Alors qu’elles continuent à mettre en spectacle le politiquement « incorrect », les chaînes privées se revendiquent d’une liberté et d’une pluralité, largement usurpées. A ce propos, la prolifération des émissions de téléréalité est édifiante. Ce genre qui consacre la « télévision du pauvre », instituée par le « président des pauvres »*, s’accapare l’audimat en vantant la pornographie sociale.

Et pour cause ! À force de censure de l’information et d’étouffement de la culture, la télé-poubelle a fini par prendre toute la place dans notre paysage en banalisant l’expérience des rapports de violence et d’exclusion chez les classes populaires. Au point que les dérapages inhérents à ces émissions, à faible teneur journalistique, ont fini par banaliser, à leur tour, la question de la responsabilité éthique des diffuseurs.

Pendant ce temps, du côté déontologique, le débat a basculé de la nécessaire mutation de la télévision vers la contestation du pouvoir « protectionniste » du nouveau régulateur, en la matière. Ainsi, reproche-t-on, à présent, à la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle, de vouloir restreindre la liberté d’expression et de communication. Le fait est que, désormais, en tant qu’autorité administrative indépendante, la Haica peut sanctionner une station de radio ou une chaîne de télévision qui déroge à la réglementation. La règle principale étant que la liberté n’est restreinte que lorsqu’il y a une atteinte à certains principes éthiques, comme celui du « respect de la dignité humaine ». Dont acte.

« Andi ma Nqollek », un cas d’espèce

On relèvera que, depuis son lancement, en mai 2013, la Haica a déjà émis plus d’une vingtaine de décisions allant de la mise en garde à l’interdiction, à l’encontre des diffuseurs. La majorité de ces dérapages se rapporte aux programmes de téléréalité, mais aussi d’infotainement. La chaîne Ettounissiya Tv détenant la part du lion, dans ce domaine, avec « Andi ma Nqollek », « Liman yajrou faqat » (celle-ci, ayant migré de Hannibal Tv vers Ettounissiya Tv), « Labés » et « Attasiaa masaan », (cette émission s’est arrêtée suite à la défection de Moez Ben Gharbia).

Le dernier dérapage en date est lié à une affaire de reconnaissance de parenté, qui a valu à l’émission « Andi ma Nqollek » d’être suspendue, pendant un mois, par la Haica, pour «atteinte à la vie privée et à la dignité humaine», suite à la plainte de la famille concernée, qui affirme « avoir été manipulée par l’animateur ».

De même que les diffuseurs Ettounissiya Tv et Cactus Prod ont été condamnés à une amende de 200 mille dinars. La sanction pécuniaire ayant été décidée en fonction de la gravité des manquements commis, en l’occurrence une violation de l’obligation de non rediffusion. Et cela, conformément à l’article 29 du décret-loi 116, qui dispose que « la sanction doit être proportionnelle à la gravité de l’infraction commise et au bénéfice que le contrevenant aurait pu tirer de cette infraction et sans que la sanction ne dépasse cinq pour cent (5%) du chiffre d’affaires net d’impôt, réalisé durant l’exercice financier clos de l’année précédant celle de l’infraction ».

Ne craignant pas le paradoxe, Alaa Chebbi, l’animateur de « Andi ma Nqollek », a déclaré que la Haica est un « nouveau Ammar404 ». Dans la foulée, l’animateur-vedette s’est justifié de son éthique propre en affirmant que son « émission a reçu les cas de 11 filles enceintes de leurs pères, mais qu’il a refusé de les traiter pour ne pas heurter la sensibilité des téléspectateurs ». Vantant, à chaque début d’émission, les valeurs positives de son programme qui a vocation à rapprocher les gens et à résoudre leurs problèmes, il ne s’embarrasse pas, cependant, des retombées politiques et psychologiques que suscite l’ambivalence de son propos.

En témoigne cet autre épisode de reconnaissance de paternité, dont les complications ont causé un préjudice moral à l’invité de « Andi ma Nqollek ». Mohamed Triki, 31 ans, est mécanicien à Menzel-Temim. Il découvre à l’âge de 6 ans qu’il est un enfant adopté. Depuis, il a une seule idée en tête : retrouver sa mère biologique. Et voilà que l’émission « Andi ma Nqollik » semble tout indiquée pour mettre fin à la stigmatisation dont il est victime et réparer la blessure originelle de l‘abandon.

Quand j’ai vu qu’il y avait des gens qui ont pu retrouver leurs parents biologiques, cela m’a donné de l’espoir, nous a-t-il confié.

