Par Elyès Zaouali

Qui sommes-nous? En voilà une question bien gênante. Bien malin qui se risquerait à y répondre avec certitude. D’ailleurs, le sait-on au juste?

Bien sûr, chacun s’est forgé son idée de l’identité tunisienne. On se l’est construite en fonction du parcours de chacun, de ses origines, de son expérience dans la vie et des récits croisés. Pour autant, perçoit-on notre « tunisianité » pareillement selon qu’on vive à Douz, Mahdia, au kef ou à Tunis? Certainement pas.

On n’interagit pas avec son milieu de la même manière suivant qu’on subisse la montagne ou qu’on soit bordé par la mer. L’aridité du sol au sud forge des gens secs et durs quand l’abondance des eaux au nord fait des hommes joyeux et festifs. Cela n’est un secret pour personne. Il suffit de relire l’œuvre de أبو القاسم الشابي pour s’en convaincre, surtout son essai الخيال الشعري عند العرب et il ne me semble pas que notre poète se soit trop trompé dans sa lecture des défis de son temps. Le fait qu’on scande son إذا الشعب يوما أراد الحياة فلا بد أن يستجيب القدر près de 80 ans après sa mort prouve, s’il le faut, que sa conscience des besoins du peuple était solide et fondée.

Vous me direz qu’il est facile de récupérer l’œuvre d’un être mort et apparentant à l’histoire. Je vous l’accorde et c’est pour cela que je ne m’y arrête pas. Cependant, j’aimerais qu’on relise notre histoire, qu’on la réapprenne. Parce que d’une chose au moins, je suis sûr: sans passé, point d’identité. L’identité se construit dans la continuité. On ne s’invente pas un passé. On l’assume et on essaie d’agir sur cet héritage pour qu’il nous aide à mieux vivre le présent, à mieux envisager le futur.

L’histoire est une arme à double tranchant. Elle peut aussi bien légitimer nos certitudes que fausser nos jugements. Sa falsification surtout, son imposition et sa négation nous obligent à refaire les erreurs du passé quand nous pourrions nous en priver en prenant exemple des voie tracés par nos ancêtres. Ce n’est pas parce qu’ils sont morts qu’ils n’ont plus rien à nous apprendre. Leurs réactions aux défis de leurs temps peuvent grandement nous servir et j’en veux pour preuve deux exemples.
Le premier exemple nie la vision monolithique de l’histoire qu’on veut nous forcer à apprendre. Nous sommes musulmans depuis quelques treize siècles, mais pas uniquement. Nous avons été chrétiens six siècles durant, avons parlé latin des siècles et même après l’invasion arabe. Nous sommes Africains par nos racines et Méditerrannéens par nos échanges. Génétiquement, nous sommes plus proches des Européens que des Arabes du Moyen-Orient. Il faut se le dire. Ce n’est pas parce que nous avons adopté l’islam et que nous pratiquons l’arabe que nous en sommes. Les Indonésiens l’apprennent aussi et pratiquent leur foi sans qu’ils ne s’y identifient. .Et puis, notre langue témoigne de cette histoire. Elle est le vrai gardien de notre identité. Comment dit-on « grenouille » en tunisien? جرانة ou ضفضع ? .. alors, si je vous apprenais qu’en latin « rana » signifie précisément « grenouille » et que جرانة n’en est qu’une déformation transmise par nos ancêtres depuis le temps des Romains, vous continuerez à pester notre origine arabe avec autant d’assurance? Ceci pour la langue. S’agissant de la foi, quiconque croit que le « retour » aux principes fondateurs de l’islam constitue une solution à notre décadence se trompe de moyens pour la bonne et simple raison qu’il n’a jamais été question d’une quelconque époque « pure » où l’islam aurait régné sur notre pays sans partage. Peut-être vais-je choquer certains en leur apprenant que le culte des marabouts et des saints patrons est totalement étranger à l’Islam, pour ne pas dire proscrit et حرام. Alors d’où vient-il que nous y croyons aussi fermement sans que cela ne déclenche l’ire des imams? Et bien, tout simplement, parce que si vous voyagiez à travers le monde arabe vous verriez que ce culte des saint-patrons n’existe nul part en islam en dehors du Maghreb (exception faite des coptes et des maronites) où la présence chrétienne était si ancrée dans les moeurs et si profondément constitutrice de leurs culture qu’elle a résisté à l’islamisation du pays et qu’elle nous est parvenue, quoique sous la forme plus actuelle, intacte et insoupçonnée. Va-t-on pour autant crier au تكفير de toutes les zaouias et marabouts du pays?

Tout ceci pour dire que, sans nier la FORTE présence de l’islam et sa GRANDE part dans la cosntitution de notre identité, il faut savoir raison garder et ne pas jouer aux aveugles qui veulent qu’on fasse débuter notre histoire par عقبة إبن نافع en crachant sur tout l’héritage et le savoir des indigènes pourant présents sur cette terre avant son arrivée. Nous sommes Tunisiens, avant que d’être musulmans. Nous sommes redevables à cette terre de nous nourrir, de nous abriter et de nous soutenir dans nos existences. Nous lui devons au moins reconnaissance et respect au lieu de nous diviser au sujet de notre appartenance. L’Arabie Saoudite se fiche de notre sort. La famille régnante a accepté Ben Ali et Abdallah Salah pour nous signifier son attachement aux valeurs de l’islam et aux principes de justice. Alors, avant de nous projeter en Saoudiens, commençons déjà par nous sentir Tunisiens.

