Emyde lépreuse (Crédit photo : Mohsen Kalboussi)

Les écosystèmes méditerranéens sont connus pour être un hotspot de biodiversité. Ils abritent une diversité d’espèces dont la répartition mondiale est limitée à cette région du monde. Ces espèces, strictement méditerranéennes, comprennent tant des plantes que des animaux1. Même si les étendues de la végétation primaire sont très faibles (moins de 5 %), la région demeure tout au moins importante pour la conservation de la biodiversité mondiale.

Ces écosystèmes ont toujours été marqués par l’action humaine. Ils sont largement anthropisés, en raison du fait que les civilisations qui se sont succédé dans cette région du monde ont été parmi les plus créatives et les plus diversifiées. Cet espace demeure encore un creuset de diversité humaine et paysagère, et ce malgré tous les changements qu’il a subi au fil du temps.

S’il est vrai que les différentes formes de pression sur les espaces naturels ont diminué dans le nord de la Méditerranée, pour des raisons historiques, elles demeurent plus ou moins fortes dans l’espace sud-méditerranéen. Dans cette région de laquelle la Tunisie fait partie, une autre influence, et non des moindres, affecte les milieux considérés comme faisant partie de l’espace méditerranéen2. Il s’agit de l’influence saharienne qui affecte la région sud-méditerranéenne et a tendance, avec les changements climatiques en cours et les sécheresses récurrentes, à affecter des zones de plus en plus étendues. La preuve étant l’extension vers le nord d’espèces typiquement sahariennes, tant animales que végétales3.

En effet, les régions faisant partie du Sahara, le plus grand désert du monde, sont couvertes par des étendues sableuses plus ou moins stables et présentant un couvert végétal très faible. La pluviométrie annuelle moyenne est inférieure à 100 mm et certaines régions ne reçoivent pas plus que 50 mm annuellement. Cette faiblesse de la pluviosité rend ces régions inhospitalières et explique la rareté relative de la couverture végétale naturelle, limitée surtout aux arbustes, confinés essentiellement dans les bas-fonds et les dépressions. L’eau, étant le facteur limitant majeur dans ces espaces, restreint la présence humaine aux espaces où cette ressource est disponible. Historiquement, la présence humaine est limitée aux oasis, espaces artificiels où la vie est possible, et se trouvant dans des zones où des sources d’eau permettent la présence de cultures dominées essentiellement par le palmier dattier.

Les conditions hostiles du Sahara ne l’ont pas laissé à l’abri de l’influence humaine. En effet, le désert a toujours été utilisé comme terrain de parcours, surtout pour les camélidés et, lorsque des évènements pluvieux ont lieu, pour d’autres types de bétail (ovins et caprins). L’influence humaine s’est surtout traduite par la destruction des arbustes pour les utiliser comme combustibles. La destruction ne concernait uniquement pas la partie aérienne de ces plantes, mais s’étendait également à leurs racines. La chasse –et plus tard le braconnage- ont décimé beaucoup de populations animales, notamment les gazelles4 et l’outarde (houbara)5 qui avaient tendance à se réfugier dans des espaces hostiles ou très difficiles d’accès (sommets des montagnes, régions éloignées de toute présence humaine)… Certaines espèces de reptiles étaient également chassées, surtout lorsque les conditions de vie des habitants locaux ne leurs permettaient pas de disposer de protéines animales. C’est le cas notamment du fouette-queue6, du poisson de sable7, du varan8 ou parfois même de certaines vipères9. La consommation d’autres animaux s’est réduite au cours des dernières années ; c’est le cas du goundi10, de l’hérisson11 ou du porc-épic12. D’autres espèces continuent malheureusement à être chassées pour être vendues sur les marchés locaux ou aux touristes malgré leur raréfaction progressive (cas du caméléon13 ou de la tortue mauresque)14

A la limite nord des espaces typiquement sahariens s’étendent les steppes péri-désertiques où la végétation naturelle est plus fournie en raison d’une pluviosité plus importante. La diversité de la couverture végétale permet la présence de plus d’espèces animales dont certaines ne peuvent pas vivre dans les étendues sableuses. La présence d’eau en certains points (sources) assure le maintien d’espèces à la limite de leurs aires de distribution (amphibiens15 en particulier, mais aussi d’autres tels que la l’émyde lépreuse16). La présence d’espèces méditerranéennes plus exigeantes est limitée aux espaces où des conditions climatiques particulières prévalent (présence d’eau, d’une bonne couverture végétale…).

