Cette fluctuation, à priori, assez ambigüe et déroutante pourrait s’expliquer par trois éléments essentiels :

  • Une profonde lassitude chez les gens à l’égard de la classe politique sortante et des dérives du parlementarisme (à l’image des tiraillements incessants au sein de l’ARP depuis 2014),
  • Un intérêt particulier accordé par beaucoup de Tunisiens à l’élection présidentielle, dû à un attachement inconscient et persistant à l’ancien régime présidentialiste et surtout à la personne d’un président fort et charismatique (à l’image de Bourguiba ou de Ben Ali),
  • Et le désir d’une partie de la jeunesse, très active sur les réseaux sociaux (et fortement présente au second tour de la présidentielle), de faire confiance à un nouveau chef que personne ne connaissait (à part eux) et qui a su, semble-t-il en toute discrétion, profiter de la situation de marasme général et peut-être aussi des effets cachés desdits réseaux.

C’est dans ces conditions que les urnes ont parlé, pour désigner deux principaux vainqueurs à savoir, les islamistes à l’ARP et un conservateur populiste et apolitique, au Palais de Carthage. Le paysage politique se trouve ainsi totalement bouleversé. En tout cas et dans l’immédiat, les réactions restent partagées et une ambiance morose rappelle celle des années 2011-2013. Mais, on peut espérer qu’une fois passée cette période de joie pour les uns et de déception pour les autres, les Tunisiens (que nous sommes) vont se ressaisir et essayer ensemble de comprendre ce qui s’est passé à l’occasion de ces dernières élections. Car ce qui est certain c’est qu’après la secousse de 2011, le pays est à nouveau à un tournant crucial de son histoire. Et la principale question qui se pose aujourd’hui est de savoir si la Tunisie va pouvoir être facilement gouvernable dans les mois et années à venir et si on ne se dirige pas, au contraire, vers une crise politique et institutionnelle sans précédent ?

Une telle inquiétude est d’autant plus justifiée qu’elle résulte entre autres (voire essentiellement) de la nature du régime instauré par la Constitution de 2014, à savoir un régime semi-parlementaire, qualifié par un bon nombre d’observateurs d’hybride, improvisé et totalement incohérent. Ce qui est loin de faciliter les choses.

Premières leçons d’un marathon électoral

La Tunisie s’est donc dotée d’un nouveau personnel politique : avec d’un côté un parlement dont la composition morcelée s’appuie en grande partie sur des islamistes et des conservateurs et de l’autre un chef d’Etat apolitique, que personne n’attendait (à part ses fans), mais qui a été soutenu par une impressionnante panoplie de partisans allant des différentes factions islamistes à certains extrémistes de gauches, en passant par les populistes et les nationalistes arabes.

Exprimant, de toute évidence, l’exaspération d’un bon nombre de citoyens et leur juste recherche d’une offre politique différente de l’existant, ce choix traduit non seulement un rejet des hommes politiques sortants, mais aussi de l’ensemble des partis et institutions.

Bien entendu, une telle reconfiguration de la carte politique tunisienne est loin de faire l’unanimité et pour pas mal de gens l’avenir proche du pays suscite beaucoup d’inquiétudes. Seulement, il est généralement admis que les urnes traduisent, en principe, la volonté du peuple (ou du moins celle de ceux qui se sont exprimés) et qu’en démocratie celle-ci doit être respectée. L’avenir nous dira, toutefois, si le peuple a eu raison cette fois-ci (ou non) en optant pour le choix qu’il a fait.

Enracinement progressif des pratiques démocratiques

Qu’ils soient pour ou contre les résultats de ces élections, les Tunisiens ne peuvent cependant qu’être d’accord sur un point important et devraient d’ailleurs s’en féliciter : la volonté des électeurs est aujourd’hui au-dessus de tout et de tous. A première vue et d’après les premières indications disponibles, les magouilles, falsifications et manipulations des résultats électoraux, connus sous l’ancien régime, ne sont plus aujourd’hui qu’un mauvais souvenir. En toute indépendance et impartialité, l’ISIE veille sur la bonne marche du processus électoral, en assure le bon fonctionnement et garantit (en principe et sauf preuve du contraire) un traitement égalitaire à l’ensemble des candidats quels qu’ils soient. De plus, et à toutes ses étapes, l’exercice électoral est surveillé de près et contrôlé par un grand nombre d’observateurs tunisiens et étrangers.

