D’une part, Nouhé Bchiny s’est trouvée à la croisée d’une multitude d’institutions bien connues et contre lesquelles la lutte est déjà engagée (quoique de manière plus ou moins consciente et plus ou moins active) : patriarcat, famille, Etat, système judiciaire. Cette affaire a montré, s’il le fallait encore, l’unité et l’articulation de ces structures répressives. D’autre part, elle a révélé au grand jour, en Tunisie, le caractère oppressif de l’institution psychiatrique, le caractère pseudo-scientifique de la psychiatrie et la mentalité réactionnaire de ses praticiens et défenseurs. C’est en soulignant cette dernière triple-révélation et la critique qu’elle implique que je questionne la démission des progressistes de cette affaire.

Premières réactions: les « jeunes médecins » partent au quart de tour, les progressistes se couchent

Les premières nouvelles parlent d’une fille internée à l’hôpital Razi parce qu’elle est « adepte de camping ». Avec un père imam, probablement un fondamentaliste, le premier réflexe des esprits progressistes était naturellement de sympathiser avec la victime et de défendre sa liberté. De l’autre côté du clivage, en première ligne pour défendre le processus qu’on a fait subir à la fille, c’était moins « le peuple conservateur » (sans insinuer non plus que les gens ordinaires auraient sympathisé avec la jeune athée bisexuelle), mais on a plutôt vu étudiants en médecine et (jeunes) médecins (les psychiatres en particulier bien sûr) se déchainer et se démultiplier sur les réseaux sociaux, avec comme premier réflexe de trouver toutes sortes d’excuses à leurs confrères responsables de l’internement. Une telle réaction est caractéristique de la psychosociologie des médecins et apprentis médecins, de leur esprit corporatiste et de la mentalité réactionnaire de certains parmi eux.

Madame Cyrine Ben Said Saffar, résidente en psychiatrie, s’est chargée d’incarner tout cela, de le mettre en forme et même de lui donner un vernis progressiste dans une publication Facebook. Avec un ton hautain et moralisateur, elle intimide (« d’éminent professeurs » confirment l’internement), elle culpabilise les critiques (« la société -militants et activistes inclus- doit œuvrer pour la déstigmatisation de la maladie mentale au lieu de la renforcer ») et noie le poisson en parlant du manque de moyens. Malgré avoir reconnu sa méconnaissance du dossier, elle affirme, avec une suffisance inouïe, que « si l’hospitalisation est confirmée, c’est que la personne en question est malade. C’est aussi simple que ça » en se basant, dit-elle, sur « la confiance [qu’elle] porte en [ses] seniors et en l’instance scientifique publique représentée par les médecins de l’hôpital Razi », autrement dit en se basant sur son sens du corporatisme, son aptitude à la soumission à sa hiérarchie et l’absence totale d’esprit critique.Forte de la légitimité progressiste que lui confèrent ses photos Facebook décorées (égalité dans l’héritage, Manich Msemah…), elle réussit. Son texte est fortement relayé, en particulier par ses confrères et même par certains médias. Les progressistes se dégonflent. Ceux qui étaient dès le départ circonspects à cause de l’appartenance de Nouhe Bchiny sont délivrés par cet alibi. Certains critiques se rétractent et partagent carrément la publication de la psychiatre sous forme de rectification.

Nouhe Bchiny libérée: pourquoi les questions qui s’imposent ne sont pas posées ?

Suite à une contre-expertise Nouhe Bchiny est libérée, sans avoir reçu de traitement (fort heureusement pour elle) d’après son avocat. En dehors de son association, on n’est pas très bavard sur l’affaire. Madame Ben Said Saffar et ses seniors les « éminents professeurs » de « l’instance scientifique publique » (jargon amphigourique destiné au départ à intimider, mais comique à relire maintenant) ne paraissent pas vouloir s’excuser ou s’expliquer (il faut dire aussi que l’humilité et l’esprit critique ne sont pas les qualités sur lesquelles on insiste en fac de médecine). Ces gens se croient peut-être au-dessus du questionnement démocratique. Et apparemment, ils ont bien raison tant personne ne semble vouloir leur demander des comptes et leur poser les questions qui gênent.

Ces « éminents professeurs » sont-ils incompétents ou est-ce le contre-expert qui l’est ? A-t-on des psychiatres incompétents en Tunisie ? La psychiatrie, est-elle une science exacte ? Comment se fait-il que des scientifiques divergent sur un diagnostic ? La psychiatrie, est-elle soumise au contexte socio-politique et à l’idéologie du praticien ?  La psychiatrie et ses institutions, sont-elles des instruments de répression ? Est-ce nécessaire de rappeler le rôle de la psychiatrie (et probablement de ces « éminents professeurs ») dans la répression de certains opposants politiques au régime de Ben Ali ? Est-ce nécessaire de rappeler que jusqu’à très récemment cette « science » considérait l’homosexualité comme une pathologie à soigner ? Est-ce nécessaire de rappeler le caractère iatrogénique des traitements médicamenteux pratiqués par les psychiatres ? Existe-il une plus pure expression du nouveau paternalisme mou que l’affirmation selon laquelle, exiger sa liberté en refusant d’être interné serait un symptôme de maladie mentale ? « Son [Nouhe Bchiny] déni de l’état morbide ne suffit pas pour prouver sa bonne santé mentale. C’est même, souvent, un symptôme en psychiatrie », affirmait madame Ben Said Saffar.

L’intention de ce texte n’est pas de proposer une contribution à la critique de la psychiatrie. Mais de s’interroger sur le fait que les défenseurs de la liberté en Tunisie, tout au long de l’affaire Nouhe Bchiny, n’aient pas osé mobiliser cette critique pourtant assez mature et bien connue. Elle a même été portée par l’un des intellectuels que la gauche tunisienne idolâtre le plus (apparemment sans le lire) : Michel Foucault[1]. Des questions se posent aussi sur le silence des psychologues et psychanalystes (issus de formations en sciences humaines) et leur réticence à engager le débat critique. Avaient-ils peur que la critique ne finisse par les atteindre eux aussi ou se sont-ils sentis solidaires de leurs collègues ? Pire. Certains ont cru bon de voler au secours de la réputation de l’institution psychiatrique que cette affaire risquerait d’entacher. Même Nawaat n’a pas trouvé mieux à faire que de s’en remettre aux spécialistes. Cette méthode brillante qui consiste à chercher la solution chez ceux qui sont la cause (ou tout du moins font partie) du problème, en réalisant une interview (antipopuliste) avec une psychiatre pour « déconstruire les clichés ». Cependant, Dr Belhaj elle ne déconstruit rien. Elle ne donne aucun argument en faveur de la psychiatrie et son institution, ni explication sur l’infondé des critiques des citoyens. Elle se contente de dérouler quelques clichés psychiatriques et réformistes. Elle rappelle même, peut être inconsciemment, le rôle de l’institution psychiatrique dans l’exclusion sociale des personnes anticonformistes.

En ces temps de bouleversements socio-économiques, d’intensification des luttes quotidiennes pour la (sur)vie et de généralisation des souffrances psychologiques qui en découlent, en particulier chez la jeunesse, une occasion historique pour une remise en cause progressiste et populaire (ou au moins disposant d’un assentiment populaire) de la psychiatrie et pour revendiquer des traitements plus humains et libertaires s’est présentée. Par soumission aux intérêts corporatistes restreints d’une mince couche de la petite-bourgeoisie ou par purs sympathies élitistes, les progressistes ont raté le coche.

[1] Voir Histoire de la Folie à l’Age Classique et Le Pouvoir Psychiatrique