Quasi inexistant avant les années 80, le phénomène des cours particuliers concernait au départ la capitale et les grandes villes tunisiennes. A partir des années 90, il commence à se populariser. Ce phénomène, serait-il la cupidité de quelques enseignants voulant arrondir leurs fins de mois ?

L’Education en proie au mercantilisme

Le phénomène des cours particuliers s’enracine dans un contexte de marchandisation de l’éducation et du savoir. On assiste au glissement en douceur vers une privatisation du secteur éducatif en l’absence de réformes du système éducatif. En évoquant les cours particuliers, on désigne tous ceux dispensés par les enseignants dans leurs établissements d’origine, en dehors de ceux-ci à domicile ou dans des écoles privées. Mais aussi au sens large, les cours particuliers qu’on trouve sur le Net que ce soit sur des sites ou sur des plates-formes numériques payantes. A l’ère du néolibéralisme, ces cours sont devenus un commerce lucratif et juteux. L’éducation est bel et bien un objet de consommation comme d’autres obéissant aux lois du marché, celles de l’offre et de la demande. Parents et élèves se détournent de certains enseignants alors qu’ils sollicitent d’autres. Bien évidemment, Les difficultés économiques, la baisse du pouvoir d’achat et l’inflation poussent les enseignants à s’adonner aux cours particuliers. Mal contrôlés et régulés, ces cours conduisent inévitablement à des abus dont élèves et parents payent les pots cassés. Les cours particuliers sont désormais dans les normes sociales des Tunisiens.

Mesures politiques inefficaces

En 2015, le ministre de l’Education Néji Jalloul signe un décret interdisant les cours particuliers en dehors des établissements éducatifs et organisant leur déroulement. Mais il n’échappe à aucun l’inefficacité et l’inapplicabilité d’une telle mesure encourageant la délation et la corruption au sein du ministère de l’Education. Cette mesure n’a fait que déplacer temporairement les cours particuliers dans l’espace des établissements scolaires. D’ailleurs l’actuel ministre de l’Education Hatem Ben Salem entend suivre le même chemin en promettant d’aller chercher les enseignants enfreignant la loi « jusque dans leurs garages » (sic), comme de vulgaires contrebandiers cachant leurs marchandises dans un entrepôt de fortune. Or, le ministre de l’Education a oublié de nous expliquer par quels moyens il compte s’y prendre, à moins de créer une « police des cours particuliers » calquée sur le modèle de la « police environnementale ». Cette campagne menée tambour battant contre les cours particuliers reflète l’échec du ministère à traiter les racines du phénomène. Le ministre de l’Education Hatem Ben Salem, renforcé du dernier bras de fer qui l’a opposé au syndicat de l’enseignement secondaire, croit avoir les mains libres pour résoudre ce problème complexe par un tour de passe-passe. Ses discours aux accents moralisateurs et autoritaristes ne font que cacher une incompréhension à traiter un sujet aux facettes multiples, et in fine renvoyer aux calendes grecques un problème auquel il n’a pas de solution.

Faillite du système éducatif

Les cours particuliers prospèrent partout dans le monde selon les spécificités économiques et culturelles de chaque pays. Le phénomène touche particulièrement des pays asiatiques comme le Singapour, le Japon et la Corée du Sud où le culte de la performance a une place prépondérante dans la société. Curieusement, il est quasi absent dans les pays scandinaves où les systèmes éducatifs sont des plus performants au monde. La déchéance du système éducatif tunisien et l’absence de réformes réelles ont favorisé l’émergence des cours particuliers. Ces derniers jouant désormais le rôle d’une éducation informelle et parallèle. Ils poussent comme des champignons et semblent pour les parents pallier les grandes lacunes du système éducatif tunisien. Le cumul des heures d’enseignement, avec des programmes surchargés, épuise élèves et enseignants et empêche ces derniers de consacrer le temps nécessaire pour le soutien et la consolidation. Il suffit de voir les professeurs des classes terminales obligés d’organiser des cours de rattrapage pendant les vacances juste pour terminer le programme. L’allègement des programmes et la fixation des priorités dans l’éducation nationale s’imposent si on veut  contenir ce phénomène. A cela s’ajoute l’inadéquation entre le temps scolaire et le temps social. Les parents n’ont plus de temps à consacrer à leurs enfants. Il faudrait étudier l’aménageant de plages horaires permettant aux instituteurs et aux professeurs d’aider les élèves à faire leurs devoirs au sein des établissements scolaires. Faire appel aux dizaines de milliers de diplômé(e)s du supérieur, aux étudiant(e)s et aux retraité(e)s de l’éducation nationale serait bénéfique notamment dans les écoles primaires.

