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« Ya nessmet il horiya, yalli maliti hayatna »

La volte-face de Nabil Karoui : n’est pas héros qui veut.

« Je présente mes excuses au peuple tunisien pour la diffusion sur Nessma TV, de la séquence controversée et jugée blasphématoire, représentant l’être divin dans le film d’animation franco-iranien ‘Persepolis’ et je considère cela comme une erreur qui ne se répètera pas ». C’était le moment de courbette de Nabil Karoui, patron de la chaîne Nessma. Un émouvant mea culpa digne du mauve qu’il portait. C’est surtout un poignard qu’il enfonce dans le dos de ceux qui l’ont défendu. Non par sympathie pour sa personne mais pour cette chimère à laquelle les candides stoïques que nous sommes, s’obstinent à croire encore : liberté d’expression.

Poltron. Froussard. Trouillard. Couard. Traître. Un vocabulaire abondant pour décrire celui qui incarne – comme tant d’autres- le mal de notre société : le « T7in ». Un équivalent français ne ferait pas de ce virus une caractéristique moins tunisienne. Une maladie incurable qui nous a maintenu 23 ans sous les chaînes.

Le combat pour la liberté se passe de héros mais à un moment crucial de notre Histoire, un moment où tout compromis avec la censure religieuse est exclu, Nabil Karoui aurait pu changer la donne. Prendre position quant à la liberté des médias. Calmer les esprits manipulés. Montrer que le film n’est en aucun cas blasphématoire. Elucider son message et sa portée politique. Wallou. Il se rétracte et donne raison à l’intimidation, à la menace et à la violence des ignares. Il vend notre combat pour une poussière d’audimat. Et pour cause, l’abnégation et la noblesse des principes ne sont pas les qualités des hommes rampants. Que peut-on attendre d’un homme qui a chanté à la louange d’un dictateur ? Servitude.

Il est certes plus aisé d’être stoïque quand on se trouve dans le camp de la majorité abreuvée mais Arbi Nassra, aussi vil soit-il, a plus de cran. « C’est ma télé, j’y diffuse ce que je veux », nous a-t-il rétorqué pendant la polémique ramadanesque de Super Mourou et son émission politico-religieuse. Qu’auriez-vous fait à la place de Nabil Karoui ? Sa voiture a été calcinée parait-il. Sur notre terre, une rivière de sang a coulé pour la liberté. Nombre de Tunisiens l’ont déjà oublié. Si chacun renonce à sa liberté pour la sécurité de sa voiture, nous finirons tous au temps des chameaux.

Une controverse koumik

A l’origine de tout ce brouhaha, une séquence du film animé Persepolis. Téhéran 1978 : Marjane, huit ans, rêve de Dieu et s’adresse à lui. La petite fille l’imagine grand, très grand, barbe et cheveux gris. Elle l’imagine surtout juste et apaisant, à mille lieux du Dieu tuméfié de courroux que les barbus veulent nous peindre. Le représentation du divin est interdite en Islam. Pourtant personne ne s’est exalté devant un dessin » Croyants, voici votre Dieu ! » Personne. Il s’agit d’une retranscription d’un rêve, de l’imaginaire enfantin, encore libre de tout précepte. Qui, parmi les croyants, n’a jamais rêvé de Dieu ? Qui ne lui a jamais crié sa colère et sa douleur après la perte d’un être cher ? Qui, enfant, ne l’a jamais imaginé avant de réaliser que le divin dépasse l’entendement humain ? Personne non plus.

Bien que « Al Asmaâ Al Housna », martelé à la télé, soit aussi une forme de personnification, l’orthodoxie sunnite prône la dissemblance de Dieu de ses créatures. Les chiites auxquels appartient la réalisatrice du film, Marjane satrapi, sont plus « tolérants » sur ce point. Preuve à l’appuie, ce dessin animé diffusé sur la chaine Al Manar. En Iran, il est possible d’acheter le poster du prophète Mohamed. Vous pouvez même vous le procurer sur internet pour US$21,20. Sur ce portrait, la ressemblance avec une photographie de l’orientaliste Rudolf Lehnert est frappante. Tout cela pour dire que dans un pays où le portrait du prophète se vend au souk, la représentation imagée de Dieu dans un dessin animé parait moins choquante.

Pourquoi tant de tohu-bohu religieux quand le film est exclusivement politique ? Crier pour nous endormir. Beugler pour nous abrutir. Les islamistes ont réussi à détourner les esprits du message du film. Un film universel qui mêle le drame intime à celui de l’Iran. Un spectacle poétique, bouleversant et jamais édulcoré des ravages de la théocratie sur la société. Le débat sur la perversion des Révolutions en des dictatures nouvelles se transforme en une manifestation de violence contre une chaîne de télé. Le combat pour la liberté d’expression est au final réduit à la défense d’un homme qui ne la mérite pas.

La montée de la violence et le syndrome des « cas isolés »

Le débat sur le cataclysme d’un Etat islamique est très vite clos. Pire, la prise de conscience escomptée a laissé place à un abrutissement des masses. Une masse qui s’accroupit devant le premier barbu éloquent, croyant vaincre le désert dans ses cerveaux. Une masse manipulée et chargée à bloc dans les mosquées puis relâchée dans les rues. La violence trahit l’échec de ceux qui la commettent. Une citation de Nicéphore Grégoras datant du XIIIe siècle est toujours d’actualité : « L’ignorance n’a pas de pudeur : elle a l’habitude fréquente de suppléer par la violence et l’audace à ce qui lui manque naturellement »

Ennahdha et les salafistes sont deux faces d’une même monnaie. Ennahdha sert de couvre-chef, elle manipule la masse sans trop se salir les mains. Un communiqué en fin de journée et le tour est joué. Sans surprise, c’est toujours de « cas isolés » dont il s’agit. Comme pour les attentats de Bab Souika et les attaques au vitriol. Ennahdha « condamne la violence mais…on ne touche pas au sacré. » La démocratie et la liberté d’expression s’arrête donc aux portes de l’Islam. Leur Islam. Il n’y a pas de “mais” qui tienne. Il faut condamner la violence. Point. Rien ne peut la justifier. Rien.

La liberté d’expression et le guet-apens du sacré

Persepolis a offensé les « sentiments religieux » des musulmans, dit-on. Il faut préciser que ceux qui n’ont pas été choqués par la séquence dite « blasphématoire » ne sont pas moins musulmans et que les contours de ce qu’on désigne par »sentiments religieux » restent flous. C’est consternant de voir qu’un koumik peut déchainer la violence des protecteurs d’Allah mais que tant d’injustices et de crimes commis au nom d’Allah restent dans l’indifférence.

Il n’y a pas de croyances plus sacrées que d’autres. Quand j’entends un imam prôner la polygamie, la violence envers les femmes, le mariage des mineures, les châtiments corporels des adultères, la pendaison des homosexuels, je me sens offensée dans mes croyances en tant que humaniste, féministe et laïque. Ne sont-elles pas sacrées aussi ?

Qu’on ne s’y trompe pas. Le « sacré » que les barbus entendent défendre n’est qu’une censure déguisée, une dictature de la pensée unique et un nouveau moyen de répression. Aucun compromis ne peut lui être accordé comme l’a fait Nabil Karoui et les partis politiques populistes. Après une demi-décennie de camisole, c’est la liberté d’expression qu’il faut aujourd’hui sacraliser.