Plus au nord, s’étendent les chaînes de montagnes (Atlas présaharien, Dorsale…) où l’essentiel des étendues forestières est confiné (en plus de la Kroumirie, à l’extrême nord du pays). Les terrains plats ont souvent été défrichés depuis longtemps pour être mis en culture et, en dehors des espèces qui peuvent vivre dans de tels milieux, les autres ont vu leurs aires de distribution de plus en plus limités. Il ne faut pas oublier les zones humides, connues pour être des zones de grande diversité biologique, notamment pour les espèces exigeantes. Elles ont vu leurs étendues se réduire au fil du temps. Celles qui subsistent se trouvent dans des zones « non exploitables » pour différentes raisons (dépressions salées, terrains inondables…), mais globalement leur qualité s’est beaucoup détériorée.

En Tunisie centrale, les grandes espèces de vertébrés ont pratiquement disparu au cours du dernier siècle, et celles qui ont persisté se trouvent dans des habitats difficiles d’accès ou inatteignables pour les chasseurs et braconniers (gazelles, mouflon…). En Tunisie septentrionale, les grands félins ont disparu depuis le début du XXème siècle (lion de l’Atlas, léopard…). Des espèces relictes demeurent, mais leurs aires de distribution se sont restreintes (cas de la loutre d’Eurasie…).

Il est intéressant de noter que dans de nombreuses régions, certains arbres pouvant avoir une valeur patrimoniale ont été épargnés –pour une raison ou une autre- de l’action prédatrice des humains. Il s’agit essentiellement du pistachier de l’Atlas, de l’oléastre, du caroubier ou de l’azerolier au nord du pays. Ces monuments naturels non encore répertoriés et spécifiquement protégés méritent d’être reconnus pour leur intérêt patrimonial et faire l’objet d’une conservation à long terme, car on remarque que certains de ces monuments peuvent être détruits pour une raison ou une autre (élargissement de routes, abattage…).

On assiste au cours des dernières années à un engouement excessif pour certaines plantes qui subissent des pressions inédites, pour leurs « intérêts ». Il s’agit particulièrement de celles reconnues pour leur intérêt médicinal, aromatique ou ornemental. Les prélèvements du milieu naturel dépassent dans certaines situations leurs capacités de régénération. Il s’en est suivi une raréfaction de certaines espèces ou leur disparition complète de nombreuses stations. Les animaux ne sont pas en laisse, et le braconnage que subissent certaines espèces a conduit à la disparition de plusieurs populations et, par conséquent, leur raréfaction17.

Les animaux vénérés, dans le sens où ils ne sont jamais persécutés, sont peu nombreux. On cite les différentes espèces d’hirondelles qui sont souvent laissées sans crainte construire leurs nids dans les habitations (dans des balcons, sous les toits…) ou aussi le Bruant du Sahara dans les régions où l’espèce vit à proximité des humains.

Si les différents types d’écosystèmes ont toujours été modelés par les humains, il n’en demeure pas moins que ceux qui persistent recèlent des richesses biologiques et culturelles indéniables. Leur préservation est un devoir des générations actuelles envers les générations futures. Cependant, du moment où c’est encore possible, l’intérêt de la société devrait focaliser sur la connaissance de cette diversité, prélude nécessaire à tout effort de conservation. Or, il apparaît, d’après l’expérience des cinquante dernières années, que les efforts de connaissance n’ont pas été à la hauteur de ceux de la conservation, pour de multiples raisons. Il est largement temps pour que nous avancions dans la connaissance de notre patrimoine vivant en dehors de son instrumentalisation (intérêt « médicinal », aromatique, tinctorial… pour les plantes, ou en tant que « médicament » pour les animaux). Notre vision du vivant se doit de changer, pour une simple raison, c’est que sa présence est indépendante de nous et que son existence même ne s’est pas opérée pour servir un quelconque autre être vivant ou un dessein particulier. Changer cette perception de la vie est un défi majeur à notre conception du monde, pour que notre existence ait son sens en harmonie avec le reste de l’humanité. Bien de révolutions intellectuelles nous manquent ! Devant les défis qui nous guettent directement et attendent de nous des réponses fermes, du moins en matière de changements de comportement, la conservation de toutes les formes de vie constitue non seulement un choix de société, mais également l’expression d’orientations civilisationnelles que nous nous devons d’augurer pour ne pas rester au banc des civilisations oubliées ou obsolètes…