Ainsi, l’accumulation des expériences acquises au cours des élections de 2011, 2014 et 2018 commence à produire ses effets. Elle montre à l’occasion des élections de 2019 que l’apprentissage de cet exercice démocratique est bel et bien en voie d’enracinement aussi bien dans la pratique que dans les mentalités. Ce qui ne peut que favoriser l’exercice du pouvoir sur la base de la règle de l’alternance. Ceci étant et pour rester prudent, il n’est pas encore certain que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Seuls les jours et mois à venir pourraient nous permettre de confirmer ou de réajuster cet avis volontairement optimiste et de le ramener, peut-être, à la juste réalité. Mais, ce qui est sûr c’est que le progrès réalisé dans ce domaine est tout-à-fait remarquable et incontestable, notamment par rapport à ce qui se passe habituellement dans l’ensemble des pays arabes. Et la meilleure preuve de cela n’est autre que le résultat lui-même, puisqu’il a été défavorable aux différents candidats du pouvoir en place et des élites politiques en général. Faut-il le rappeler, beaucoup de gagnants faisaient partie des outsiders et peu de gens les connaissaient ou les donnaient vainqueurs.

Néanmoins, ce qui serait intéressant de vérifier, c’est le rôle qui a pu être joué dans ces élections, en dehors de tout contrôle, par les réseaux sociaux et notamment ceux auxquels personne (y compris au sein de l’ISIE) n’a pensé. Leur influence semble avoir été non seulement vaste et importante, mais tout-à-fait déterminante dans l’orientation (voire la manipulation ?) d’une partie significative et fragile de l’opinion publique.

Abstention importante surtout aux législatives

On croyait que les Tunisiens misaient beaucoup sur les élections de 2019 pour repartir de l’avant et mettre fin aux huit années de misère et de crise multidimensionnelle qu’ils venaient de vivre sous le pouvoir des islamistes d’Ennahdha et de leurs acolytes. Sauf que, contrairement à ce qui était prévu et attendu, leur participation à ces élections a été largement en dessous de celle escomptée. Sur une population de 11 millions d’habitants, le pays compte un peu plus de 7 millions d’électeurs inscrits (7.065.885). Ce qui laissait espérer une possible participation conséquente. Mais aux récentes échéances électorales, beaucoup de ces derniers ont préféré déserter les bureaux de vote. Avec une participation s’établissant à 41% aux législatives et 56% au 2ème tour de la présidentielle, certains électeurs semblent avoir voulu montrer leur manque d’intérêt pour la chose publique et plus particulièrement pour les législatives.

Or, tout le monde le sait, l’exercice du droit de vote en Tunisie, comme dans beaucoup d’autres pays, n’est pas une obligation. Y renoncer est tout-à-fait possible et n’entraine aucune sanction légale pour toute personne qui le souhaite, mais devrait logiquement la priver par la suite de l’exercice d’un autre droit, à savoir celui de critiquer les élus ou de se plaindre des effets de leur action (ou absence d’action). Ce qui serait quand même tout-à-fait regrettable.

Ceci étant et si cette abstention significative peut paraitre choquante, elle pourrait trouver son explication dans deux causes essentielles, à savoir : d’une part l’absence d’une vraie culture politique chez pas mal de gens qui ont appris à être écartés de la vie politique sous l’ancien régime (ce qui n’est pas de leur faute) et d’autre part le développement d’une profonde lassitude des Tunisiens à l’égard de leurs élites politiques et notamment celles des huit dernières années.

Absence d’une véritable sanction pour les sortants

Face à une ambiance pré-électorale dominée par une vague de populisme et de « dégagisme », mais aussi par une présence active d’un bon nombre de candidats dits indépendants et « antisystème », on s’attendait à ce que les partis qui étaient au pouvoir (à savoir Ennahdha et Tahya Tounès) soient sévèrement sanctionnés. Or, rien de cela ne s’est produit ! Les résultats du vote semblent, au contraire, aller dans le sens inverse, puisqu’avec 52 sièges obtenus au nouveau parlement (qui en compte 217), le parti islamiste Ennahdha est placé par les électeurs en pole position. De même que son allié TahyaTounès, qui venait à peine d’être créé par le chef du gouvernement Youssef Chahed, arrivé 7ème mais avec 14 sièges. Ce qui est relativement considérable pour un parti dont le fondateur traine un bilan plus que contestable.

