir par voir son propre petit fils, sa chair, emporté par la bête.

Penser, « dire non », n’est pas l’affaire d’une élite. Penser n’est pas un luxe. Penser est un devoir. Se lever contre toutes les dérives, sans distinction, est un devoir. Lutter contre toutes les haines quelles que soient leurs natures est un devoir. Combattre la censure, son autocensure est un devoir. Etre vigilant quant aux propagandes est un devoir. Ne pas succomber à la complaisance est un devoir. Résister à la « tyrannie de la majorité » est un devoir. Un devoir vis-à-vis de soi-même, d’abord, puisque nous-mêmes représentons forcément « la minorité » aux yeux d’un autre.