C’est ainsi qu’en septembre 2012, la production d’Ettounissiya Tv l’invite à venir confronter une certaine Mme Souad, qui serait sa mère biologique. Mais, arrivé sur le plateau de l’émission, et bien que son nom soit consigné dans l’extrait de naissance et le jugement d’adoption de Mohamed Triki, la dame nie catégoriquement les faits, suggérant qu’il pourrait être le fils illégitime d’une cousine à elle, qui aurait usurpé son nom au moment de l’accouchement. Un mois plus tard, dans la même émission, cette cousine va démentir cette accusation. L’émission n’ayant pas abouti à une conclusion positive, Mohamed Triki est devenu, du jour au lendemain, « persona non grata » à Ettounissiya Tv.

Un membre de la production m’a même signifié que j’étais “une carte cramée”. Sans compter que, depuis mon passage dans l’émission, je suis rejeté et stigmatisé encore plus qu’avant par les gens, se désole Mohamed.

De plus, Alaa Chebbi, l’animateur de “Andi ma Nkollek” n’a pas tenu sa promesse de prendre en charge les tests ADN. Dépité, Mohamed s’est adressé à un juge d’instruction, qui l’aurait aidé à « effectuer le test génétique gratuitement, à l’Institut Pasteur ». Selon les résultats des tests, Mohamed Triki détient la preuve que Mme Souad n’est pas sa mère génétique. Se sentant « floué et humilié », il compte porter plainte contre Ettounissiya Tv, à moins, nous dit-il que « Alaa Chebbi ne se décide à continuer les recherches pour lui permettre de retrouver sa mère. »

À contre-courant du récit de la révolution

Elle a beau se prévaloir de sa dimension sociale et de sa symbolique démocratique, la téléréalité tunisienne s’autorise d’un mercantilisme de l’intime qui n’a pas de prise sur une réalité sociale et politique complexe. En effet, si le genre offre la possibilité d’une négociation des valeurs, avec la remise en question de certaines visions traditionnelles, en l’occurrence celle de la filiation adoptive, « Andi ma Nqollik » n’en fait rien. Au contraire, elle ne fait qu’occulter les entraves politico-juridiques liées à ces questions frappées par le tabou. Dénuée d’ambition pédagogique, l’émission contribue, inévitablement, à la dégradation de l’image des classes populaires et marginalisées, en particulier les femmes que n’épargnent ni la violence ni la stigmatisation sociale.

En faisant de l’audimat avec de la pornographie sociale, la téléréalité a surtout le tort de nourrir le plaisir ambigu du téléspectateur et son abrutissement avec des stéréotypes qui banalisent l’obscène, sans le faire réfléchir ni l’émanciper. La pornographie se définissant d’ailleurs par « le formatage du rapport intime » et « l’obsession de l’image et de la visibilité de ce qui en l’autre reste toujours en partie inaccessible, distant, c’est-à-dire différent ».

A ce propos, les décalages entre les mentalités du public et l’esprit de ces programmes ne sont pas aussi marqués qu’on peut le croire. Sur les réseaux sociaux, les avis exprimés sur des émissions comme « Andi ma Nqollek » et « El Moussameh karim », vont du rejet de ces programmes « sordides » et « sans utilité publique », à la « honte » d’être taxé de « peuple non civilisé » à cause de ces émissions qui « salissent la réputation des Tunisiens ». Peu de personnes estiment que, même si « le concept est importé », « ces émissions font écho à un manque de médiation juridique, sociale et psychologique ». Selon certains, « ces désespérés n’ont trouvé que ce refuge pour s’exprimer et pour communiquer en vue de trouver réponse à leurs problématiques quotidiennes ». Pour d’autres, « l’aberration, c’est que l’animateur de “Andi ma Nqollek” fait office, à la fois de psychologue, de sociologue et de juriste ».
Dès lors, le récit de la télé-poubelle n’est-il pas en train de se construire à contre-courant du récit de la révolution ? Car, à l’instar du populisme initié par la dictature benalienne, le spectacle de la téléréalité ne fait-il pas croire qu’il rend visible ce peuple, alors qu’il se sert de lui pour conférer un semblant de légitimité sociale à sa cause ? Sous cet angle, les affinités entre téléréalité et infotainement sont aussi à prendre en compte. Les formules médiatiques y illustrent pareillement l’ambivalence de cette idéologie « populiste » qui dilue la conscience du spectateur dans le récréatif et le divertissant.

* Zine el Abidine Ben Ali a été surnommé le « président des pauvres » pour avoir mené une politique dite de «solidarité» avec la création du «26-26», un fonds spécial destiné à l’origine aux pauvres. Mais, on découvrira plus tard que la moitié de ce fonds a été détournée par son clan.