Il est évident que de tels résultats sont, pour le moins, étonnants et très difficiles à interpréter. Car, on partait du fait qu’il y avait une crise de confiance profonde, voire une rupture totale entre le peuple et l’ensemble des anciens responsables politiques et on découvre (comme indiqué ci-dessus) que les plus impliqués de ces derniers sont tout simplement épargnés et reconduits dans leurs fonctions. Les seuls à avoir été sévèrement sanctionnés sont les représentants des forces progressistes (qui payent ainsi et logiquement le prix fort pour leur incapacité à s’unir) mais pour être remplacés par des populistes, des conservateurs et surtout des islamistes radicaux, connus pour leurs positions extrémistes et antidémocratiques.

Cette attitude des électeurs consistant à exclure toute véritable sanction pour les sortants, est à priori déroutante, incompréhensible et pourrait être interprétée par les partis concernés comme un encouragement à poursuivre sur la même voix et la même politique.

Des réalités négligées par la classe politique

Par son adhésion massive à la candidature de Kais Saïed, la Tunisie qui a voté le 13 octobre semble nous rappeler qu’avant tout, et à l’image de celui qu’elle venait d’élire comme nouveau Président, elle reste en réalité et au fond d’elle-même une société conservatrice, attachée à une certaine morale religieuse et traditionnelle.

En même temps, une partie de sa jeunesse (qui s’est fortement mobilisée au 2ème tour de la présidentielle) se sent totalement marginalisée et a perdu tout espoir en l’avenir. Fragilisés par le chômage et desservis par un système scolaire dégradé et en décalage total avec les besoins et les exigences du marché de l’emploi, certains de ces jeunes seraient prêts à suivre le premier venu. Ayant tout perdu, à commencer par leur jeunesse et leurs rêves légitimes d’adolescents, on en a vu certains partir en Syrie, en Irak et en Libye pour tuer ou se faire tuer. On en a vu d’autres se suicider sur place ou au fond des eaux profondes de la Méditerranée. Et on les voit aujourd’hui, soit se détourner complétement de la vie politique en choisissant l’abstention, soit accepter de vendre leurs voix et de voter pour les plus offrants. Pourquoi faut-il, alors, s’étonner de les voir en fin de compte suivre un enseignant de droit inspirant confiance et droiture et pouvant incarner, selon eux, l’« homme providence » dont ils auraient besoin pour réaliser leurs désirs jusque-là insatisfaits ?

Les difficultés incommensurables de ces jeunes, comme la nature profonde ou cachée de la société constituent, de toute évidence, des éléments essentiels et déterminants que beaucoup de Tunisiens et notamment d’hommes politiques semblent avoir négligés (ou n’ont pas voulu voir).

Une nouvelle carte politique se dessine

A peine cette longue séquence électorale terminée, ce sont aujourd’hui les tractations politiques entre les différentes formations nouvellement élues qui prennent la relève. Et au vu des forces en présence, elles risquent de durer pendant quelques semaines, voire quelques mois. Leur objectif principal est bien entendu la détermination des relations devant exister entre les trois principales places du pouvoir : le Palais de Carthage (Présidence de la République), le Bardo (ARP), et la Kasbah (Gouvernement).

A Carthage, les choses se mettent progressivement en place, mais tout reste à découvrir ou à préciser. Avec 72,71 % des votants (soit 2.777.931 voix), on peut dire que le nouveau Président, Kais Saïed, a été très bien élu et presque plébiscité. La plupart de ceux qui l’ont choisi y voient même une sorte de sauveur et un « homme providence » capable de les aider à réaliser leurs rêves. Mais comme au 1er tour, il n’a obtenu que 18.40 % des voix, il est presque certain qu’il ait pu bénéficier, au second tour, des nombreuses voix de ceux et celles qui voulaient d’abord et essentiellement empêcher son concurrent Nabil Karoui, soupçonné de corruption et de blanchiment d’argent, de pouvoir accéder au Palais de Carthage. Ce qui ne peut alors que relativiser sa légitimité populaire, même si elle reste assez importante et tout-à-fait incontestable.

