Moncef Marzouki, président provisoire de la République, lors de sa visite en Lybie le 02 janvier 2012.

Monsieur le Président,
Vous avez beau vous pavaner dans le palais de Carthage, avec ou sans bournouss, la présidence reste à mille lieux de vous. Loin de moi l’idée de nier la légitimité des urnes qui – faut-il le rappeler – ont été remportées avec des discours religieux hypnotisants, des promesses mensongères et quelques milliards qataris. N’est pas Président qui veut dit-on. Et pour cause, le ridicule de vos propos n’a d’égale que l’utopie de vos prérogatives. Si votre conscience refait surface et vous vous demandez pourquoi vous suscitez moins de respect que de dérision, parcourez ce qui suit.

La Tunisie compte plus de 7 millions d’électeurs potentiels, seuls 350 000 ont voté pour le CPR, soit 5%. Et vous vous enorgueillez dans votre discours d’investiture de la « confiance » que le peuple vous a accordé ? Le peuple n’a pas voté pour votre personne Monsieur le Président. Il s’agissait d’élire une Assemblée Constituante pour rédiger une nouvelle Constitution en l’espace d’un an. Vous n’êtes que le résultat d’une transaction douteuse de la Troïka, ce qui fait de vous le troisième président non élu par les Tunisiens.

Monsieur le Président, je salue votre volonté de revoir à la baisse votre salaire dont le montant était d’une insolence humiliante pour tous ceux qui crèvent sans gaz, sans toit et sans pain. Nous n’attendions pas moins et nous ne manquerons pas d’exiger la publication de vos actifs au terme de votre mandat. Cela dit, à force de vouloir marquer les esprits et entrer dans l’Histoire de la Tunisie, vous l’entachez de vos discours populistes et démagogues. Vendre tous les palais dites-vous ? Et pourquoi ne pas faire comme Ubu Roi ? « J’ai l’honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens. » Vous n’êtes pas promoteur immobilier à ce que je sache, ni même propriétaire de ces biens qui font désormais partie de notre patrimoine. Il y a d’autres alternatives que de les vendre aux richards du Golf Persique. Les ouvrir au public, à titre d’exemple, les transformer en musées ou autres maisons de culture, de quoi fleurir le désert dans nos cerveaux. Si vous voulez renflouer les caisses de l’Etat, commencez par récupérer l’argent volé par les BenAli&co qui, en toute impunité, en Arabie Saoudite, au Qatar et ailleurs trinquent à la tristesse de notre sort.

Monsieur le Président, je ne m’étalerai pas sur votre discours du réveillon. Quel rabat-joie que vous êtes. Nous, Tunisiens, fêtons le nouvel an depuis des décennies et ce, bien avant votre naissance. Arrêtez donc de ruminer l’identité arabo-musulmane et de la brandir comme limite à notre existence. Libre à vous de bouder un soir de fête, ne troublez pas nos célébrations je vous prie. Sans rancune alors, je vous souhaite bonne année et bonne santé…mentale.

C’est bien de votre santé mentale que les Tunisiens s’inquiètent. Souhaiter « la fusion entre la Tunisie et la Libye » est bien digne d’un Kadhafi. Vous avez le bournouss blanc. Ne manque que la mouche. Est-ce la fin d’un Etat tunisien souverain et indépendant que vous souhaitez ? Une guerre tuniso-libyenne peut-être ? Déclarer la paix et la guerre, c’est bien la seule prérogative que le Premier ministre vous a laissée. Même en vous accordant le bénéfice du doute, vos propos ne sont pas moins déments. Quelle intégration économique ou autre peut-on envisager avec un pays au bord de la guerre civile et tribale ? A moins d’envoyer 200 000 chômeurs tunisiens en tant que missionnaires, je ne vois pas de perspectives à court ou moyen termes. L’Union des républiques arabes, instituée en 1971 par un traité entre la Libye, la Syrie et l’Egypte n’a jamais vu le jour. Jetez donc l’éponge Monsieur le Président. Le panarabisme ne renaîtra pas de ses cendres nassériennes.

Monsieur le Président, crédule que je suis, je veux bien croire que « l’islam est la solution à tous nos problèmes. C’est pour cette raison que les islamistes sont au pouvoir. » Si les gouvernements islamistes se soldent par un échec, est-ce l’islam qu’il faudra accuser ? Faudra-t-il en vouloir au bon Dieu aussi ? Y a-t-il des préceptes pour lutter contre le chômage, l’inflation, le déséquilibre de la balance commerciale, la dette publique et la redistribution inégale des richesses ? La « zakat » vous dites. Une bouchée de pain jetée du haut d’une montagne capitaliste. 26-26 nous a bien dupés. Les chômeurs ne veulent pas de charité Monsieur, le travail c’est la dignité.

Pour clore le tout, vous déclarez sans gêne que « les Tunisiens ne sont pas à l’origine des Révolutions arabes, celles-ci ayant été déclenchées par la révolte des Palestiniens. » Monsieur le Président, vous en arrivez à nier l’Histoire et moi à questionner votre patriotisme. Comment un chef d’Etat peut-il bafouer son drapeau ? La lutte du peuple Palestinien est une affaire de frontières et de colonisation avant tout. La Révolution tunisienne, si nous pouvons encore la nommer ainsi, est une Révolution du XXIème siècle, profondément individualiste. Chacun s’est révolté contre son propre sort en somme. Le pauvre pour le pain. Le chômeur pour le travail. Le travailleur pour la liberté d’expression. La dignité étant un dominateur commun. Avortée en 2008 au bassin minier, la Révolution tunisienne a trouvé un second souffle quand ces revendications disparates ont rejoint un même rang jusqu’aux portes du Ministère de l’Intérieur. Le combat des Palestiniens, aussi noble soit-il, n’est pas celui des Tunisiens.

A l’heure où je finis de déverser ma rage et toute ma sympathie sur le papier, des étudiants et des universitaires font l’objet d’agressions devant le ministère de l’enseignement supérieur, toujours au sujet de trois niqabées. Vous qui êtes père de deux filles, comment osez-vous dresser un apartheid textile ? Les voilées, les niqabées et les séfirates. Ne voyez-vous pas que vos filles, aussi « séfirates » que je le suis, sont plus qu’un corps à couvrir ou découvrir ?

Sortez de votre silence Monsieur des Droits de l’Homme. Qu’avez-vous à dire concernant la violation d’une institution publique qu’est l’université de Manouba par une poignée d’ignares ? C’est moins « la horde des touristes pacifiques » que l’invasion salafiste qui nous menace. L’amour du pouvoir a-t-il eu raison de vos principes ? Revenez à votre raison Monsieur le Président. « Travail, liberté, dignité ». Il y a à peine un an, ensemble au Trocadéro nous le criions.

A moins de croire à la folie passagère d’un Président éphémère, je prends Dieu et les Tunisiens à témoins que c’est le début de votre perdition. Œil pour œil, dent pour dent : moi la « séfira », vous le dindon. Vendez la République au panarabisme chimérique. Vendez la souveraineté de la Tunisie à la noirceur wahabite. Vendez tout et votre âme avec. Il ne vous restera d’honneur que le bras que les Tunisiens vous feront.

Provisoire vous êtes. Dérisoire vous finirez. Dormez donc Monsieur le Président. Dormez paisiblement dans le ravin du pouvoir. Nous crierons notre indignation à en réveiller la nuit.

Je ne vous salue pas Monsieur.