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Fresque de Atef Maatallah, Economat de Redeyef. Photo de Yvan Bertoux

Hier à la cafétéria [1], un gendarme clamait, avec ce panache qui a valu à l’armée française ses lettres de noblesse, que son détachement ici était bien tranquille comparé à d’autres zones de conflit. Et, à bien y regarder, les choses sont en effet plutôt tranquilles dans les rues du Grand Tunis.

Pourtant, et chaque tragédie nous le rappelle bruyamment, des jeunes préfèrent faire le choix de mourir que de vivre. Des jeunes (et des moins jeunes) préfèrent tenter le risque de se noyer en mer Méditerranée que de rester dans leur pays. Des jeunes préfèrent aller risquer la mort dans des terres étrangères plutôt que de rester chez eux.

Je ne voudrais pas enfoncer ici une énième fois les portes ouvertes de « la culture contre le terrorisme », néanmoins, je suis profondément convaincu que l’absence de politique culturelle mène directement au terrorisme. Je dresserai un rapide état des lieux avant de continuer.

L’État est faible, très faible. Il suffit pour s’en convaincre, si besoin en était, d’aller faire un tour jusqu’aux abords des frontières algériennes pour voir les checkpoints de la Garde Nationale partager la route avec les stations services artisanales des contrebandiers.

La jeunesse a un sentiment profond d’abandon qui se manifeste par un désir de mort et un nombre de plus en plus grand de vies brisées dans les tragédies (harragas, départs vers la Syrie et la Libye).

Aucun sursaut politique ne se manifeste. Aucune perspective réaliste ne se dessine pour redonner du sens et pallier la crise d’Autorité générale que le territoire traverse. La seule politique valable semble être celle des oeillères et de la langue de bois.

Et c’est là où la Culture a plus que jamais un rôle à jouer. Car la culture, c’est avant toute chose la construction et la création de Récits. Or il n’est plus puissant catalyseur pour changer une vie qu’un récit positif, c’est à dire la narration d’une vie qui ne se positionne pas contre quelque chose, mais dans la construction de quelque chose. L’enjeu actuel premier est de donner la possibilité  aux Tunisiens de créer un récit positif. De permettre au plus grand nombre d’investir leurs vies, leurs territoires, de récits positifs.

Pour le moment il n’y a pas de vocation à créer des récits positifs. Nous sommes dans un régime administratif. On nous donne (et encore, cela reste à voir) des chiffres. Tant de maisons de jeune, tant de maison de la culture. Mais cela ne signifie rien, n’a aucun sens. Les habitants n’ont que faire de maisons de jeune où ils sont considérés comme des indigènes.

J’étais à Redeyef il y a trois semaines. Pour ceux qui ne le savent pas, Redeyef, c’est le far-west post apocalyptique tunisien. J’ai eu la chance d’y voir les résultats du travail de l’association Siwa Plateforme qui a su mobiliser des jeunes qui étaient au ban de la société. Par un travail d’écoute et une proximité, cette association a fait en sorte que ces jeunes se réapproprient un espace qu’ils ont intégralement rénové et réhabilité. Cet espace est l’embryon d’un espace culturel autogéré et la source de multiples récits positifs dont chacun de ses jeunes est le héros.

Pensez-vous que ces jeunes, maintenant qu’ils ont cet espace et la conscience de ce qu’ils ont pu faire et, encore plus important, l’imagination de ce qu’ils peuvent accomplir vont céder plus facilement ou plus difficilement aux sirènes de l’autodestruction ?

Cette expérimentation cristallise autour de l’action culturelle des actions éducatives, d’insertions sociales et professionnelles et une perspective économique. Et cela nous amène à mon second point. La Culture doit prendre place en tant que source de développement économique.

Hier, le ministre du développement économique a fait un discours qui aurait pu être fait par mon grand père en 1976. Je trouve cela désolant qu’a une époque où l’on parle de ville connectée, nos ministres devant être les plus visionnaires soient les plus arriérés.

Dans le monde 3.0, l’une des possibilités de l’avenir économique réside dans les Industries Culturelles et Créatives. Ce secteur (selon une étude EY de 2011), en France représente 5% de l’emploi intérieur. Il est temps que nous investissions dans ce secteur. Mais pour cela l’un des prérequis est d’être en mesure de défendre les droits d’auteurs et le statut de l’artiste. Ce dont nous sommes malheureusement encore très loin.

D’autre part, je voudrais comprendre à quel moment a été abandonnée l’idée que l’on puisse faire du tourisme différemment ? Pourquoi cet abandon des sites archéologiques ? Il n’y a pas un lieu-dit qui ne possède sa curiosité, pourquoi rien n’est fait pour former les populations à la protection de leurs patrimoines ? Pourquoi ne pas valoriser tout le patrimoine locale et développer un tourisme alternatif en dotant le pays de véritables infrastructures touristiques modernes et en phase avec notre époque de tourisme vert ?

Là aussi, je souhaite attirer l’attention sur le projet de Adnen Hellali. Il s’agit d’un centre culturel de montagne à Semmama qui aura un centre des métiers de la montagne. L’idée est de valoriser localement les savoirs et compétences locales et de permettre aux habitants de prendre conscience des possibles qu’ils ont entre les mains.

Vous l’aurez compris, je pense que le ministère de la Culture a un rôle primordial à jouer. Il doit être repensé comme un centre stratégique de développement humain et économique.

Actuellement il est plutôt une sorte de mouroir des idées, où les habitués de ses rouages ont réussi à se procurer une sorte de rente, relent du système clientéliste bourguibien puis benaliste. Une armada de fonctionnaire qui engouffre quasiment les deux tiers de son budget font la pluie et le beau temps de manière totalement irresponsable et souvent contre les ministres en exercice et leurs équipes. Aucun chiffre n’est disponible, aucun audit n’a jamais été rendu public, il n’est qu’à voir son organigramme pour saisir que le maitre mot de cette administration est l’opacité. Un nettoyage en profondeur est nécessaire. Sans cela aucun projet durable et aucun changement ne pourra se produire.

Ensuite, il faudra que ce ministère se transforme en une sorte de task force sur lequel les autres ministères s’appuieront pour faire naitre un nouveau tourisme, pour rendre possible une éducation populaire qui permette de nettoyer le pays des restes de la dictature et enfin pour penser le développement des industries culturelles et créatives qui peuvent incarner le sauvetage de la Tunisie.

Le récit nationaliste est mort.

Les hommes vivent le monde et leurs vies en fonction des récits qu’ils en font. Aujourd’hui le récit dominant est un récit qui consacre l’a-quoi-bon, la démission, le nihilisme mortifère. Ce type de récit est très puissant, on pourrait le croire invincible. Mais il ne l’est pas. Pour le détrôner et le remplacer, il suffit de construire suffisamment de récits positifs qui seront incarnés par des actes dans des vies.

Chacun doit choisir le récit qu’il aidera à vaincre et faire ce qui est en son pouvoir pour l’y aider. En ce qui me concerne, mon choix est fait. J’espère vous avoir aidé à faire le votre.

[1] Ce texte est une retranscription de la contribution de l’auteur aux Journées de l’Europe, Panel : La culture, un vecteur de changement , Tunis du 24 au 26 mai.