Françoise Vergès à la Foire Internationale du Livre de Tunis

Nawaat : Qu’est-ce que le « féminisme civilisationnel » ? Est-ce qu’il serait l’apanage des blancs ?

Françoise Vergès : Le féminisme civilisationnel est un féminisme qui emprunte à la mission civilisatrice coloniale certains mots de son vocabulaire et certaines de ses pratiques, c’est-à-dire : « Nous savons mieux que vous, vous êtes arriérées, nous devons vous civiliser ». C’est un féminisme qui pense connaitre ce que signifient les droits des femmes et que les autres femmes ne le savent pas. J’ai choisi de l’appeler « féminisme civilisationnel » parce que je trouvais que l’appeler tout simplement féminisme blanc et bourgeois réduisait un peu une idéologie que l’on peut retrouver aujourd’hui dans des classes bourgeoises du Sud. Le féminisme civilisationnel pense que l’Europe est un terrain naturel – au sens du sol – pour les droits des femmes, tandis que d’autres sols, eux, sont particulièrement hostiles à ces derniers, particulièrement les pays musulmans. Je l’appelle aussi « civilisationnel » parce que c’est aujourd’hui une des cartes maitresses de l’impérialisme et du néolibéralisme, puisqu’il est très difficile de dire « non, on ne veut pas de droits des femmes ». C’est une carte bien plus intéressante à jouer que la carte du développement ou la carte d’autres idéologies. C’est vraiment une carte incroyable que les féministes du Nord ont offert à l’impérialisme.

Justement, le développement comme idéologie avait connu un certain recul à partir des années 70-80. Aujourd’hui, il se redéploie à travers les droits des femmes, les droits des personnes LGBT, comment a-t-il pu s’emparer de ces droits pour se redéployer ?

Comme vous le dites, à partir d’un certain moment l’idéologie du développement a commencé à être critiquée. « Pourquoi on doit se développer comme ça ? » « Pourquoi il faudrait de l’industrie ? ». Les droits des femmes et les droits des personnes LGBT peuvent se présenter comme des droits universels. Ils ont à avoir avec « les droits humains » comme on dit. N’oubliez pas que c’est Hillary Clinton qui a prononcé le discours de clôture à la dernière réunion de la décennie des femmes des Nations Unis en 1995, là où elle a déclaré : « les droits des femmes sont des droits humains ». Donc, ça rentre dans l’idéologie de l’Occident de ce que sont « les droits humains » et pas du tout dans ce que des peuples du Sud avaient posés, par exemple dans la déclaration du droit des peuples à Alger en 1976, dont on peut penser beaucoup de choses mais qui, dans tous les cas, pose les droits autrement. La question du droit des femmes ou du droit des personnes LGBT a été extrêmement importante pour remplacer ces idéologies qui étaient contestées, sur des bases qui étaient extrêmement difficile à questionner. Qui peut être contre les droits les femmes ? On vous dira immédiatement : « Alors vous êtes pour la mutilation génitale, vous êtes pour la lapidation ? ». C’est imbattable. C’est pour ça que c’est aussi puissant et c’est pour ça aussi qu’il faut se battre contre le féminisme civilisationnel.