Notes

  1. Voir à ce propos Myers N., Mittermeier R. A., Mittermeier C. G., da Fonseca G. A. B. & Kent J., 2000. Biodiversity hotspots for conservation priorities. Nature, 403: 853-858
  2. Ce dernier est défini comme l’aire de distribution de l’olivier, ce qui explique le fait que des pays non strictement méditerranéens sont considérés comme en faire partie. Il s’agit de la Jordanie et du Portugal.
  3. La présence d’espèces typiquement sahariennes dans des zones où elles ne sont pas connues demande davantage de preuves pour la confirmer surtout que les travaux de terrain dans les régions les plus affectées fon défaut. Ces changements pourraient également être démontrés par des changements concernant les dates de migration des Oiseaux ou la tendance à la sédentarisation de certaines espèces migratrices, mais ces faits demandent des données étendues dans le temps, lesquelles font pour le moment défaut en Tunisie.
  4. Les espèces considérées sont les gazelles dorcas et des dunes. La première vit dans les steppes péri-désertiques et la seconde dans les espaces inter-dunaires.
  5. Grand oiseau des steppes qui a vu ses effectifs et son aire de distribution se réduire au fil du temps, exacerbés par la chasse sans merci que leurs livrent les braconniers et les « Emirs ».
  6. Lézard herbivore vivant dans les montagnes du désert et de ses abords.
  7. Lézard vivant dans les dunes vives du Sahara, s’enfouit en « nageant » dans le sable, d’où son nom.
  8. Le plus grand lézard du Sahara, nommé autrefois « crocodile du désert ». Connu pour être un prédateur des vipères, mais est surtout le super-prédateur des écosystèmes désertiques, contribuant à la régulation des populations des espèces qui y vivent. Il peut atteindre une taille totale d’un mètre et demi.
  9. La vipère à cornes, par exemple.
  10. Petit rongeur vivant dans les formations rocheuses de la Tunisie centrale et méridionale.
  11. Animal dont le corps est couvert d’épines, capable de s’enrouler en boule lorsqu’il pressent un danger.
  12. Le plus gros Rongeur de la Tunisie, se caractérise par ses longs piquants de couleur blanche et noire. Habite souvent des blocs rocheux difficiles d’accès.
  13. Lézard arboricole connu pour sa capacité de changer de couleur.
  14. Seule tortue terrestre vivant en Tunisie. Cette tortue s’est beaucoup raréfiée depuis plusieurs décennies en raison des prélèvements dont elle fait objet. Elle était pourtant très abondante au cours de la période coloniale. Dans certains milieux, on la maintient en captivité pour « éloigner les mauvais œils ».
  15. Dont surtout les Crapauds, assez résistants aux sécheresses et tolèrent des eaux plus assez salées.
  16. Tortue d’eau douce à large distribution géographique vivant, notamment au sud, dans certains cours d’eau à écoulement pérenne ou dans les fossés de drainage de certaines oasis.
  17. Nous avons été témoin de la capture d’un Faucon lanier par une personne qui prétend que l’animal était chassé pour « guérir » sa femme de sa maladie, sans plus de précision. Ce genre d’attitude concerne malheureusement nombreuses espèces animales qui sont recherchées pour « traiter » des maladies pour lesquelles la médecine moderne ne présente pas de solution, ou aussi pour la cherté des soins…