Le second exemple nous apprend que l’origine de la plupart de nos maux depuis l’écroulement de l’état central tient dans deux facteurs principaux: L’endettement et le détachement des souverains des intérêts du pays. Grosso modo, si nous parcourons notre histoire – et elle ne commence pas avec l’arrivée des Arabes – nous pouvons observer que les rares périodes de prospérité et de développement qu’a connues notre pays furent celles où le pouvoir a échu aux mains des indigènes. Les témoins de cette époque sont encore présents pour nous le rappeler. D’abord Carthage dont l’écho hante encore les mémoires malgré son total effacement du monde.

Ensuite, la province administrée par les Romains qui, sous l’impulsion d’une administration « municipale » a promu le pays au rang de grenier à blé de Rome! Qu’on songe simplement aux pavés romains, construits par de véritables Tunisiens (si..si.. j’insiste!) et à leur état de conservation malgré deux millénaires de guerres et de ravages et qu’on les compare à nos pavés et routes modernes qui nous font honte et que la première pluie saisonnière réussit à trouer comme du gruyère. Ici et là, ce furent des Tunisiens qui les ont construites. Allez à Dahmani, localité à 30 km au sud du Kef et vous serez épatés par l’excellent état de conservation des dallage datant des colons français dans cette mini-ville dont les rues droites et régulièrement tracées feraient rougir la Tunis du XXIè siècle. Il y eut aussi les Hafsides, sans qui nous ne verrions pas nos mosquées hitstoriques et fondatrices. Leur gestion du patrimoine et leur renforcement des appareils d’Etat force le respect quand on voit ce qu’en ont fait les beys et les Ottomans durant les siècles suivants. … et la liste est longue.

Ce qui importe, à mon sens, de savoir c’est qu’à chaque fois qu’un pouvoir indigène s’installe, le pays connait une embellie et une prospérité que ne viennent ternir que l’invasion étrangère et … et… la dette!

Car le second point est justement la dette. La cause de tous nos maux vient de la dette. Les beys, retranchés dans leurs palais se fichaient de l’état du pays pourvu que les impôts collectés aient suffi au maintien de leur confort. Lisons les récits des voyageurs du XVIIIè et XIXè (Peysonnel, Ibn Khaldun) et nous serions choqués d’apprendre la bêtise de nos dirigeants de l’époque, mais surtout leur ignorance. Du temps de Ben Ali, la grande bourgeoisie tunisoise s’est fichue du sort du pays et s’est vendue, qui par alliance matrimoniale, qui par rétrocession de marchés, qui par inaction devant l’injustice au lieu de se fédérer pour le bien du pays. La plupart d’entre-eux d’ailleurs ne font pas confiance à l’État tunisien et envoient leurs enfants étudier à l’étranger au lieu de renforcer le système éducatif et de recherche tunisien. La petite bourgeoisie, avide de leur emboiter le pas ne fait pas mieux en se précipitant sur les rares écoles et lycées français.

Il faut voir l’empressement et la précipitations avec lesquels ils se présentent à la rentrée au lycée français. Je vous épargne les discours bêtes et stupides sur les ascendants turques ou autres de tel ou tel famille, très courants dans ce milieu. Loin de moi de discriminer cette classe de la société. Je ne mets pas tout le monde dans le même sac, mais il est un fait que je ne peux ignorer, les opposants au régime et les bâtisseurs de l’État moderne n’appartiennent pas à la bourgeoisie rentière. Au final, peu importe quelle classe est la plus fautive et complice de notre maintien dans la décadence, mais il est une chose qu’on ne doit jamais perdre de vue, c’est la souveraineté nationale. La dette, éviter la dette… c’est par la dette qu’on plie les genoux à terre. C’est par la dette qu’on s’oblige au diktat des créanciers étrangers, jamais bienveillants. C’est aussi par la dette que la France a légitimé son « protectorat », par la dette que les quelques acquis du bourguibisme, les service publics, sont démantelés sous l’impulsion de l’UE, du FMI et de la Banque Mondiale. À qui pensez-vous que profitent toutes ces sommes contractées par le pays? Certainement pas à subventionner une agriculture aux abois, ni une industrie exportatrice en manque de clients et encore moins à la couverture sociale dont les prestations laissent à désirer pour ne pas dire qu’elles sont absentes.

J’ai entendu une fois un Tunisien, peut-être un comique, dire que le « citoyen » dans le pays ne connaissait de l’Etat que le commissariat, les tribunaux, la prison et, s’il avait de la chance les hôpitaux. Heureusement, qu’entre toutes ces « institutions » nous retrouvons l’école, sans quoi nous nous serions suicidés.. d’ailleurs, à l’origine de cette histoire n’était-ce pas un suicide?

Alors… avant de nous perdre dans des discussions stériles inutiles pour l’heure de savoir qui est qui, allons voter en masse le 23 octobre et faisons-nous entendre dans notre extraordinaire diversité. Ce n’est plus notre responsabilité ou notre avenir qui est en jeu. Ce sont les millions de Yéménites, les millions de Syriens et tous les damnés de la terre qui portent leurs espoir dans notre entente. Ne les décevons pas. Montrons-leur que nous savons inventer une nouvelle voie hors des circuits financiers paralysants et loin du spectre de la guerre. Nous aurions tout à gagner!
Votez pour qui voulez, conservateur et progressiste que vous êtes. Mais votez!