Ceci étant et quelques soient les conditions dans lesquelles il a été élu, il est aujourd’hui indiscutablement le Président de tous les Tunisiens. Et à ce titre, il est souhaitable qu’il puisse réussir à rassembler toutes les catégories sociales, pour s’attaquer ensemble aux différents maux de la société, à commencer par la corruption et le terrorisme et surtout parvenir au redressement rapide de l’état général du pays.

Seulement, pourrait-il le faire, avec quels moyens et surtout quelle vision, pour ne pas dire quel programme, puisqu’il dit ne pas en avoir ? Autant de questions qui méritent d’être posées et auxquelles on ne peut, malheureusement, apporter que des réponses approximatives et provisoires, en attendant que le nouveau Président (avare en informations durant la campagne électorale) prenne ses premières initiatives et clarifie ses positions sur des problématiques importantes aussi bien sur le plan national qu’international.

Aujourd’hui, les seules indications disponibles suscitent quelques inquiétudes : D’abord, il se dit indépendant, mais semble accepter sans aucune gêne d’être soutenu par une panoplie de personnes et de partis politiques allant de la famille islamiste (avec ses composantes les plus radicales) aux extrémistes de gauches, en passant par les populistes et les nationalistes arabes. Beaucoup de Tunisiens souhaiteraient, d’ailleurs, le voir se démarquer clairement et rapidement de certains de ses partisans qui ont la réputation d’être, pour le moins, infréquentables.

Il se dit aussi apolitique et contre les partis politiques, alors qu’étant professeur et expert en droit constitutionnel, il ne peut normalement ignorer que l’exercice de la démocratie ne peut se faire en dehors de l’existence de ces mêmes partis. Leur rôle dans la formation, l’encadrement et l’orientation de l’opinion publique à travers leurs programmes respectifs est un régulateur dont aucune société démocratique ne peut raisonnablement se passer. Certes cela ne peut et ne doit pas se faire n’importe comment et les innombrables (plus de 217) partis apparus en Tunisie depuis 2011 ne donnent qu’une image erronée de ces structures. Beaucoup d’entre eux sont à ce titre tout-à-fait condamnables. Mais leur cas particulier et désolant ne peut être généralisé ou utilisé comme prétexte pour rejeter et stigmatiser l’ensemble des partis politiques, jusqu’à leur dénier toute place dans la sphère politique du pays. Le faire serait une grave erreur qui ne peut être le fait d’un professeur et constitutionnaliste comme Kais Saïed. Par contre, ce qu’il conviendrait de faire, c’est d’être plus exigent sur leur mode de fonctionnement et surtout leurs sources de financement, afin que leur action retrouve plus d’efficacité.

Il se présente, par ailleurs, comme proche du peuple, et projette pour cela d’aller vers une décentralisation des structures de l’état. Ce qui est à priori une bonne chose. Mais le problème c’est que sa conception du pouvoir semble être, pour le moins, utopiste pour ne pas dire populiste, voire même anarchiste. En réalité, son objectif déclaré est de faire table rase de toutes les institutions de l’Etat de droit pour le remplacer par « la société de droit ». En même temps, il souhaite inverser la pyramide des pouvoirs et mettre en place une forme de démocratie directe ou participative. Et pour cela, il donnerait le pouvoir au peuple à travers des comités locaux élus au suffrage universel direct. Ces mêmes comités auraient des représentants sur le plan régional, dont certains formeraient par la suite une assemblée nationale élue au suffrage indirect, appelée à remplacer l’actuelle ARP.

Là-dessus, il faut le reconnaitre, Kais Saïed n’a pas tort sur tout. Car, il ne se trompe pas quand il dit que le système actuel est bloqué et qu’il faut lui chercher une alternative. Il n’est pas dans l’erreur non plus quand il considère que la démocratie représentative est arrivée à un stade de stagnation et de dysfonctionnement tel qu’elle est devenue improductive et plus ou moins contestée un peu partout dans le monde. (Gilets jaunes en France, manifestations populaires en Algérie, au Liban ou encore au Chili…). Il a aussi parfaitement raison d’insister sur la nécessité d’aller vers une forme de décentralisation, accordant et reconnaissant aux sphères locale et régionale des pouvoirs réels et significatifs dans la détermination des politiques nationales.