Le culte de l’excellence, un sacerdoce du système éducatif

Force est de constater que l’évaluation sommative occupe une place démesurée dans le système éducatif tunisien. Une évaluation qu’on pourrait résumer en trois mots : les notes, la moyenne et le classement. Cette obsession de la note et du classement explique en partie la ruée effrénée vers les cours particuliers, reflétant un culte de l’excellence instauré comme un sacerdoce dans le système éducatif tunisien. On pourrait trouver à cette culture de l’excellence une fonction de socialisation par la préparation à une compétition entre élèves et plus tard dans l’exercice de divers métiers. Mais elle a des effets pervers sur l’école parmi lesquels le recours aux cours particuliers. Il se peut que la compétition pour l’excellence soit mobilisatrice pour certains élèves, mais elle n’existe qu’au prix de l’échec d’un grand nombre. La hiérarchie de l’excellence produit une élite mais aussi beaucoup d’échec et de décrochage scolaire. Cette logique de l’excellence se situe dans le droit fil d’une école sélective qui vise avant tout à former des élites, dont bon nombre vont quitter le pays vers d’autres cieux où il y fait bon vivre. Bien évidemment, une réforme éducative pourrait s’acquitter de la logique de la norme de l’excellence et du classement pour proposer une évaluation formative favorable à une pédagogie plus différenciée. La conséquence de cette culture de l’excellence et de la compétition  est d’inciter nombreux parents à recourir à des cours de soutien scolaire face à la déconfiture du système éducatif tunisien. Il en résulte qu’enseignants, établissements privés et protagonistes du secteur  numérique s’engouffrent dans cette brèche ouverte dans l’éducation nationale.

L’arrivée du numérique

Il suffit de quelques clics sur Google pour voir le nombre d’annonces de particuliers, d’établissements privés ou de sites payants offrant des cours particuliers , à domicile et à la carte dans les différentes disciplines. Le marché des cours particuliers est entrain de muter en s’adaptant à l’ère du numérique. Les tenants de ce secteur veulent leur part du gâteau dans un marché juteux dont le chiffre d’affaires annuel avoisine le milliard de dinars selon l’Organisation tunisienne d’orientation du consommateur (OTOC). Les plateformes numériques payantes sont en expansion donnant accès  à des milliers de vidéos de cours, d’exercices interactifs, de résumés de cours et de séries corrigées. Le numérique est un marché de plus en plus libre, qui se démocratise et serait une alternative aux formules classiques de cours particuliers.

Au-delà de la caricature de l’enseignant qui dispense en cachette des cours particuliers dans un garage, ce marché est en train de muter en s’adaptant à l’ère du numérique et du néolibéralisme. Les cours particuliers ne sont que l’une des facettes d’une éducation informelle qui devrait dorénavant composer avec l’arrivée des nouvelles technologies sur le marché. La logique des cours particuliers jette les assises d’une école privée parallèle. A une époque où les services publics ne sont plus en odeur de sainteté, l’éducation publique et gratuite pour tous n’a plus sa place dans le catéchisme néolibéral. La progression des cours particuliers, sous toutes leurs formes, est aussi un creuset des inégalités entre élèves.

Bibliographie

Allal, L., Cardinet J. et Perrenoud, Ph. (dir.) (1979) L’évaluation formative dans un enseignement différencié, Berne, Lang, 6e éd. 1991

Perrenoud, Ph. (1984) La fabrication de l’excellence scolaire : du curriculum aux pratiques d’évaluation. Vers une analyse de la réussite, de l’échec et des inégalités comme réalités construites par le système scolaire, Genève, Droz, 2e édition augmentée 1995.