Mais, force est de constater qu’il se trompe complétement quand il propose de remplacer la démocratie représentative par une forme de démocratie populaire directe, basée sur un pouvoir local ayant des représentants régionaux et nationaux. Présentée de cette façon, (il ne faut pas avoir peur de le dire), une telle proposition ressemble fort à une « Jamahiria libyenne à la sauce tunisienne ». Elle prétend donner le pouvoir de décision au peuple, alors qu’en réalité elle ne fait que le priver du droit de choisir ses représentants sur le plan national : « Les élections législatives devront être supprimées », nous dit-on ! Autrement-dit, le rôle du peuple se limiterait, dans un tel système, au choix de ses représentants sur le plan local et à leur révocation s’ils ne respectent pas leurs engagements. Mais, en dehors de ça, il n’aurait plus aucun autre moyen d’intervention dans la vie politique, notamment sur le plan national.

Enfin, il dit ne pas avoir de programme personnel et qu’il désiretout simplement réaliser celui du peuple : ce que « le peuple veut », reprenant ainsi et exploitant le slogan de la révolution de 2011 « Achaâbou yourid). Seulement, si personne ne peut logiquement contester le caractère noble d’un tel objectif, on ne peut non plus s’empêcher de constater qu’il est loin d’être réaliste. Et le problème ici, c’est qu’en agissant de la sorte, notre nouveau président semble vouloir caresser le peuple dans le sens du poil, l’idéaliser et surtout le présenter comme une entité homogène et infaillible. Or, l’expérience nous montre que ce n’est pas du tout le cas et qu’il est plutôt rare de voir les membres d’un peuple partager le(s) même(s) désir(s). En tous les cas, la volonté d’un peuple, ne peut raisonnablement être confondue avec le désir d’une seule partie de ses composantes (et encore moins se réduire à elle), même quand elle est majoritaire.

D’un autre côté, l’histoire comme pas mal d’exemples récents dans le monde nous prouvent que, contrairement aux thèses de Kais Saïed, le peuple n’a pas forcément toujours raison. Et pour s’en convaincre, il suffit de citer un seul fait d’actualité, à savoir les dernières élections régionales allemandes (du 27 octobre 2019). Ces élections ont permis à un parti d’extrême droite (l’AFD) qualifié de « néonazi », d’être élu en deuxième position (23,4 %) devant l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de la chancelière Angela Merkel (21,8 %). Le chef de ce parti disait récemment qu’il considère comme « un grand problème » qu’Adolph Hitler soit présenté comme « l’incarnation du mal absolu ». Et malgré une déclaration aussi scandaleuse, près d’1/4 des électeurs allemands ont voté pour lui ! On voit donc après un tel vote, qu’il parait très difficile, voire inconcevable de continuer à affirmer, dans l’absolu et sans la moindre nuance, que le peuple a toujours raison.

On pourrait continuer à énumérer les positions étonnantes, incompréhensibles, voire carrément inquiétantes du nouveau président, comme le fait d’être pour la peine de mort, ou d’être hostile à l’égalité successorale, etc. Mais on sait qu’il sort d’une campagne électorale et on ne perd pas espoir de le voir rectifier le tir sur certains points et aller vers des positions plus raisonnables, dans l’intérêt de tous et surtout de la nation toute entière. Ses faits et gestes à venir seront, toutefois et à ne pas en douter, scrutés par tous les observateurs nationaux et internationaux.

Au Bardo, les résultats des législatives ont été comme une véritable onde de choc, avec pour effet direct un balayage total des anciennes grilles de lecture. Désormais, la première équation à résoudre, consiste à déterminer les rapports de force entre les différentes composantes politiques de cette nouvelle assemblée, qui n’a jamais été aussi émiettée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Pour commencer, elle va devoir choisir son propre président et ses deux adjoints. Ensuite et à la demande du président de la République, le vainqueur de ces législatives à savoir le parti islamiste d’Ennahdha devra rapidement désigner le futur chef du gouvernement et lui permettre de former son équipe gouvernementale.

On sait, en effet, qu’avec 52 sièges obtenus sur 217 prévus à la prochaine Assemblée Représentative du Peuple, le parti de Ghannouchi est sorti incontestablement victorieux des élections législatives du 06 octobre 2019. Et contre toute attente, il bénéficie de la préférence des électeurs qui lui accordent ainsi leur confiance, mais avec une simple majorité relative, insuffisante pour lui permettre de diriger seul le pays. Dans cette position, la Constitution tunisienne de 2014 lui donne quand même la possibilité de former le prochain gouvernement. Mais il devrait, à notre sens, se garder de tout triomphalisme car la tâche qui l’attend est loin d’être une mince affaire.

Quant à QalbTounès qui entre pour la première fois au parlement avec 38 sièges, alors qu’il venait d’être créé par Nabil Karoui, il ne réussit pas à atteindre ses objectifs initiaux. Mais il réalise tout de même un score qui en fait la 2ème force politique du pays, dont le poids sera inévitablement essentiel dans la détermination des nouveaux équilibres parlementaires.

Face à cette nouvelle et apparente bipolarisation de la scène politique tunisienne ou ce duel Ennahdha-Qalb Tounès, certains partis joueront donc les arbitres et seront constamment courtisés par les deux grandes formations lors des prochaines discussions de l’Assemblée. On parle ici du Courant démocratique (22 sièges),  de la Coalition El-Karama (21 sièges), du Parti Destourien Libre (17 sièges), du mouvement Achaab (16 sièges), de TahyaTounès (14 sièges), mais aussi de Machrou3 Tounès (4 sièges) et autres élus (33 sièges).

Pour le moment, donc, aucune majorité parlementaire n’est en vue :

Qu’on le veuille ou pas, le régime parlementaire est réputé pour être (malgré certains aspects démocratiques) synonyme d’instabilité. Un examen rapide de son application dans le monde, nous montre malheureusement que les mauvais exemples historiques ne sont pas rares. Celui de la 4ème République en France reste, sans doute, le plus connu, mais il n’est pas le seul. D’autres exemples, plus récents, peuvent être cités, comme ceux de la Belgique, de l’Italie, ou encore de l’Allemagne, etc. Dans tous ces cas, la principale caractéristique de ce régime est sans aucun doute son instabilité, puisqu’on assiste souvent à des Assemblées où aucun parti n’a de majorité suffisante pour gouverner et où les alliances se font (et se défont) selon les sujets et les circonstances. Ce qui crée inévitablement des blocages réguliers et une instabilité presque permanente au niveau des instances dirigeantes du pays. Or, si des pays comme la Belgique ou l’Allemagne, peuvent rester plusieurs mois sans gouvernement, il n’est pas certain que la Tunisie où la démocratie n’est que balbutiante, puisse vivre la même expérience sans tomber dans des situations qu’il ne serait pas difficile d’imaginer.

En Tunisie, la Constitution de 2014 a opté en effet pour un régime « semi-parlementaire » basé sur une majorité parlementaire, dont la stabilité et la solidité conditionnent l’action et l’existence même du gouvernement qu’elle doit mettre en place. Le vainqueur des élections législatives a donc besoin d’avoir une majorité absolue pour être en mesure d’exercer seul le pouvoir.Avec une simple majorité relative, il aura forcément besoin de trouver une alliance avec un ou plusieurs autres partis pour constituer ensemble une coalition parlementaire et gouvernementale, capable de diriger le pays sur la base d’un programme commun.

Pour faire face à toutes les difficultés du pays, le parti islamiste Ennahdha (vainqueur de ces législatives) est donc averti et devra réussir à s’entourer d’une majorité parlementaire suffisamment solide et capable de donner au gouvernement qu’il va cautionner la stabilité et la force dont il aura besoin. Pour le moment, Rached Ghannouchi multiplie les rencontres et les pourparlers et ne semble rencontrer que des réticences, quand ce n’est pas des hostilités. Mais, il n’est pas exclu que les positions puissent connaitre une évolution très rapide dans les jours à venir.

A la Kasbah, le gouvernement à venir doit être rapidement opérationnel et surtout capable de faire face aux innombrables difficultés et défis qui l’attendent. Vu la crise multidimensionnelle que connait le pays, des solutions urgentes et efficaces sont attendues à tous les niveaux. Mais, la mise en place de ce gouvernement dépend de la clarification préalable des nouvelles alliances au niveau de l’ARP. Or, comme indiqué ci-dessus, les négociations entamées par Ennahdha avec les autres formations susceptibles de lui apporter le soutien dont il a besoin ne sont pour l’instant qu’à un stade préliminaire.

La plupart des formations approchées déclarent (du moins pour l’instant) leur hostilité à toute alliance avec Ennahdha. Seule la coalition El Karama et certains indépendants proches (ou issus) de la mouvance islamiste se disent prêts à une telle collaboration. Néanmoins, certaines hypothèses restent envisageables, voire tout-à-fait possibles. Car aucune des formations ayant obtenu des sièges au parlement ne serait prête à courir le risque d’un blocage, synonyme au bout du compte d’un retour obligatoire aux urnes et à coup sûr d’une perte des sièges (parfois inespérés) qu’elles viennent d’obtenir.

La première de ces hypothèses serait que les deux grands vainqueurs (Ennahdha et QalbTounès) se mettent autour d’une table et décident d’un commun accord d’enterrer la hache de guerre et de gouverner ensemble. Et pour disposer d’une majorité confortable, ils feraient appel (au moins) à deux autres formations comme la coalition El-Karama, le mouvement Achaab et/ou le courant démocratique. Une telle alliance ne serait pas étonnante ni impossible, étant donné qu’Ennahdha avait déjà fait la même chose en 2014 avec son adversaire de l’époque NidaaTounès. La deuxième hypothèse serait une alliance entre Ennadha et son allié actuel TahyaTounès, ainsi qu’El Karama, le mouvement Achaab et quelques indépendants. Dans tous les cas de figure, et quelles que soient leurs composantes internes, de telles alliances seront toujours basées sur des calculs et intérêts partisans inavoués. Elles resteront donc assez fragiles et pourront se disloquer à l’occasion de n’importe quelle difficulté. Ce qui mettrait le pays, à plus ou moins longue échéance, dans un état d’instabilité politique et institutionnelle presque constante.

Bien entendu, en cas de blocage et d’incapacité totale pour Ennahdha de former un gouvernement seule ou avec des alliés, la Constitution permet au Président de la République d’entrer en jeu. Et là, beaucoup de situations sont possibles, à commencer par le recours, au bout d’un certain temps (4 mois), à des élections législatives anticipées. Et le seul gagnant dans ce cas de figure ne peut être que le Président lui-même. On pourrait alors arriver au scénario souhaité par le mouvement Achaab, à savoir un gouvernement du Président ; autrement-dit un retour pur et simple à l’hégémonie d’un parti unique comme celle connue sous l’ancien régime.

Un environnement peu favorable

Dans un monde où on voit se multiplier les insurrections citoyennes contre la corruption et les pouvoirs en place (du Chili au Liban, en passant par l’Irak ou encore l’Algérie), la Tunisie poursuit, avec des hauts et des bas, son difficile processus de transition démocratique. Sa réussite dépend, bien sûr et en premier lieu, de la volonté des Tunisiens eux-mêmes et de leurs propres moyens. Mais elle reste aussi tributaire de son environnement géopolitique. Or le contexte international (dominé par des relations économiques et politiques tendues entre les grandes puissances) et l’environnement régional instable (guerre civile en Libye, incertitude en Algérie…) constituent des sources d’inquiétudes supplémentaires et permanentes à un pays qui, en plus du terrorisme qu’il doit continuer à combattre, doit aussi faire face à une crise presque généralisée.

L’élection de Kaïs Saïed à Carthage et des islamistes au Parlement va-t-elle résoudre les problèmes sociaux et économiques dont souffre le pays ? Pourrait-elle nous éviter d’appliquer la politique d’austérité exigée par le FMI et les autres créanciers de la Tunisie ? Cela dépendra, entre autres, de la lucidité et du patriotisme de nos dirigeants. Une telle évolution positive permettrai tà l’ensemble des Tunisiens de retrouver le sourire et la confiance en l’avenir et c’est tout le mal qu’on peut souhaiter à notre cher pays.